‹ François-Xavier Garneau [microforme]Chapitre 13 sur 16 · CCXX FRANÇOIS-XAVIER GARNEAU · texte numérisé non relu

CCXX FRANÇOIS-XAVIER GARNEAU

contre les martyrs, d’avoir trop admiré des proconsuls comme Pline, qui faisait conduire au supplice les chrétiens quoiqu'il les jugeñt innocents, et un empereur comme Trajan, approuvant cette barbarie et écrivant à Pline: Vous avez tenu la marche qu’il fallait tenir. I1 trouve qu’il manquait des dons de i’Ame: la chaleur, l’enthousiasme, la sensibilité, et, se qui est pire encore, qu’il les dédaignait au point qu'il n’eût peut-être pas été fâché de se les voir refuser.

Si l’élégant et judicieux critique avait lu l'Histoire du Canada, il n'aurait certainement pas été tenté d’adresser les mêmes reproches à son auteur. Bien au contraire, il aurait admiré chez lui l'imagination et le sentiment poctique, que M. Garneau possédait tellement que le passage suivant du Cours de littérature semble avoir été écrit pour lui.

“ Ajoutons, dit M. Villemain, que l'imagination, qui se compose à la fois de vivacité et de sensibilité, cette imagination qui voit ce qui n’est pas devant ses yeux, qui est touchée de ce qu’elle n’a pas senti elle-même, est une qualité nécessaire du grand historien ; et l’on peut dire en ce sens qu’il a besoin d’être poète, non seulement pour être éloquent, mais pour être vrai.”

M. Garneau, toujours préoccupé de la perfection à laquelle il voulait atteindre dans le grand œuvre de sa vie, ne laissa pas s’écouler beaucoup de temps sans ge remettre au travail. Il prépara avec le plus grand soin une troisième édition, qui parut en 1859 et dans laquelle il fit encore plus de changements et de corrections qu’il n’en avait fait pour la seconde.

C'est de cette dernière que M. l'abbé Casgrain a dit: ‘IL a donné une preuve éclatante de sa piété filiale envers l’Eglise en soumettant cette édition de son Histoire à un ecclésiastique compétent, et en faisant plein droit aux observations qui lui avaient été suggérées. Dans . un pays profondément catholique comme le nôtre, on est peu étonné d’une telle conduite; mais si un pareil fait se produisait en France, par exemple, on n'aurait pas assez d'éloges pour celui qui en serait l'auteur. Sachons, du

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moins, reconnaître ce qu’il renferme de généreux et de consolant pour notre société.”

Cette troisième édition était à peine publiée qu'avec une patience et une persévérance étonnantes, il se mit à rechercher de tous côtés ce qui pourrait être ajouté à son travail et à couvrir de notes et d’additions un exemplaire de son ouvrage; ce fut dans les dernières années de sa vie sa principale occupation.

La quatrième édition, qui paraît aujourd'hui, est fuite sur cet exemplaire ainsi revu; M. Alfred Garneau, avec une touchante piété filiale, s’est contenté, pour sa part, des corrections et des notes additionnelles qui lui ont paru indispensables. Il a tenu à donner aussi intacts que possible le dernier travail, les ultima verba de son père, et par une modestie qui a peut-être ses inconvénients au point de vue de la vérité historique en littérature — car la littérature a aussi son histoire—il n’a distingué par aucun signe particulier ce qui est de lui, et ce qui souvent lui a coûté beaucoup d’étude et de recherches.

En bien des endroits la quatrième édition est supérieure à toutes les autres. Elle contient d’abord, comme je viens de le dire, des additions considérables faites par l’auteur, et, pour ce qui est du style, M. Alfred Garneau a fuit disparaître les négligences qui avaient échappé, méme dans son dernier travail, à l’œil scrutateur de son père.

Pour ce qui est du fond, on fera bien de comparer la conclusion et quelques autres passages de la présente édition avec la troisième. On verra que des considérations très importantes, des citations assez étendues ont été introduites dans le texte. Cela n'empêche pas que, pour cette édition comme pour la seconde et la troisième, je ne regrette, pour ma part, certains passages plus pittoresques, plus mouvementés qui se trouvent seulement dans la première. Mais, d’un autre côté, l’unité du style, la sobriété du langage, le ton calme et élevé qui convient à l’histoire y ont gagné; c’est la poésie seule qui y a perdu, ét l’auteur était tellement doué sous ce rapport, qu’il en reste encore assez pour donner au récit ce cachet de vérité

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ou, pour mieux dire, d'iutuition que M. Villemain apprécie avec tant de justesse,

En tenant compte de la préparation de la quatrième édition, on peut dire que pendant un quart de sièclesM. Garneau a travaillé à l’histoire de son pays. Cette période correspond à peu près à celle de la durée de la constitution de 1841.

Les choses avaient bien changé pendant ce long espace de tewps. Les conséquences de l’union n'avaient pas été aussi désastreuses que les Canadiens-Français l'avaient redouté, — grâce surtout à la résistance sonsuiutionnelle qu’ils surent faire et à l’habileté avec laquelle elle fut dirigée.

