‹ François-Xavier Garneau [microforme]Chapitre 12 sur 16 · HERD DIED WOLFE VICTORIOUS · texte numérisé non relu

HERD DIED WOLFE VICTORIOUS

11 fit aussi placer dans l’église des Ursulines une plaque 4e marbre avec cette autre inscription :

Cxcvi FRANÇOIS-XAVIER GARNEAU,

J'ai signalé plus haut le moment précis où notre auteut entrait dans ce qui était pour lui l’histoire contemporaine ; À mesure que l’on s’avance à travers les événements jugés autrefois par lui au jour le jour et d’un œil moins impartial, on a la conscience d’un certain embarras qu’il éprouve et qu’il nous fait partager.

Il est bien évident, aujourd’hui par exemple, que lord Gosford avait les meilleures intentions; il est même très possible qu’il eût pu parvenir à faire modifier les instructions données à la commission. Elles ne lui laissaient pas assez de latitude, et, sur les points les plus importants, heurtaient de front les prétentions auxquelles la chambre tenait le plus. Dès que ces instructions furent connues, on trouva, entre la conduite de lord Gosford et les vues du gouvernement anglais, une contradiction qui pouvait faire croire à un double jeu, voire à une grande duplivité.

M. Garneau, qui ne peut s'empêcher de regretter l’insuccès des tentatives de lord Gosford et ne saurait blâmer en principe ceux qui étaient disposés à s'entendre avec lui, s’en prend cependant aux auteurs du second schisme, à ceux à qui l’on donna le nom de petite famille. Selon lui, l’esprit de cotesie et le peu de désintéressement qu'ils montrèrent, en leur ôtant tout prestige, empêchèrent leurs idées de triompher. A ce point de vue, l’acceptation d’une charge de juge par M. Bedard, lui paraît surtout regrettable. *

Dès son arrivée, lord Gosford, homme charmant et plein de bonhomie, qui, dans toute sa tenue, rappelait plutôt,

HONNEUR A MONTCAIM !

LE DESTIN EN LUI DÉROBANT LA VICTOIRE L’A RÉCOMPENSÉ PAR UNE MORT GLORIEUSE,

* Ces réflexions sont bion plus sévères dans la preruière édition ; elles ont été modifiées dans les éditions suivantes,

SA VIE ET SES ŒUVRES exevii

sauf la différence d'âge, sir Francis Burton, qu'aucun autre de ses prédécesseurs, lord Gosford se montra rempli de prévenances pour les Canadiens-Français. Il avait une pointe de gaieté irlandaise, qui s’accommodait bien de la gaieté canadienne. À cette occasion, M. Garneau soulève un peu le rideau de la grande histoire qui recouvre la simple chronique, chose qu’il fait peut-être trop rarement.*

Lord Gosford s’adressa naturellement à ceux qui avaient déjà montré quelques dispositions conciliantes, à M. Bedard, à M. Caron, au parti de Québec en un mot. Cela ne manqua point d'élargir la brèche qui existait déjà entre les deux districts. Il y eut aux Trois-Rivières une réunion des membres de l’opposition, ce que l’on appellerait aujourd’hui un caucus. Les députés de la région de Québec y brillèrent par leur absence. À Montréal, on les soupçonna d’être acquis au pouvoir.

Les chambres s’ouvrirent ie 27 octobre. Lord Gosford, par une attention délicate, répondit d’abord en français, puis en anglais à l'adresse de l’assemblée. Il n’en fallait pas plus pour exciter la fureur des francophobes de Montréal. ,

De plus, le gouverneur mit une certaine bonne grâce à accorder à la chambre l’argent qu’elle demandait pour ses propres dépenses, et comme elle avait déclaré vouloir payer sur cette somme la rémunération de ses agents à

* M. Garneau mentionne une fête de la Sainte-Catherine (25 novembre) et parle des attentions que le nouveau gouverneur eut pour les dames canadiennes. Cela peut sembler puéri!, mais il faut se reporter à l’époque et songer à la distance qui séparait l’oligs"<hie anglaise et une partie de la vieille noblesse française &es classes professionnelles, de la bourgeoisie, qui, plus instruitai, plus indépeadantes, supportaient avec impatience les dédains de la caste offcielle. Les bals jouèrent alors un certain rôle. On lit dans une correspondance de la Minerve, citée par Bibaud, dans son troisième volume: “ Nos bureaucrates sont bien mécontents de lord Gosford, Il paraît qu’il n’est resté que trois quarts d'heure au bal donné au seigneur de Balrath (lord Aylmer)” Cette gaieté à l'approche des lugubres événements de 1837, fait penser aux violons qui, selon M. de Bonnethose, préludèrent au terrible drame de 1759.

cxeviii FRANÇOIS-XAVIER GARNEAU,

Londres et les frais faits par des comités de correspondance organisés à sa demande en diverses parties du pays, choses en effet peu régulières, le mécontentement des bureaucrates ne connut plus de bornes.

Voilà donc un changement à vue: l'association constitutionnelle prend feu, et, tand'' que les rebelles, ceux de Québec du moins, deviennen’ :!:8 loyaux, les loyaux de Montréal deviennent des rebed 3. Ils déclarent la patrie en danger, et, malgré lord Gosfo.d, forment un corps de carabiniers. Le gouverneur est obligé de recourir à une proclamation pour dissoudre cette organisation illégale. Les gens qui sont plus royalistes que le roi font quelquefois de terribles révolutionnaires, ce qui fut mieux prouvé plus tard sous lord Elgin. Cette fausse situation ne dura pas longtemps.

Dans la première des trois dernières et fatales sessions du parlement, la chambre se divisait en plusieurs groupes distincts: la majorité, toujours dirigée par le même chef: la petite bande des vieux tories, que l’on avait autrefois spirituellement appelée l'opposition loyale de Sa Majesté ; enfin la nouvelle minorité, prise surtout dans la députation de la région de Québec. Les schismatiques de 1834 avaient presque tous disparu aux élections, les uns, comme M. Quesnel, n’ayant pas voulu braver l’ostracisme, les autres ayant succombé dans la lutte. Les nouveaux dissidents, qui avaient contribué à la défaite des anciens, se trouvaient maintenant à leur place, exposés aux mêmes censures.

Autour de M. Papineau se groupaient: M. Morin, plus remarquable encore comme écrivain que comme orateur; M. La Fontaine, alors très intransigeant et poursuivant de ses sarcasmes les membres de la nouvelle minorité; M. Rodier, orateur élégant, ayant dans toute sa personne quelque chose de chevaleresque; M. Girouard, homme d’une science profonde, mais qui prenait rarement ia parole; le docteur O’Callaghan, plein de verve irlandaise et d’audace révolutionnaire dans la chambre comme dans son journal; le docteur Côte, coryphée des plus violents, qui apostasia plus tard par rancune contre le clergé; enfin M. Ovide Perrault, jeune homme de grande espérance, qui paya

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bravement de sa personne et fut tué à Saint-Denis. * A ces Canadiens d’origine française et à d’autres d’une valeur incontestable, comme MM. Berthelot, Cherrier, Meilleur, L.-M. Viger, se joignaient un certain nombre d’Anglais, à la tête desquels figuraient les frères Nelson (Robert et Wolfred), qui jouèrent un si grand rôle dans les insurrections, MM. Leslie, DeWitt, W. Scott et plusieurs représentants des townships. Dans le vote le plus important sur les subsides, les noms anglais furent divisés également.

