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D'un autre côté, à dater de ce moment la phalange bascanadienne se trouva divisée en libéraux et en conservateurs, ces derniers étant toujours de beaucoup les plus nombreux, et les autres, — à l'exception de l'élection de 1874, sous la confédération — n'ayant jamais pu former qu’un appoint à la majorité libérale du Haut-Canada, lorsqu'il y en avait une. Cette modification importante dans l’attitude des Canadiens-Français, cet esprit de division que fomente la politique et qui est regrettable à tant d’égards, offre cependant cette compensation: c'est qu’unis en phalange compacte, les Canadiens-Français courraient risque de coaliser contre eux tous les autres éléments, tandis que chacun des deux grands partis qui se partagent également les autres nationalités, doit compter avec l'élément français qu’il s’est incorporé et ne saurait en réalité, malgré les appels au fanatisme que certains journaux peuvent faire de temps à auire, rien entreprendre de sérieux contre nos intérêts sans perdre aussitôt l’appui d’une section importante. Les orangistes d’un côté, les radicaux avancés de l’autre, ont beau se servir dans le Haut-Canada du spectre de la domination française, le parti conservateur, qui a besoin de la phalange des conservateurs bas-canadiens, et le parti libéral, qui ne saurait lutter sans l’appui des libéraux du Bas-Canada, sont l’un et l’autre empêchés de traduire en action des menaces qui ne sont faites le plus souvent que pour capter les suffrages au moment des élections.
A partir de la formation du ministère MacNab-Taché, qui succéda au ministère MacNab-Morin, de fréquents changements eurent lieu soit dans ‘les chefs, soit dans les membres du gouvernement,
Bientôt cette nouvelie alliance se trouva avoir deux chefs, qui représentèrent, au point de vue du parti conservateu: libéral, les deux sections de la province; il y eut une #oyte de duumvirat comme celui de MM. Baldwin et La Fontaine. M. Cartier et M. Macdonald — depuis sir George Cartier et sir John Macdonald — furent tour à tour chefs de ministère et chefs d'opposition conjointement.
De grandes mesures furent adoptées, entre autres celles des réserves du clergé et de Ja tenure seigneuriule ; de
céxkxvi FRANÇOIS-XAVIER GARNEAU, nouvéllés loïs sur l'instruction publique, un nouveau côde éivil, énfin ét surtout de nombréuses entreprises pour lé dévelobpement dés ressources matérielles a pays signalérént cette périéde. Maïs les dissensions au sein des Värtis, la lutté pour lés portefeuilles plutôt qué pour les principes, Amenèréht uné grandé instabilité. De plus, la question d'uné nouvélle sabastition de |à représentation qui aurait détruit en faveur du Haut-Canada l'égalité numérique, et menacé l'espèce de dualismé politique qui existait alôrs, conduisit lés deux périis à une impasse d’où ils songèrent à Sortir au moyen d’uné confédération dé toutes lés provincés. Lé projét favori de lord Durham, auquel célui dé Yunion tégiftative n’avait été qu’un acheminémeént, était donc à la veille de sé réaliser au moment dé la moït de M. Gärhéau, ôn 1886. |
Mes lécteurs saVeht déjà qu’il avait toujours régardé cé projet comm'e éhCôre plus dangéreux pour notre nationalité que celui qui avait été exécuté. Il dévait donc avoir les ju vivés appréhensions. Däâns tout 16 cours des évéñements que jé viens dé retracer 81 briévement, il dut éprouver Àes sentiments, bien divers. Pléin de respect pour M. Viger, dot 11 avait été 16 Secrétaire intime, il dut regrètter la fauésé position dans laquellé cét homme éminent 8e trouva placé. D'un autre côté, de vives sym- | péthiés lé pétiéhiént bôrs M. Pépitiéau, ét quoiqu'il nè pût fairé autrement dué d'applaudir aux Succès de ses compatriotés Sous la holvélle cohëtitutiôn, il lui réstait du souvenir def injustices qu'il avait Bi vivement reprôchéés 4u gouverlément dnglais Comme un arrière-goût d'amertume. Ce sentiment le réndnit ihjuête énvers ceux dé nos ancièné chefs qui 88 trouVaiéht aphelés à faire fonotionner |A nouvéllé Constitution. Ceux-ci, cépendant, étaient-ilà tenus de 86 céhdainner 8Ux-Mmêmes et surtout de condaïinet léurs Mr er à Viñértie? ou devaiéht-ils tentér. düélqué fouvellé entréprié révolutionnairé dans . laquellé il8 ébsseht été infail nn L écrasés, en même temps que nôtre Cobdition eût été dé beaucoup empirée ? Après avoir proteëté cüniré l’ühion, aprèé avoir obtenu d'importantes réfOHles, après avoir fait disparaître les dis-
BA Vie br ss ŒbtRes. eexx vil
vositions les plus injustea de la nouvelle constitution, que restait-il À faire que. de tixer le meilleur parti possible d’une situation qui du reste a fini pax nous donner gain de cause?
