COMBIRN EST HEUREUSE LA VIE DB CELUI QUI DEMEURE AUX
eHAMK. OU vulgairement les dictz de pranc-gontier, ou
NOM DU PàïSAN Qei €K BST LE SUWT :
Soubz feuille verd^ sur herbe délectable,
Sur ruy bruyant et sur clère fontaine
Trouvay fichée ime borde portable (1).
Là sarmangeaîent Gontier et dame Héleioe
Fromage frais, laict, beurre, fromagée^
Cresme, mathon (2), prime, noix, pomme, poire,
Cibor (3), oignon, escalogne (4) froyée (6)
Sur crouste grise, au gros sel, pour ntettlx boire.
Au groumme (6) burent, et oisillons harpoient,
Pour rebî^idir (7) et le Dru (8) et la Drue,
Uui par amours depuis s'entrebaisoient^
Et bouche et née et polie et barbue.
iiuand eurent prins des doolx mectz de nature,
Tantost Gontier, hache au col, au bois entre ;
Et dame Heleine si mist toute sa cure
A ce buer (9) qui cueuvredos et ventre.
J'ouys Gontier, en abbatlant son arbre.
Dieu mercier de sa vie très suve :
H Ne scay, dit-il, que sont piliers de marbre^
c Pommeaux luisans, murs vestuz de paincture.
c Je n*ay paour de trahison tissue
« Soubz beau semUaiit, ne qa*empoiaoiiBé sQy«
c En vaisseau d'or. Je n*ay la teste nue
€ Devant tyran, ne genoil qui se ployé.
(1) Cabane portative.
* (S) Lait caillé et aigri.
(3) Ciboule.
[i] Echalotte.
> (5) Ecrasée.
(6) Gobelet de bois.
(7) Réjouir.
(8) Gaillard.
i9) Laver.
LE «àKANU^^STAMSKT.
« Verge d'iuiissier jamais ue me desbouk ;
« Car jusques là ne me prend convoitise,
flc Ambition, ne lescherie (!) gloute.
« [^ cour me plaist en joyeuse franchise.
« J*ayfti' dame fleleine^ et elle moy sans faille (â);
« Et c'est assez : de tombe n'avons cure. »
Lois dis, « hélas! serf de cour ne vault maille;
« Mais Franc Gontier vault en or gemme pure (3).
disait depuis Vie de Franc-Gontier (4). C'était à
^^^ y parmi les poètes, chanterait la félicité du bûcheron
^^ de la bûcheronne, comme de leurs semblables, et
apposerait, aux ennuis et au tracas de la ville et de
\i| Gourmandise.
(2) Faute.
\3j Nicolas de Clémeugis, Tauteur du fameux pamphlet sur la Cor-
^^pîion de l'Eglise au xv<) siècle, a traduit cette pièce et celle jde P.
^^*Àilly en vers héroïques latins ou hexamètres. Prosper Marchand dans
^OD Dictionnaire, à l'article Vitry, donne les originaux et les traductions
^t indique tout au long les sources où il les a trouvé^:.
(4) Ainsi, djns les Vigiles de Charles y II, par Martial d'Auvergne, IjrJdOur, après avoir énuméré dans un chant pastoral les plaisirs de Ja vie champêtre, les résume en ces mots :
Vie de Franc Goniitir,
Guillaume Crétin, plus tard , dans une espèce d'idylle, composée à l'occasion ide ila naissanoe du Dauphin Fraxiçois, ne manqite pa$ non plus de rap,peler les noms de ces deux héros de la vie rustique :
Le frauc 'G^aullier y nmena, ce jour, S'amye Hélène^ et pour leur couverture Ung pavillon dressèrent de verdure.
On ^tira hors de belles pannetières Le |;ro8 pain bis, force d'aulxet d'onguans, Pour le banquet ; et lors les compaignons, Sans riea doubter la terre trouver dure.' Tindrent lejir reac sur la belle verdure.
t08 FRANCK^ ViLL(»i.
leurs habitants. Les déclamations sur le prix dont se payaient la richesse et la grandeur pleuvaient comme à .Tenvi. C'était le grand lieu commun à la mode de Tancienne école. Entre toutes ces pièces, utik due au célèbre Pierre d'Ailly, cardinal et évêque de Cambray, s'était fait particulièrement remarquer ; elle était intitulée les Contredictz Franc- Gonûer, et formait comme le peir» dantd€ la pièce de Ph. de Vitry. L*auteur y relevait en termes plus qu'énergiques toutes les misères et les soucis de la vie des grands, qu'il avait personnifiés sous le nom générique de lyran, et la terminait par ces vers, tout à l'honneur de la vie de Franc-Gontier :
Las ! trop mieu4x vault de Franc Gontier la vie, * Sobie liesse et nette povreté,
Que poursuivir par orde gloutonnie
Cour de tyran, riche malbeureté.