Le groupe des nouveaux dissidents était dirigé par M. Bedard, qui fut bientôt nommé juge, MM. Vanfelson, Caron, Huot et Sabrevois de Bleury.

A la tête de la petite bande des tories se trouvait, depuis la disparition de M. Andrew Stuart, M. Gugy, orateur élégant, parlant facilement les deux langues, mais d’une excentricité qui ne pouvait convenir à un chef de parti. Lorsque Andrew Stuart revint en chambre par suite de la résignation de M. Caron, il y eut rivalité entre ces deux hommes ; l’un était bien supérieur à l’autre, mais ni l’un ni l’autre ne possédaient les qualités requises pour la direction d’un parti, et, de fait, ils ne commandaient qu’à une bien petite phalange. A côté d’eux se faisait remarquer par son bon sens et sa modération M. Clapham, qui prenait assez souvent Ja parole.

Les deux groupes formaient une minorité sans cohésion ct bien faible pour résister à l’élan de la majorité et à l’éloquence de M. Papineau, qui grondait toujours comme un tonnerre et éclatait tout à coup sur quelqu'un de ceux qui osaient lui tenir tête.

Lord Gosford avait demandé d’uA1ton presque suppliant le vote des subsides, tant pour l’arriéré que pour l’année courante. M. Morin proposa d'accorder les subsides de six mois, tout en déclarant que la chambre ne le faisait que pour donn-r au gouvernement .e temps de réfléchir, et qu’elle ne voterait pas d’autres sommes tant que toutes ses demandes, y compris celle d’un conseil législatif électif, n'auraient pas été accordées.

* M. Bourdages, le doyen des patriotes, était mort en 1833,

cé FRANÇOIS-XAVIER GARNEAU,

Alors, M. Vanfelson fit en amendement une proposition conforme à la demande du gouverneur. Dans un français peu académique, mais avec beaucoup de tact et d’habileté, il exposa longuement et courageusement la situation nouvelle que la nomination d’une commission royale et les promesses de lord Gosford faisaient à la chambre. M. Caron, qui appuya sa proposition, fut aussitôt de la part de M. Papineau l’objet d’une verte réprimande.

La proposition de M. Vanfelson ayant été rejetée par un vote de quarante contre vingt-sept, il devint évident que la chambre se refusait à tout compromis.

Les patriotes de Québec s’assemblèrent, censurèrent leurs représentants et firent une ovation à M. Papineau. M. Caron remit son mandat.*

La session fut peu fructueuse; le conseil rejeta plusieurs des mesures adoptées par l'assemblée, y compris le bill des subsides, parce qu’il n’était point conforme à la demande faite par le gouvernement, et lord Gosford, en prorogeant les chambres, dut exprimer le regret d’avoir échoué dans ses tentatives de conciliation, ajoutant qu’il ne se hasarderait pas à prédire les conséquences qui devaient en résulter.

L’insuccès de lord Gosford était venu surtout de la publication que le gouverneur du Haut-Canada avait faite d’une partie des instructions données à la commission. Lord Glenelg crut qu'avec la connaissance des instructions complètes et avec les explications que le gouverneur pourrait donner, l’on en viendrait peut-être à un arrangement.

Lord Gosford convoqua donc le parlement de nouveau pour le 22 septembre 1836; cette session n’eut pas de meilleurs résultats que celle qui s'était terminée le 21 mars.

Les conséquences furent, d’un côté, les fameuses résolutions de lord John Russell, qui disposaient des deniers de la province sans l’autorisation de sa législature, et, d’un autre côté, une agitation comme il ne s’en était encore jamais vu.

# M. Caron fut nommé peu de temps après conseiller législatif; il a fait partio de plusieurs administrations sous le régime de l’Union, a été juge de la cour d’appel et est mort lisutenant-gouverneur de la provinces de Québec,

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va décida de tarir les sources du revenu des douanes en ne se servant que d’objets de manufacture canadienne, et en faisant la contrebande sur une large échelle. M. Papineau visita plusieurs comtés de la région de Montréal, et vint aussi dans le district de Québec.

Ici la tâche de l’historien, de difficile qu’elle était, devient pénible, navrante même.

I1 décrit d’abord avec une douleur évidente l’isolement dans lequel se trouvaient nos patriotes, car leurs espérances dans l’appui des autres colonies s’évanouissaient l’une après l’autre.

“ À cette époque, dit-il, leur perspective était la plus triste qu’on puisse imaginer. Eux qui s'étaient bercés un instant de l’espoir d’avoir de nombreux alliés, ils venaient de les perdre presque tous à la fois. Sir Francis Bond Head était sorti triomphant de la lutte à Toronto. Il avait dissous la dernière chambre, et était parvenu, à force d’adresse et d’intrigues, à faire élire une majorité de tories dans la nouvelle. Sûr d'elle maintenant, il avait aussitôt convoqué la législature, et l’assemblée avait biffé des procès-verbaux de la dernière session les résolutions du Bas-Canada que M. Papineau avait envoyées à son président. En même temps, Head lui avait communiqué les dépêches du bureau colonial qui approuvaient sa conduite. La politique de Downing-Street était de briser la dangereuse alliance qui avait paru s'établir entre le Haut et le Bas-Canada, et de menacer le Bas-Canada, où le danger était plus grand ; elle avait donc bien réussi. Le Nouveau-Brunswick avait aussi accepté les propositions de l'Angleterre, et la Nouvelle-Ecosse, qui avait d’abord été plus ferme, venait de révoquer certaines résolutions qu'elle avait adoptées contre l’administration coloniale. De sorte que la commission, qui achevait ses travaux, était autorisée par toutes ces défections à conseiller aux ministres de traiter sans ménagement la seule chambre qui fût restée inébranlable.” |

M. Mackenzie, dans sa lutte contre sir Francis Bond Head, avait réclamé avec énergie la responsabilité minisérielle, Il faut voir avec quel étonnement le gouverneur

ccii FRANÇOIS-XAVIER GARNEAU,

accueillit cette proposition. Dans sa réponse à une adresse qui lui fut présentée, il s'exprime comme suit :

‘ Le colonel Simcoe, dit-il, en déclarant que la constitution dont il était porteur était la vraie traduction de la constitution britannique, n’a pu par là en changer l’essence. Le colonel Simcoe, qui sans doute était autorisé à définir la nature de cette constitution, n’a pas créé le ministère dont vous parlez: et jamais il n’exista de ministère dans la colonie, si ce n’est le gouverneur lui-même, qui est le ministre responsable de la couronne.” *

Cependant, tandis que les choses prenaie:t dans la province du Bas-Canada ce sinistre aspect, Guillaume IV disparaissait, et la fille de ce prince Edouard qui avait été présent à l'inauguration de notre constitution, montait sur le trône à l’âge de dix-huit ans.