M. Garneau sentait cette nécessité ; mais ses aapirationg à l’ir iépendance, ses rancunes patriotiques luttaient avec sa ra. ‘, et quoique dans, l’Hisjoire du Canada il ait çondamné moins absolument la çonduite tenue par les chefs, dans la relation de son Voyage en Angleterre et en France, publiée. en 1855. «4 que j'ai déjà citée au commencement de ce travail, il s’est laïssé allez à un blâme plus accentué, et le livre se. termine par des remarques bien sévères à leur adresse.
Cette relation, écrite si longtemps après son voyage, tire de cette. circonstance un intérét d’un genre tout particulier. Elle a le charme de ces mémoires dans les. quels d'illustres vieillards xaçontent les impressions de leur jeunesse et. font surgir de gracieux ou de terribles fantômes dont les çontouxs indécis ressemblent à ceux des spectres de la Fata Morgana, estompés pax la brume.
Une teinte de mélangolie très prononcée se répand sux ce curieux récit, Elle tient, non seulement au caractère, et aux dispositions” natuzelles de l'auteur, mais, encore à l’état de son esprit au moment où il éqrivait. IL se sentait malade, fatigué et peut-être. un, peu négligé. IL comparait sans, jalousie, mais non pas sens une doulenr. secrète et, inavoués, sa situation aveg, celle de quelques hommes qui lui étaient inféxieuxs. Ne voulant pas répudier cette complète indépendance dont il se faisait gloire, il sentait néanmoins qu'elle. le, conduisait à un isolement auquel l'estime. publique, chez nous assez froide dans ses démonstrations, à l'égard des vivants, ne formait pas une compegaation suffisante.
Cent, je oxois, la première relation d'u voyage en Eur rope qui ait été publiée par. un, Canadien-Français, * L'ap en que l’auteur fait de la Fret # der l'Angleterre,
* L'intésessant journal. de, vokege de Qu ae das RAR se mis
écxxviii FRANÇOÏS-XAVIER GARNEAE,
les descriptions qu’il donne des villes, des monuments, des paysages sont doublement intéressantes et par elles-mêmes et par la nouveauté du fait; elles sont complètement exemptes de banalité, et l’on voit que tout cela avait été longtemps l’objet des rêves et des désirs du jeune voyageur, que les scènes qu'il décrit sont restées gravées dans sa mémoire après y avoir fait une forte impression, enfin, qu’il les y retrouve avec bonheur après bien des années.
Si la France est pour lui l’objet d’un enthousiasme tout naturel, il ne se montre pas non plus injuste envers cette fière Albion à laquelle il avait voué toute autre chose qu’un culte d'amour.
Certains passages sur la constitution politique de la Grande-Bretagne, sur son état social, méritent d'être teproduits.
“Après avoir étudié quelque temps, dit-il, la physionomie physique de Londres, ses vues, ses monuments, son commerce, je me mis à considérer la population et l’or-
\ ganisation sociale de cette grande nation. Une chose me frappait sans cesse, c'était l’alliance de la liberté et du privilège, du républicanisme et de la royauté. Je cherchais à comparer cette organisation avec l’organisation américaine, c’est-à-dire avec celle des États-Unis, car l’organisation coloniale est une chose exceptionnelle, dont la durée est, pour ainsi dire, fixée d’avance et dont le terme avance avec le chiffre de ia population. Prenant les choses pour ce qu’elles étaient dans le moment, je finis par me convaincre que les deux pays avaient fondé leurs constitutions sur des faits réels et non sur des théories imuginaires et que de là provenait la stabilité de l’une et de l’autre.
“Je voyais devant moi une royauté, une aristocratie et une plèbe dont les fortes racines remontaient à l’origine de la nation. L’aristocratie était puissante et considérée, le peuple nombreux et soumis, le roi regardé comme essentiel au maintien des boulevards qui servent de protection à ces deux grandes et seules divisions de la nation.