• Impatienté de ce concert d'éloges en faveur des champs et de satires contre les villes, composés la plupart du temps par des gens qui n'avaient jamais de leur vie manié la hache du bûcheron ou le hoyau du laboureur, ni mangé de pain bis qu'en passant, Villon qui pour son compte, et pour cause, était fort peu bucolique, et qui n'avait jamais eu l'occasion de se dégoûter de la richesse, Villon s'attaqua, dans ses Contredictz^ aux héros mêmes de l'idylle de Philippe de Vitry.
11 commence par poser nettement la question entre la richesse et la pauvreté, question depuis longtemps réso* lue pour un homme qui , si souvent , n'avait vu pain qu* aum^ fenêtres ; et il la met aux voix en^e ses lecteurs :
LE GRAND-TESTAMENT. t09
Item à maistre Andry Gourauit
Les Contredietz Franc-Gontier mande,
les véritables contredits, saivant lui :
Quant du Tyrant séant en hault,
c^est-A-dire sûr la rocho où P. d'Ailly avait placé son château (i),
A cestuy-là rien ne demande ; Le saige ne veuU que contende Contre puissant pouvre homme las, Affîn que ses fiiez ne tende, Et que ne tresbuche en ses laqs.
Pas si sot que de lutter contre un homme qui a des gens d'armes à ses ordres. Quant à Gontier, c'est différent ; à celui-là on peut répliquer, et il va s'en donner le plaisir :
Gontier ne crains qui n*a nulz hommes Et mieulx que moi n*est hérité ; Mais en ce débat cy nous sommes, Car il loue sa pouvreté :
Estre pouvre, yver et esté, A bonheur cela il repute...
Je le tiens à malheureté.
Lequel a tort? Or en dispute.
(1) Ung ohasteau scay sur roche espoavantable,
En lieu venteux, sur rive périUeuse, La vis Tyran, séant à baulte table, En grant palais, en sale plantureuse, Environné de famille nombreuse,.
Pleine de fraud', d'envie et de murmure, Vuide de foy, d^amour, de paix joyeuse, Serve, inbjeote, en convoiteuse ardnre.
t40 FRANÇOIS VILLON.
Alors à Franc-Gontier et à Hélène sa compagne, au gazon de leur couche, aux fleurs de Téglantier qui abrite leur sommeil , au chant des oiseaux qui les égayé, ainsi qu'au pain d'orge, au petit lait et à l'eau pure de leur repas, il oppose le brasier clair et flambant, la chambre bien nattép^ le mol duvet et Yhypocras bu à jour et à nuyctée^ c'est-à-dire les aises de la vie délicate et sensuelle de dame Sydoine^
Blanche, tendre, polie et attaintée,
et de son gras compagnon. C'est par un trou de serrure, un beau jour, qu'il a surpris, à jeun sans doute et grelotant de froid, les détails de cette vie si douce; et il s'écrie, à la suite de la peinture toute rabelaisienne qu'il vient d'en faire :
Jl
Lors je cengneuz que, pour dueil apaiser, Il n'est trésor que de vivre à son aise.
Ah! continue-t-il, avec une effusion naïve, où il se montre tout entier :
Se Franc-Gontier et sa campaigne Héleine Eussent ceste doulce vie hafttée.
D'aulx et civotz, qui causent forte alaine, N*en mengeassent bise crousie frottée.
Tout leur mathon (1), ne toute leur potée Ne prise ung ail, je le dy sans noysier (3).
(1) Lait caillé et aigri.
(2| Boisson.
(3) Sans disputer, tout net.
LE GRAND-TEST AttENT. t^
S'ilz ne yttiteni cotlcher soubz le rosier, Ne vault pas mieulx lict costoyé de chaise?
Qu'en dictes vous? Faut-il à ce muser?
Il n'est trésor que de vivre à son aise.