Lord John Russell qui, soit dit à sa louange, n'avait proposé qu'avec répugnance ses fameuses résolutions, crut que la circonstance était favorable à un arrangement, ou du moÿns qu’elle lui offrait un honnête prétexte pour faire une dernière tentative de conciliation.

Voici comment il s'exprima dans la chambre des communes :

‘ Quant aux résolutions qui ont rapport au Canada, bien qu’elles aient été approuvées par une forte majorité dans cette chambre et qu'elles aient passé unanimement dans la chambre des lords, il me répugne cependant, au commencement d’un nouveau règne (applaudissements), de proposer même une seule mesure qui ait un caractère sévère et coercitif (harsh and coercitive), malgré la nécessité qui paraît s'imposer (applaudissements). Il faudra probablement passer quelque jour un bill basé sur ces résolutions; mais il n’est pas absolument nécessaire de le faire dès cette session (applaudissements). J'espère que la chambre d’as-

*# Voir Bibaud, 3° volume, p. 345. Voir aussi dans le 4° volume de Christie, p. 329, les singulières observations de lord Glenelg au sujet de la demande faite par la chambre d’assemblée du Bas-Canada d’un gouvernement populaire. Le ministre croit ou feint de croire que l’on avait déjà sous ce rapport tout ce que l’on pouvait désirer,

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semblée du Bas-Canada, en réfléchissant sur la portée des résolutions passées par les deux chambres du parlement, verra que ses demandes sont incompatibles avec les rapports qui doivent exister entre la colonie et la mère patrie. En même temps, je désire qu’il soit bien compris qu’il n’est fait aucune concession dans le sens des changements organiques que l’on demande, et j'espère que la chambre du Bas-Canada sera animée d’autres sentiments à se prochaine réunion.” * C'était donc un simple ajournement, une trève: on ne voulait faire aucune réforme organique.

Il est assez piquant de songer que ce fut lord John Russell, qui après l'insurrection et l’union des Canadas, fit lui-même le plus grand changement constitutionnel et apporta le véritable remède aux maux dont s'étaient plaintes les deux provinces lorsqu'elles étaient séparées, en commençant l'établissement du système de responsabilité ministérielle. f Mais il est vrai qu’alors on n’avait plus à craindre l’ascendant de la population catholique et d’origine française.

Lord Gosford, qui, de son côté, ne demandait pas mieux que de rétablir l’harmonie,—hélas ! on en était loin, et plus qu’un autre il devait le sentir, —lord Gosford s’empressa de convoquer le parlement pour le 18 août.

Les représentants y vinrent en grand nombre; ceux de Montréal, vêtus, en tout ou en partie, d’étofe du pays, afin de donner une preuve évidente de la sincérité de leurs déclarations à ce sujet.

A la session précédente, la chambre avait adopté, par 58 voix contre 6, une adresse dans laquelle elle réitérait la mention des nombreux griefs dont elle s'était déjà plainte, particulièrement du monopole octroyé à la compagnie des terres, de la constitution vicieuse du conseil législatif,

* Christie, 4° volume, p. 372.

+ Voyez la dépêche de lord John Russell du 16 octobre 1839, citée en partie par M. Turcotte dans son ouvrage le Canada sous l'Union, vol. 1, p. 30. Voir aussi une autre dépêche citée par Christie, en date du 8 du même mois, où ce ministre combat le système de la responsabilité exécutive. On hésitait, mais on finit par céder,

coiv FRANÇOIS-XAVIER GARNEAU,

refusait de reconnaître la commission royale que présidait lord Gosford, tout en lui adressant à lui-même personnellement les plus grands éloges, et déclarait qu’elle ajournerait ses délibérations jusqu’à ce qu’elle eût obtenu justice. Plusieurs de ceux qui avaient voté contre M. Papineau sur la question des subsides, avaient voté en faveur de cette adresse ou g’étaient abstenus. En répondant, lord Gosford avait dit:

“ La décision que vous avez prise de ne jamais reprendre vos fonctions sous la présente constitution, prive virtuellement le pays d’une législature locale, et le met dans une situation des plus embarrassantes jusqu’à ce que l’autorité suprême de l’Empire y ait pourvu.”

Bien que la crise se fût envenimée à ce point que lord Gosford s'était cru obligé, au moment de la réunion des chambres, de destituer M. Papineau comme major de milice, la circonstance était tellement critique, l’appel que faisait le gouverneur à la conciliation était tellement pressant, qu’il se fit une nouvelle réaction et qu'après de longs débats, portant sur deux séries de résolutions proposées, l’une par M. Taschereau, l’autre par M. Morin, cette dernière qui repoussait tout compromis, ne fut adoptée que par une assez faible majorité: 46 contre 31.

Toutefois le sort en était jeté., Lord Gosford prorogea encore le parlement, après avoir déclaré à la chambre que sa décision était ‘‘ l’anéantissement virtuel de la constitution.”

L’agitation devint plus intense que jamais et conduisit à ce que l’on a appelé la rébellion du Bas-Canada.

M. Garneau raconte brièvement, mais non sans émotion, les débuts de la première insurrection : les grandes assemblées politiques qui avaient un caractère si menaçant, surtout celle des six comtés à Saint - Charles; la grande démonstration en sens contraire qui eut lieu à Québec et à laquelle beaucoup de notables d’origine française prirent part; le mandement de Mgr Lartigue, dont les lugubres avertissements retentissent à travers tous ces événements comme un glas funèbre; la bagarre entre le Doric Club et les Fils de la liberté à Montréal, laquelle servit de prétexte

SA VIE ET SES ŒUVRES. ccv

aux mandats d'amener, qui eux-mêmes furent la cause des conflits ; l'affaire de Longueuil, où une petite bande de Canadiens enlevèrent à une escorte de cavalerie ses prisonniers; l’affaire de Saint-Denis, où les troupes anglaises, sous la conduite du général Gore, reçurent un échec si humiliant.

Mais déjà la fortune abandonne les patriotes et leur fait payer cher leurs trompeuses victoires. Le colonel Wetherall s’:mpare de Saint-Charles et y disperse les insurgés, le général Colborne lui-même marche avec des forces imposantes contre les rebelles du Nord; il prend Saint-Eustache, malgré l’héroïque résistance du Dr Chénier et d’une poignée de braves, qui paient de leur vie leur incroyable obstination ; une autre troupe d’insurgés, parmi lesquels se trouvaient des citoyens américains, est défaite à Moore’s- Corner, près de la frontière; puis viennent la destruction de Saint-Benoît et celle de Saint-Denis, vengeances cruelles et lâches que l’histoire ne saurait jamais assez flétrir.