M. La Fontaine s'était emparé de la question de la responsabilité ministérielle; il avait formé avec M. Baldwin une heureuse alliance, dans laquelle ces deux hommes furent toujours fidèles l’un à l’autre. Appelés ensemble au pouvoir par sir Charles Bagot, comme successeurs au ministère formé par lord Sydenham et qui s'était usé en peu de temps, ils avaient dû se retirer devant les prétentions de sir Charles Metcalfe au gouvernement personnel, prétentions que M. Viger et M. Draper déguisèrent par des subtilités qui, en fin de compte, donnèrent gain de cause aux ministres démissionnaires, puisqu'on admettait le principe pour lequel ceux-ci avaient sacrifié la possession du pouvoir. Ces événements étaient autant de triomphes pour la cause des Canadiens - Français, autant de preuves qu'ils allaient tirer parti du régime contre lequel ils avaient bien fait de protester, mais qu’il leur était impossible de renverser. Sous le ministère dont MM. La Fontaine et Baldwin étaient les chefs, la question de la liste civile avait été reprise, et une loi tendant à assurer l’indépendance du parlement avait été passée. On donnait ainsi raison à l’ancien parlement du Bas-Canada. Enfin M. La Fontaine avait aussi obtenu de l’homme à la volonté de fer, c’est ainsi que l’on désignait sir Charles—depuis lord Metcalfe—un ordre de nolle prosequi dans les poursuites intentées contre M. Papineau. Sous l'administration de MM. Viger et Draper, les exilés en Australie furent rap-

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pelés, et l'usage de la langue française dans tous ies documents et délibérations du parlement fut rétabli.

Ce dernier ministère, malgré ces deux actes de justice, croula sous le poids de son impopularité, et MM. Baldwin ut La Fontaine, appelés de nouveau, eurent à lutter contre les tories du Haut-Canada, auxquels s'étaient adjoints, à Montréal surtout, les débris de l’ancienué oligarchie francophobe. On avait indemnisé céux qui avaient souffert par la rébellion dans lé Haut-Canada; M. La Fontaine voulut en faire autant dans le Bas-Canada. On lui reprocha de vouloir récompenser les rebelles, et bien qu’il consentft à un ämendement qui devait faire disparaître le doute à cet égard, la fureur de la faction loyale ne connut plus de bornes lorsque lord Elgin vint donner la sanction royale aù bill des indemnités. Il y eut émeute, insultes au gouverneur général, incendie du parlement et de sa riche bibliothèque, ét Montréal fut en proie plusieurs mois à des hordes d’émeutiers ultra-royalistes, A la suite de ces événements, lé parlement alla siéger alternativement à Québeg et à Torontv. Montréal, qui avait enlivé le titre de capitale à Kingston, lé perdit à son tour.

Mais bientôt le ministère, sorti sain et sauf de ces orages, se trouva pris entre deux feux. Un parti de radicaux extrêmes s'étant formé dans lé Haut-Canada, et M. Papineñt s'étant mis à la téte d’un parti semblable dans lé Büs-Canadä, MM. La Fontaine ét Baldwin eurent à combattre, d’un côté, sir Allan MceNab et sé amis, et dé l’autre, la nouvelle opposition radicale, plus forte et surtout plus bruyante au dehors du parlement qu’au dedäns.

Deux questions importantes se discutaient alors; elles aväient pour elles tout ce qui peut remuér la fibre popülairé. C'était, dans le Haut-Canñada, la question des terres réservées pour la dotatiôn du clergé anglican, dans le Bas-Canada, celle dé l’abolition du régime féodal. M. Baldwin et M. LäFontaine voulaient bien les régler dans le sens populaire, mais èh indemnisänt d’uné manière conveñablé les parties intéressées. Or, pour cela, il leur fallait du temps, et les espérances dû peuple une fois excitées, n’admettent gut.e de délais ou de demi-mesures,

cexxiv FRANÇOIS-XAVIER GARNEAU,

M. Baldwin, au premier vote adverse, résigna ; M. La Fontaine, quelque temps après, se retira de la vie publique, A leur ministère succéda cejui de MM. Hincks et Morin, qui, par l’accession de MM. Rolph et Cameron, avait une nuance plus avancée, Plus encore cependant que les précédents ministères, celui-ci fut en butte aux attaques des partis extrêmes. M. Cauchon rompit en visière à ses anciens amis, et se plaça à la tête d’une réaction ultra-conservatrice, contribuant ainsi à renverser l’administration,

Le ministère, battu par ses adversaires coalisés, parce qu’il n'était pas encore prêt à régler les deux importantes questions des réserves du cicrgé et des droits seigneuriaux, en appela au peuple. La politique des chemins de fer avait été le sujet d’accusations dont on tira un très grand parti dans les élections. M. Papineau fit comme son ancien lieutenant et son récent adversaire, M. La Fontaine, il se retira de la vie publique; mais un certain nombre de jeunes gens de talent et d'idées politiques très avancées se firent élire avec le prestige de son nom et débutèrert en chambre sous la conduite de M. Dorion. Ils formèrent, pour la partie bas-canadienne, une gauche radicale plus nombreuse que l’opposition conservatrice, et ils s’allièrent aux deux oppositions radicale et tory du Haut-Canada, Le ministère fut battu de nouveau et résigna. Ce ne furent point, cependant, les radicaux qui profitèrent de la victoire. Sir Allan MacNab, chef de l’opposition conservatrice, s’allia avec M. Morin et forma un ministère qui prit le nom de libéral-conservateur.

Cette alliance de la majorité des Canadiens-Français avec les conservateurs du Haut-Canada fut un grand événement. Les luttes que les libéraux haut-canadiens et les libéraux du Bas-Canada avaient livrées pour obtenir le gouvernement constitutionnel étaient déjà des choses du passé, et comme une partie de nos alliés du Haut-Canada se retournaient contre notre nationalité, sous la puissante impulsion que leur donnait M. Brown, député et journaliste, aussi francophobe, aussi anti-catholique dans la chambre que dans son journal, le pacte fait avec M. Baldwin se trouva rompu.

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