De gros pain bis vivent d'orge, d'aroine^ Et boivent eau, tout au long de l'année.
Tous les ojseaulx d'icy en Babyloine A tel escot, une seule journée, Ne me tiendraient, non une matinée.
Or s'esbale, de par Dieu j Franc-Gontier, Hélène o (1) luy soubz le bel esglantier; Si bien leur est, n'est cause qu'il me poise ; Mais quoyqu'fl soit du laboureux mestier.
Il n'est trésor que de vivre à son aise.
Et de fait, ainsi que Virgile en fait l'aveu lui-même, au début de son tableau du bonheur de la vie champêtre, le paysan est peut-être, de tous les hommes, le moins sensible aux félicités de l'idylle, cette image si souvent trompeuse de la vie rustique. Qu'Andry Courault décide donc entre lui et Franc-Gontier. Pour son compte, trente ans de misère lui donnent le droit de savoir qu'en penser :
ENVOI
Prince, jugez pour tous nous accorder.
Quant est à moy, — mais qu'à nul n'en desplaise —
Petit enfant j'ay ouy recorder,
Qu'il n'est trésor que de vivre à son aise (2).
(I ) 0, du latin una, ensemble, avec.
(%) M. Sainte-Beuve a remarqué, dans son Tableau de la Poésie française auxYi* siècle, le rapport des idées de Villon, dans ses Contredictz, avec celles du Mondain de Voltaire. Le souper d'Adam et d'Eve, à ciel ouvert, sous l'ombre d'un chêne, au bord d'un ruisseau, non plus que leur
iit FRANÇOIS VILLON.
On ne peut afficher plus de mépris pour la campagne. L'innocence des champs, il faut le dire aussi, deyait peu sourire aux goûts qu'on lui connatt. Il ne la pouvait souffrir par les mêmes raisons que le fermier d*Horace. Ce n'était pas seulerpent chez lui dégoût instinctif des fadeurs pastorales, et manque total ou plutôt peut-être extinction , causée par la misère, du sens des beautés de la nature ; c'était encore répugnance foncière pour un cadre où toutes ses habitudes se trouvaient désorientées; répugnance constante et qui ne se dément pas une seule fois dans son œuvre. Chose curieuse I II n'est pas de poète en général , si étranger que soit son genre aux descriptions de nature et à la peinture des champs, chez lequel ne se rencontre quelque échappée de paysage, quelque coin de nature qui , de temps à autre , rafraîchit le lecteur (1). Horace et Juvénal, jusque dans leurs sa-
sommeil sur le gazon, tente peu, comme on s*en doute, l'opaleot chàtc la in de Ferney :
Dessous un chêne ils soupcnt galamment Avec de Veau, du millet et du gland. Le repas fait, ils dormi^nt sur la dure :
Voilà l'état de la pure nature.
Permis à un idiot de le regretter ; ce ne sera pas lui toujours :
Quel idiot, s'il avait eu pour lors Quelque bon lit, aurait couché dehors?
Décidément, à défaut de Miltoo, Voltaire ni Villon n'étaient faits pour chanter les chastes amours des bocages d'Eden, pas plus que pour sculpter, à défaut de Virgile, les divins bas-reliefs du bonheur de la vie champêtre, au deuxième chant des Géorgiques,
(1) Les anciens, et surtout les Grecs, avaient le secret de ces fraîches et pittoresques rencontres, jusque dans les genres et les sujets qui semblent le moins s'y prêter; et il y aurait un travail plein d'intérêt à faire
tires , ont de temps en temps de ces surprises charmantes. Régnier et Boileau lui-même, ces chantres exclusifs des rues et de la vie de Paris, en offrent çà et là des exemples. Rien de pareil chez Villon ; pas l'ombre <i*un arbre, pas le plus petit reflet de ciel , ne fût-ce <jue dans le ruisseau ; jamais rien qui ressemble au cri d'Horace*:
rus quando ego te aspiciam?
Et pourtant, dans sa jeunesse, ne s'était-il donc jamais arrêté par quelque jour de printemps devant le frais et
sur l'emploi des descriptions de la nature dans le théâtre grec, taut comique que tragique. Notre vieux théâtre lui-même en offre des échantilklns.
Voici , par exemple, un petit coin d'idylle qui rit dans une scène du mystère de la Passion, et où il semble qu'un souffle de la Renaissance ait passé :
MBLCHY.
Les pastourelles chanteront.