Cette petite guerre ne manque pas de ressemblance avec les soulèvements de la Vendée : * bandes de paysans rôdant la nuit plus ou moins armés; combats entre des troupes régulières, des volontaires bien équipés et conduits par la haine et la vengeance, d’un côté. et, de l’autre, des gens sans aucune discipline, réunis au son du tocsin ; maisons et églises servant de forteresses; fusillades au coin des bois ou derrière les clôtures des champs; obstination poussée quelquefois jusqu’à l’héroïsme, confiance aveugle dans le succès d’une lutte dont le dénouement était fatalement prévu ; des femmes et des enfants chassés brutalement de leurs demeures, errant dans les champs et les bois; tout cela forme un tableau saisissant que les lueurs de nombreux incendies éclairent lugubrement.

Ajoutez-y de navrants épisodes, comme la mort du keutenant Weir, jeune officier anglais arrêté comme espion

* Le mot de Chénier à Saint-Eustache eût été digne de Cathelineau, “ Beaucoup n'avaient pas d'armes, dit M. Garneau, ils s’en plaignirent à Chénier, qui leur répondit froidement : “ Soyez tranquilles, il y en aura de tués parmi nous, vous prendrez leurs fusils.”

ecvi FRANÇOIS-XAVIER GARNEA,

et massacré pur les insurgés, au moment où il cherchait à s'échapper; l’exécution sommaire de Chartrand par d’autres insurgés ; le suicide de Girod, aventurier suisse de naissance, qui n’eut pas le courage de combattre et eut celui de se tuer; et vous aurez une idée des émotions que durent éprouver les contemporains de ces événements.

A la suite de ces désastres la situation générale fut désolante pour les Canadiens-Français : tous les chefs morts, emprisonnés ou réfugiés à l'étranger; la loi martiale proclamée, puis la constitution suspendue, un conseil spécial établi; tel fut le bilan d’une insurrection qui n'avait duré que quelques mois et ne s'était étendue que sur une petite partie du pays.

Le conseil rendit bientôt une ordonnance qui suspendait ou prétendait suspendre la loi de l’habeas corpus, ce palladium des libertés anglaises ; les prisons se remplirent de patriotes plus ou moins compromis, et dont quelques-uns ne l’étaient réellement que par leur patriotisme même. A côté du Dr Wolfred Nelson et de M. Bouchette, qui avæient breyement combattu l’un à Saint-Denis, l’autre à Moore’s- Corner, se trouvaient des hommes qui avaient fait tout en leur pouvoir pour pacifier les esprits. La vengeance se mêle toujours à la répression des désordres publics, et la peur, aussi mauvaise conseillère que la vengeance, fournit son contingent aux listes de proscriptions que l’on dresse dans les guerres civiles.

Lord Gosford partit de Québec le 20 février 1838. Immé:diatement après l'affaire de Saint-Denis, MM. La Fontaine et Leslie étaient allés le prier de convoquer les chambres; craignant que cette tentative n’eût le sort de toutes les autres, le gouverneur n’en fit rien. Déjà le 14 novembre, il avait écrit à lord Glenelg pour lui demander son rappel; il lui disait, entre autres choses, que si le gouvernement se décidait à des mesures de rigueur, le ministre préférerait peut-être en confier l’exécution à quelqu'un qui n'aurait pas été identifié avec une politique douce et conciliante. *

* 4 It naturally occursto me that if it should be determined to take a strong course of proceedings. you might feel desirous to intrust the

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M. La Fontaine, qui partit pour l’Europe avant lord Gosford et se rendit tout droit à Londres— ce qui fut bien jugé quoiqu'en apparence très audacieux— put entendre les débats qui eurent lieu dans la chambre des lords sur le bill suspendant la constitution. Le discours de lord Brougham fut remarquable par sa hardiesse: ‘ On blâme avec véhémence les Canadiens; mais quel est le pays, le peuple qui leur a donné l'exemple de l'insurrection ? Vous vous récriez contre leur rébellion, quoique vous ayez pris leur argent sans leur agrément et anéanti les droits que vous vous faisiez un mérite de leur avoir accordés...

execution of your plans to hands not pledged as mine are, to a mild and conciliutory line of policy.” (Christie, vol. 5, p. 30).

Lord Gosford visita Poston, Philadelphie et Washington avant de s’embarquer. Il m'était resté dans l'esprit, d’après mes conversations avec M. Papineau, que celui-ci avait rencontré ou failli rencontrer lord Gosford aux Etats-Unis. Mes réminiscences, un peu vagues, se trouvent fixées par une lettre que je reçois d’un membre de sa famille. “ M. Papineau, y est-il dit, resta quelques semaines à Albany chez un ami dévoué, l’honorable James Porter; à Philadelphie chez un ami de collège, le Dr Nancrède, d’origine française; il visita Washington, etc. Pour la généralité des personnes qu’il rencontrait, il était M. Lewis, voyageur étranger, À Philadelphie, il allait souvent à la fameuse bibliothèque fondée par Franklin. Le bibliothécaire, homme distingué, qui était dans le secret, lui dit un jour: ‘“ Ah ! M. Papineau, si vous étiez entré il y a cinq minutes, vous vous seriez trouvé face à face avec lord Gosford qui sort d’ici. Je l'ai fait parler un peu du Canada et de vous. Il m'a dit que, s’il avait suivi vos conseils, il n’y aurait pas eu de rébellion.”

Ces paroles paraissent être confirmées par une lettre écrite plus tard à un ami, probablement à M. Daly, et dont une copie s'est trouvée dans les papiers de l’hon. D.-B. Papineau.— Lord Gosford y dit entre autres choses : “I am very glad that Mr. Papineau has returned to Canada and enjoys such good health, I do not think there was much, if any, difference as to our general views as regards Canada. He dwelt on some points which I had not the power to grant; though in some instances, I would gladly have done 80. I call to mind with much satisfaction the ccnversations I have had with Mr. Papineau, in which I heard sentiments and opinions from him which reflected the highest credit on his heart and head. If you should see him, please present to him my best compliments and kind remembrance, if you think they will be da to him.”

coviii FRANÇOIS-XAVIER GARNEAU,

Vous dites: Toute la dispute vient de ce que nous avons pris vingt mille livres sans le consentement de leurs représentants! Vingt mille livres sans leur consentement! Eh bien, ce fut pour vingt shillings qu'Hampden résista, et il acquit par sa résistance un nom immortel, pour lequel les Plantagenets et les Guelfes auraient donné tout le sang qui coulait dans leurs veines! ”

En même temps que l’on passait le bill, on annonçait la nomination d’un gouverneur général, haut commissaire, qui ne devait être autre que le comte de Durham, gendre de lord Grey, homme ambitieux et arrogant, qui ne manquait pas de talents, mais qui en toute circonstance s'imposait à son beau-père et À son parti et qne ses ennemis plutôt que ses amis aimaient à voir chargé d’une mission aussi difficile, espérant bien qu'il y échouerait, comme cela ne manqua point d'arriver.

M. Garneau ne fait que mentionner, en passant, l’insurrection haut-canadienne, qui cependant eût mérité plus de détails. Bien qu’elle ait été supprimée promptement par sir Francis Bond Head à l’aide des Haut-Canadiens seulement, elle fait voir que

Iliacos intrà muros peccatur et extrà,. *

Il y eut des exécutions dans le Haut-Canada, tandis qu’à la suite de la première insurrection on n’osa point faire de procès politiques dans le Bas-Canada. Lord Durham se trouva donc, à son arrivée, en face d’une situation très difficile. Le pays étant pacifié, du moins en apparence, il ne pouvait proclamer la loi martiale. Des procès, dans le cours ordinaire des choses, se seraient peut-être terminés par des acquittements. S'il en eût été autrement, il aurait eu à inaugurer son règne par des exécutions. D’un autre côté, une amnistie générale et sans exception eût fait jeter les hauts cris à la population d’origine britannique.

Il eut bientôt pris son parti. Il obtint d’un certain nombre de prisonniers parmi les plus compromis une

# Voir la Vie de W.-L, Mackenzie, par son gendre, M. Lindsay. 2 voiumos iu-8.

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déclaration par laquelle, tout en protestant des motifs patriotiques qui les avaient animés, ils admettaient avoir pris les armes, et afin d'éviter un procès et d'obtenir l’amnistie pour les autres accusés, ils se mettaient à la disposition du gouverneur général. Là-dessus, le nouveau conseil spécial nommé par lord Durham et composé de militaires et de fonctionnaires presque tous étrangers au pays, passa une ordonnance et le gouverneur publia une proclamation d’amnistie, de laquelle étaient exclus MM. Wolfred Nelson, Bouchette et les six autres signataires de cette déclaration, qui devaient être déportés aux Bermudes, MM. Papineau, Cartier, O’Callaghan, Duvernay et quinze autres réfugiés aux Etats-Unis, et de plus les prisonniers accusés du meurtre de Weir ou de celui de Chartrand.

Dans la colonie, on parut approuver cette ordonnance, qui était illégale à plusieurs égards. L'on tenait compte des motifs d'humanité et de haute politique qui l’avaient inspirée. Il n’en fut pas de même en Angleterre. Lord Brougham attaqua la mesure dans la chambre des lords, et les ministres consentirent à un bill d'indemnitf. ce qui était une censure évidente de la conduite du lord haut commissaire. Celui-ci donna sa démission et partit pour Londres.

Notre historien fait un portrait peu flatté de ce personnage ; il peint son luxe, son orgueil et la pompe dont il g'était entouré, et fait ressortir le contraste entre l’éclat « e sa position vice-royale et quasi omnipotente et le rude échec qu’il reçut par le désaveu de son ordonnance, au moment même où, comme Napoléon It' tenant une cour de rois, il était entouré à Québec des gouverneurs et des délégués des autres provinces qu’il avait appelés auprès de lui pour discuter ses projets d’union fédérale.

M. Garneau épargne encore moins les gens de la suite Ge lord Durham. Il nous représente ses attachés comme jouant le rôle le plus odieux auprès de nos hommes publics, dont ils avaient essayé de surprendre la bonne foi. Quelques-uns de ses satellites étaient, en effet, des hommes tarés dont le choix fut vivement blâmé dans le parlement anglais et fut à poine défendu par les ministres,

ccx FRANÇOÏS-XAVIER GARNEAU,

Dans une longue proclamation, dans des harangues en réponse aux nombreuses adresses qui lui furent présentées à son départ, lord Durham laissa voir toute l’amertume de son désappointement ; dans son rapport, étrange document dont les conclusions sont loin de découler des prémisses, il recommanda une union fédérale de toutes les provinces, à défaut de quoi une nnion législative du Haut et du Bas-Canada, avec l’objet avoué de faire disparaître la nationalité franco- canadienne. Il admet cependant toutes les injustices qui nous ont été faites, il donne en somme gain de cause aux prétentions de M. Papineau et laisse voir clairement que les législatures coloniales ont droit à la plénitude du gouvernement constitutionnel, Seulement, pour cela il faut qu’elles soient britanniques de fait comme de nom. Pourquoi s’obstiner à rester Français, et encore des Français du dix-septième siècle, hostiles à tout le progrès moderne |!

M. Garneau paraît croire à une vaste conspiration contre notre autonomie. Les ministres en Angleterre, la population anglaise du Bas-Canada, le lord haut commissaire, tous s’entendaient. La mission de lord Durham consistait à nous immoler, et à nous faire consentir nousmêmes au sacrifice en captant d’abord notre bon vouloir. C'était un procédé semblable à celui dont on s'était servi à l'égard du Dr Nelson et des autres exilés. Si tel était le cas, lord Durham dut être en effet bien désappointé: nos hommes publics et la presse française se tinrent sur la réserve ; et c’est précisément à ce désappointement que l’historien attribue les paroles amères que le noble lord décoche à notre adresse comme de véritables traits de Parthe.

Du reste, lord Durham avait pris sa tâche au sérieux ; il avait organisé des commissions sur l'instruction publique, sur les terres de la couronne, etc. Son rapport est à bien des égards un document remarquable. Mais ce n'étaient point les enquêtes et les rapports qui manquaïent. La commission qu'avait présidée lord Gosford avait aussi fait un rapport à mettre à la suite de tous ceux dont le Canada avait été le sujet depuis la conquête, Sir Charles Grey était tory, sir George Gibbs, whig et même un peu radical ;

SA VIE Er SES ŒUVRES, ccxi

ils ne s'accordèrent pas très bien, et lord Gosford ne s’accordait ni avec l’un, ni avec l’autre. Il en vint sur quelques points à des conclusions différentes de celles posées par ses collègues.

Pour en revenir à lord Durham, quelque tort qu’il ait pu avoir, on ne veut s'empêcher d’éprouver un serrement de cœur en voyant une carrière qui promettait d’être si brillante se briser si misérablement. Jeune encore, mais avec une santé déjà altérée, il ne put supporter l'épreuve qu’il eut à subir et mourut peu d'années après son retour en Angleterre.

À peine avait-il quitté la province qu’une nouvelle insurrection, qui avait plutôt le caractère d’une invasion, éclata dans les comtés au nord du Saint-Laurent, dans la région de Montréal. Les patriotes réfugiés aux Etats-Unis s’y étaient fait des partisans et tous ensemble s'étaient monté la tête au point de croire qu'ils allaient établir une république canadienne, qui n’aurait point tardé à se faire absorber par sa puissante voisine. La même chose se passait du côté du Haut-Canada. Partout les envahisseurs furent repoussée, et bien loin de favoriser le mouvement, le gouvernement américain chargea deux de ses généraux de surveiller la frontière et d'arrêter les sympathiseurs, comme on appelait ces flibustiers d’un nouveau genre.

M. Garneau donne très peu de détails sur ces événements: il mentionne à peine l'affaire du moulin de Prescott, l'attaque faite sur Windsor et sur Sandwich; cependant la froide exécution militaire des prisonniers en ce dernier endroit par l’ordre du colonel Prince, de même que dans les événements de l’année précédente, le coup de main audacieux du colonel MacNab, qui envoya un détachement s'emparer au quai de Buffalo du steamboat la Caroline, y mettre le feu et le lancer tout enflammé vers la chute de Niagara où il fut englouti, auraient pu fournir à notre historien le sujet de quelques-unes de ces rapides et saisissantes descriptions dans lesquelles il excelle.

Sir John Colborne avait convoqué le conseil spécial, proclamé de nouveau la loi martiale, puis promptement réprimé l'insurrection; et cela si facilement, dit M, Gare

cexii FRANÇOIS-XAVIER GARNEAU,

neau, qu’il n’eut qu’à promener la torche de l'incendie; sans plus d’égard pour l’innocent que pour le coupable, il ne laissa que des cendres sur son passage. Encore une fois les prisons s’emplirent d’accusés et de simples suspects.

L'i se place un fait important et qui mérite d’être consign $ à l'honneur de notre magistrature. On contesta devant les tribunaux la légalité de l’ordonnance qui suspendait l’habeas corpus. Les juyes Panet et Bedard, à Québec, décidèrent que l’ordonnance était ultra vires, et ordonnèrent au commandant de la garnison de leur remettre un prisonnier que l’on avait logé dans la citadelle ; maïs naturellement ils ne pouvaient en faire le siège et ce fut l’inverse du dicton cedant arma togæ qui prévalut. Le juge Vallières aux Trois-Rivières rendit un arrêt dans le même sens. Le gouverneur et son conseil trouvèrent tout simple de suspendre de leurs fonctions les magistrats qui avaient osé snivre la voie de leur conscience. Il est beau de voir ces trois hommes qui avaient joué un rôke si important dans la législature du Bas-Canada, reparaître sur la scène au moment de la suppression üe la constitution et couronner leur carrière par un acte aussi honorable.

La mort de Weir et de Chartrand ne fut point vengée ; ceux qui en étaient accusés furent acquittés par le jury. Sir John Colborne, décidé à frapper un grand coup et à porter la terreur dans la population, organisa une cour martiale.

La presse dirigée par l’oligarchie avait parlé avec une satisfaction à peine dissimulée des incendies qui avaient ravagé toute une vaste région et dont les lueurs furent v'sibles à Montréal; elle demandait à grands cris des exécutions. Lorsque les condamnations eurent lieu malgré la défense éloquente et courageuse d’un jeune avocat, * qui fit là ses débuts et devint bientôt célèbre, le

* Lewis Thomas Drummond, qui après avoir été ministre et juge, vient de mourir à l’âge de 69 ans. Sa conduite généreuse et son éloquence l’avaient désigné à la faveur publique; élu au parlement en 1844, il fut longtemps un de nos hommes politiques les plus popu- , laires .

SA VIE ET SES ŒUVRE. cexiii

Herald ne put contenir sa joie, et parla en termes aroces de ce qui devait se passer.

Il y eut quatre-vingt-dix-neuf condamnés à mort, dont cinquante-huit furent déportés en Australie et douze furent exécutés.

‘Les malheureux, dit M. Garneau, subirent leur sort avec fermeté. On ne peut lire sans être ému les dernières lettres de l’un d’eux, M. de Lorimier, à sa femme, à ses parents et à ses amis, lettres dans lesquelles il proteste avec de tels accents de la sincérité de ses convictions.”

Un rapide coup d'œil sur la carrière de quelques-uns des hommes qui ont figuré à cette époque, coup d'œil que M. Garneau ne pouvait pas donner lorsqu'il écrivit son ouvrage, ne sera peut-être pas sans intérêt pour mes lecteurs,

Co fut M. Aylwin, jusque-là l’un des coryphées les plus violents du parti tory dans la jeunesse anglaise de Québec, qui se chargea de la défense de Teed et souleva la question de l’illégalité de l'ordonnance. Bien lui en prit, car lui aussi devint un de nos hommes publics les plus distingués, Avec Drummond il lutta vigoureusement,sous La Fontaine et Baldwin, contre le ministère réactionnaire formé par lord Metcalfe ; il fut deux fois ministre et mourut juge. C’est peut-être le debater le plus hardi et le plus habile que nous ayons eu.

Parmi les prisonniers politiques dont on ne fit jamais le procès, se trouvèrent, en 1837, M. Girouard, et en 1838, M. Denis-Benjamin Viger et M. La Fontaine. Le premier refusa plns tard d’être ministre ; les deux autres furent premiers ministres; M. La Fontaine mourut juge en chef et baronnet. Il paraît que leur emprisonnement provenait d’une plaisanterie de M. La Fontaine dans une lettro qu’il avait écrite à M. Girouard et qui fut trouvée chez ce dernier par les volontaires. Il y était dit que M. Viger allait fournir de l’argent pour armer les bonncts bleus du Nord. M. Girouard, qui avait un rare talent pour le dessin, fit en prison le portrait de ses compagnons de captivité et le sien. L'album qui les renferme est en la possession de M. le juge Berthelot.

M. Verreau est l’heureux possesseur du journal intime tenu par M. La Fontaine pendant son voyage à Londres. Il a bien voulu me le communiquer et j'en fais à la hâte quelques extraits.

M. La Fontaine eut moins de chance à Montréal après la soconde insurrection qu’il n’en avait eu à Londres après la première, et cela sans avoir eu plus de part à l’une qu’à l’antre.

A Londres, comins nous l'avons vu, il assista aux débats dans la chambre des lords sur lo bill qui suspendaitga consiitntion de 1791,

écxiv HRANGOTS-NAŸIER GARNEAU,

Les £vénements de 1838 eurent une influence décisive sur nos destinées; ils fournirent un excellent prétexte à ceux qui voulaient l’union des deux provinces. fl nous était resté de l'insurrection de 1837 un certain prestige, que cette seconde et absurde campagne dut beaucoup amoindrir.

Lord John Russell présenta, dans le mois de juin 1839, un projet de loi qui fut ajourné à la session suivante. Dans l'intervalle, M. Poulett Thompson fut nommé gouverneur général avec mission de faire adopter les projets de l’An-

T1 y vécut dans l'intimité des hommes publics les plus éminents. 11 eut des conférences avec lord Brougham, M. Roebuck, M. Teauvr, M. Ellis, oncle de lord Durham, et M. Arthur Buller, qui devait être un des attachés de ce dernier. M. La Fontaine paraissait bien augurer du cho:x que l’on faisait de lord Durham.

“ Le jour de mon arrivée, dit-il, le bill sur le Canada avait passé à sa troisième lecture dans la chambre des communes. Il était trop tard. Les ministres étaient liés à le soutenir, et quoique les tories l’eussent mutilé à plaisir dans les communes, cependant dans cette chambre ils avaient fini par y donner leur appui. Dans la chambre des lords, ils étaient assez disposés à donner au gouverneur le pouvoir discrétionnaire de dissoudre et d’assembler après une élection générale le parlément provincial. J'ai raison de croire que si je fusse arrivé plus tôt à Londres, l'amendement proposé par lord Ellenborough aurait probablement été adopté. La dépêche de lord Gosford, dans laquelle il rend compte de la demande qu’on lui a faito de convoquer le parlement, a fait impression; muis lorsqu'elle fui reçue, le bill était déjà à sa troisième lecture, et le duc de Wellington ot quelques autres étaient déjà engagés à l’appuyer. C'est ce qui a fait garder le silence à lord Lyndhurst, qui n’est arrivé à la ville qu'après la seconde lecture. Sans cela, a-t-il dit, il s'y serait opposé.”

Pour en revenir aux hommes de 37 et 38, M. Louis-Michel Viger, qui fut emprisonné deux fois, fut aussi ministre, M. Taché, qui avait pris une part active à l'agitation, fut premier ministre, chevalier et aide de camp de la reine; M. Morin, qui avait été emprisonné à Québec, fut orateur de la chambre, premier ministre et juge; mais le cas le plus frappant d’une destinée difficile à prévoir à cette époque, est bien celui de M. Cartier. Il fut au nombre des proscrits de 1837; une récompense fut offerte pour sa capture comme pour celle de M. Papinoau, du Dr Nelson, etc. Plus tard, il devint ministre, reçut l'hospitalité royale au château de Windsor, fut fait baronnet et jôua nn des premiers rôles dans la confé-

SA Vrt Et SES ŒUVRES. éoxt

gleterre aux deux provinces. Le Bas-Canada n’était représenté que par le conseil spécial nommé par sir John Colborne; trois voix seulement, celles de MM. Cuthbert, Neilson et Quesnel, s’opposèrent aux résolutions qui approuvaient l’acte dont les injustices sont exposées sommairement dans les premières pages de cette étude.

Le parlement du Haut-Canada accepta aussi lui le pro-

dération des provinces. Le Dr Robert Nelson, le Dr O’Callaghan et M. Bidwell, ancien orateur de la chambre d’assemblée du Haut- Canada, furent peut-être les seuls proscrits qui ne voulurent point profiter de l’amnistie. Le Dr O’Callaghan s’est fait une réputation aux tats-Unis par ses travaux historiques ; il n’est venu au Canada que très rarement depuis; une, fois, c'était pour assister à la vente de la bibliothèque de feu sir L.-H. La Fontaine, où il fit de précieuses acquisitions tant pour lui-même que pour la bibliothèque de la législature de l'Etat de New-York. Le Dr 0’Callaghan est mort dernièrement, et sa riche collection de livres vient d’être mise en vente (déceunbre 1882).

De tous les députés des deux législatures du Haut et du Bas- Canada, avant l’union, deux sont encore debout, le Dr David Duncombe, frère du Dr Charles Duncombe, qui fut envoyé à Londres avec M. Baldwin et dut fuir aux Etats-Unis pendant les troubles, et M. Cherrier, qui subit injustement un long emprisonnement en 1837. M. Duncombe est aujourd’hui, je crois, en Angleterre. M. Cherrier, qui est le plus ancien des avocats de la province de Québec et le doyen de la faculté de droit de l’université Laval à Montréal, est âgé de 84 ans. Il a refusé d’être ministre et d’être juge en chef; doué d’une excellente mémoire, aussi spirituel que savant, il raconte gaiement à ses amis les épreuves du temps passé.

Presque tous les hommes qui ont pris part aux événements do 1837, se sont rencontrés dans le nouveau parlement sous Punion: le fameux colonel Prince avec le rebelle Mackenzie, M. Papineau avec M. Gugy, sir Allan McNab avec le Dr Rolph,sans compter ceux que nous avons nommés plus haut. De nouvelles questions ont soulevé de nouvelles tempêtes ; et, aujourd’hui que celles-ci sont apaisées, un vieillard à demi aveugle écrit ses mémoires et en appelle à la postérité, en termes spirituels et presque enjoués, du jugement peutêtre un pen sévère qui fut porté sur lui. Cet homme n’est autre que M. Brown, le malheureux chef des insurgés de Saint-Charles,

Ceux qui voudront compléter cette courte esquisse, où se trouvent nécessairement bien des lacunes, pourront lire avec profit les articles de M. David, dans l’Opinion publique et dans la Tribune, sur ks Honimes de 1887 et de 1858,

cexvi FRANÇOIS-XAVIER GARNEAU,

jet de l’union ; le ministère et son agent, captant par des ruses diverses les tories et les réformistes, jouèrent un double jeu qui leur fut reproché dans les débats en Angleterre.

Enfin le projet ainsi adopté fut proposé à la chambre des communes, où il rencontra relativement peu d’opposition. Il en fut autrement à la chambre des lords. M. Garneau donne, avec des éloges mérités, des extraits des discours de lord Ellenborough, du duc de Wellington, de lord Brougham et de lord Gosford. Ce dernier surtout, qui est reproduit presque au long, est le meilleur plaidoyer qui pouvait être fait en faveur des Canadiens - Français. On ne lit pas sans émotion ces pages sincères et vraies, où, tenant compte de tout ce'que les Canadiens avaient fait pour l’Angleterre, de toutes les injustices qui avaient été commises à leur égard, lord Gosford réduit à sa juste valeur l'insurrection partielle à laquelle la très grande majorité de la population n’avait eu aucune part et dont on voulait faire une cause de proscription. Mais tout cela fut dit en pur’ perte, et l’union des deux Canadas, par une proclamatica1 datée du 5 février 1841, devint, le 10 du même mois, un fait accompli.

Le pac’2 solennel, le covenant, pour me servir d’un mot anglais que je soupçonne fort d’être un vieux mot français, le covenant qui avait été fait entre le roi George III et le peuple canadien, et dont l’exécution s’était accomplie en présence du père de la souveraine actuelle, fut brisé au nom de cette dernière dans la quatrième année de son règne. Il avait eu pour base la fidélité de nos aïeux en 1775 ; il avait été scellé par le sang de nos pères dans la guerre de 1812 : qui osera dire que les événements de 1837 et de 1838 justifiaient cette rigueur ? qui osera dire que la provocation n'avait pas été beaucoup plus grande que l’offense ? Le rapport de lord Durham lui-même est là pour réfuter une telle prétention.

Tei se termine la grande tâche entreprise par M. Garneau. Dans quelques courtes réflexions où l’on sent toute son anxiété pour la conservation de la nationalité franco-canadienne, il dévoile l'intrigue inercantile et les complots qui

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ont mis fin à l’ancienne constitution, il retrace ce que nos pères ont fait pour conserver le précieux dépôt de nos institutions, de notre langue et de nos lois ; enfin il jette un coup d’œil sur l’état social, matériel et intellectuel de la province du Bas-Canada au moment où elle allait disparaître pour un temps, et se confondre avec la province voisine, dans des conditions qui paraissaient si peu avantageuses.

Il n’est point tout à fait rassuré sur le sort des descendants de ‘ces courageux colons normands, bretons, tourangeaux, poitevins, issus de cette forte race qui marchait à la suite de Guillaume le Conquérant ; ” il ne veut pas non plus proclamer la ruine de cette branche d’une aussi noble race. Il croit à sa sagesse, à sa persévérance, à ses honnétes convictions, à son courageux dévouement. Il la sait parente de ‘cette Vendée normande, bretonne, angevine, dont le monde à jamais respectera le dévouement sans bornes pour les objets de ses sympathies, et dont l’admira- - ble courage a couvert de gloire le drapeau qu'elle avait levé au milieu de la révolution française.”

Et c’est pour cela qu’il ne désespère point; mais qu'avec toute l'autorité que lui donne le grand cravail qu'il vient d'accomplir, il indique, en terminant, la voie à suivre et couronne son œuvre par des conseils pleins de sagesse.

‘Que les Canadiens, dit-il, soient fidèles à eux-mêmes ; qu’ils soient sages et persévérants; qu'ils ne se laissent point séduire par le brillant des nouveautés sociales et politiques ! Ils ne sont pas assez forts pour se donner carrière sur ce point. C’est aux grands peuples à faire l'épreuve des nouvelles théories ; ils peuvent se donner toute liberté dans leurs orbites spacieuses. Paur nous, une partie de notre force vient de nos traditions: ne nous en éloignons ou ne les changeons que graduellement. Nous trouverons dans l’histoire de notre métropole, dans l’histoire de l’Angleterre elle-même, de bons exemples à suivre. Si l’Angleterre est grande aujourd’hui, elle a eu de terribles tempêtes À essuyer, la conquête étrangère à maîtriser, des guerres religieuses à éteindre et bien d’autres traverses. Sans vouloir prétendre à si haute destinée, notre sagesse

ecxvii FRANGOTS-KAVIER GARNEAU,

et notre ferme union adouciront beaucoup nos difficultés, et, en excitant leur intérêt, rendront notre cause plus sainte aux yeux des nations.”

M. Villemain, pariant des historiens anglais, cite un passage du journal de Gibbon dans lequel celui-ci raconte ses impressions au moment où il venait de terminer son grand ouvrage sur l’histoire romaine.

“ Ce fut, dit-il, le jour ou plutôt la nuit du 27 juin 1787, entre onze heures et minuit, que j’écrivis les dernières lignes de ma dernière page, dans un pavillon de mon jardin. Après avoir posé ma plume, je fis quelques tours dans une allée couverte d’où la vue domine sur les champs, le lac et les montagnes (à Lausanne). L'air était doux, le ciel serein ; le disque argenté de 1a lune se réfléchissait dans les eaux et toute la nature était dans le silence. Je ne dissimulerai point que j'avais une première émotion de joie en ce moment qui me rendait ma liberté, et peut-être allait établir ma réputation. Mais mon orgueil fut bientôt abaïssé, et une humble mélancolie s’empara de moi à la pensée que je venais de prendre congé de l’ancien et agréable compagnon de ma vie, et que, quelle que fût lu durée où parviendrait mon ouvrage, les jours de l’historien seraient désormais bien courts et bien précaires.”

M. Villemain ajoute: ‘‘ Dans cette mélancolie touchante d’un homme qui vient d’achever l’ouvrage de trente ans d'étude, qui espère un peu la gloire et qui songe à la brièveté de la vie, il y a quelque chose d’éloquent et même de naïf que jamais Gibbon n’a surpassé dans les endroits les plus ornés et les plus brillants de son ouvrage.”

A certains égards, la tâche de notre historien était sans doute beaucoup plus modeste que celle de Gibbon. Sa position non plus n’était point la même. Il n'était pas membre du parlement anglais — où cependant Gibbon ne prit jamais la parole — il n'avait pas comme lui la richesse et les loïsirs qui permettent de jouir de la vie en touriste et en philosophe; ce fut peut-être au milieu des tracasseries que lui valait sa charge de secrétaire du conseil municipal de Québec que M. Garneau écrivit lea pages qui eomplétaient son ouvrage.

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Gibbon, qui avait raconté les derniers moments d’un grand empire, ou, pour mieux dire, qui avait fait assister ses lecteurs à l’agonie et à la mort de la vieille société païenne, Gibbon pouvait dire adieu à son travail. Au contraire, le sujet que l’auteur canadien avait choisi était encore vivant ; il avait dit les commencements d’un monde nouveau qui se développait devant ses yeux; il suivait encore avec amour et avec anxiété les phases de ce développement. Cependant, comme l'historien anglais, il dut se sentir ému en songeant qu'il! ne vivrait plus autant dans le passé, qu’il aurait moins l’occasion de se réfugier dans ses chères études pour échapper aux prosaïques réalités de la vie.

J'aime à croire aussi que, le jour où il termina son œuvre, il trouva quelques instants pour aller contempker le magnifique paysage qui s'étend sous les murs de Québec; je me le représente volontiers appuyé, rêveur, sur la balustrade de la terrasse qui remplace l’ancien château Saint- Louis, trouvant plus de charme que jamais à ce spectacle familier, mais toujours nouveau, et repassant dans son esprit, avec une mélancolique satisfaction, les grands faits de notre histoire, si bien racontés dans son livre, et dont un si grand nombre se sont passés en face de ces belles montagnes qui forment le fond du tableau et auxquelles il avait, le premier, donné le nom de ‘ Laurentides.”

J'ai dit que le sujet traité par notre historien n’était pas aussi vaste que celui de Gibbon; cependant il touchait aussi à de bien grandes choses. La lutte entre les deux premières puissances de l’Europe dans le monde entier, la fin de la barbarie et la naissance de la civilisation chrétienne sur ce continent, l'établissement d’une nouvelle république issue d’un empire qui paraît avoir remplacé celui de Rome, et qui, pendant un temps au moins, semble aussi avoir hérité de la politique des anciens maîtres du monde, voilà qui justifie, je l’espère, un rapprochement: que quelques-uns de mes lecteurs seraient peut-être tentés de trouver déplacé.

M. Villernain reproche à Gibbon d'avoir donné raison à la force contre le droit, d’avoir été du côté dès bourreaux

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