“ L’aristocratie, par ses souvenirs historiques et ses richesses, exerce un empire immense sar les idées, ou
SA VIE ET sÈs ŒUVRES. céxxi*
plutôt elle se considère et elle est presque considérée par le peuple comme une puissance qui ne pourrait être renversée que par le renversement de la nation elle-même. Elle est d’ailleurs si sage et si éclairée qu’elle ne s'expose jamais inutilement. Elle connaît la fragilité des choses humaines, elle sait que tout passe avec le temps. Elle ne s'oppose donc point aux progrès des choses et des idées. Elle s’étudie seulement à y prendre part de manière à faire rejaillir sur elle-même la plus grande partie de l’illustratinn personnelle qui en résulte; elle vote, dans la législature, pour les améliorations en toute chose, et ouvre ses rangs avec habileté au guerrier, au savant, au marchand heureux qui se distinguent, connaissant l’influence profonde qu’exercent sur les masses la bravoure, le génie et l’éclat moins noble, si l’on veut, mais non moins réel de l'or. Elle renouvelle par là sa force et son prestige. Enfin, en consentant à discuter dans le parlement toutes les questions qu’on y traite avec les mandataires du peu-. ple, et en se soumettant comme lui lorsqu'elles ont été adoptées par les deux parties et sanctionnées par l’arbitre suprême, le roi, elle ne semble plus qu’exercer un droit naturel. On oublie que c’est une petite classe d’hommes qui a le privilège de balancer la volonté générale, et que c’est le peuple lui-même qui entretient à la sueur de son front la source des richesses colossales qui la rendent si fière et si brillante dans ses domaines.
‘Sa soumission aux décrets du parlement et son respect pour la liberté de la parole sur la place publique, où souvent elle fait entendre la sienne au milieu des tribuns du peuple, font oublier et son orgueil et son exclusivisme au foyer domestique de ses châteaux. Hors de la tribune, il n’y a plus, en effet, d’alliance et de communication entre Ja noblesse et la roture. Le rempart du moyen âge semble ehcore subsister dans toute sa force pour diviser les deux classes ; mais le sens calculateur du peuple anglais ferme les yeux sur cette faiblesse humaine.
“# Voilà les réflexions que je faisuis quana je passais du parlement à la place publique, de la place publique aux riches quartiers de la noblesse, et des riches quartiers de
éorxxt FhANcois-xAVIER éARNEAT,
la noblesse aux quartiers plus sombres qu’habite le peuple dans la métropole de l'Angleterre.”
Voici comment M. Garneau rend compte, plus loiu, de la sensation produite à Londres par les débats sur le bill de réforme.
‘Les communes adoptèrent le bill à une assez grande majorité, mais, malgré l’éloquence des partisans de la mesure et les démonstrations du peuple dans toutes les parties du royaume, la chambre des lords, croyant ou feignant de croire l'aristocratie plus menacée qu'elle ne l'était réellement, le rejeta en dépit des efforts du ministère et de lord Brougham, qui fit un discours de six à sept heures, en la priänt, on his bended knees, comme il s’exprima, de ne pas rejeter une réforme demandée par toute la nation.
‘“ La sensation fut immense. Tout à coup les rues, surtout celles qui traversent les quartiers de la noblesse et avoisinent le parlement, furent inondées d’une populace qui faisait frémir à voir, et que je n’ai vue ni avant ni après cette crise dans la capitale de l’Angleterre. Des centaines de mille hommes pâles, sales, en haillons, se promenaient silencieusement en foule pressée, dans, un espace de plusieurs milles, et regardaient avec des yeux étonnés les riches dépôts d’orfèvrerie, resplendissants d’argent, d’or et de pierres précieuses, ou les vastes comptoirs remplis de, magnifiques étofles apportées de toutes les parties du monde pour satisfaire le luxe des riches.
‘“ Plusieurs milliers d'hommes de police, armés de sabres et formés en pelotons, circulaient au milieu de cette plèbe errante. Toutes les troupes de Londres étaient sous les armes. Les cuirassiers, les gardes du corps, les dragons, les lanciers se tenaïent près de leurs chevaux tout sellés; li: ufanteria avait ses armes en faisceaux dans les parcs; "'artillerie préparait ses canons. Londres fut pendant plusieurs jours menacée d’une insurrection ; mais, la paix ne fut pas troublée. Les chefs du peuple, les journaux assuraient à la multitude que la mesure serait reprise, et que la chambre des lords serait forcée par l'opinion publique d’y donner son consentement.
# Cote. démonnraton avait été faite probablement à
dA vit th she œuVhs. écxxxi
l'instigation des meneurs politiques. Je parcourus moimême une grande partie de la ville inondée par cette populace ; je ne fus témoin d’aucun tumulte ni d'aucune voie de fait. La foule était silencieuse, comme je l’ai dit, au point que ce silence même avait quelque chose d’effrayant.
‘ La promesse faite au peuple ne fut point violée. La mesure, ramenée devant le parlement, fut acceptée par les lords, qui voulaient seulement, par un premier rejet, faire sentir aux communes qu'ils étaient encore 1à.”
Les réflexions suivantes, qu'ont inspirées à l’auteur les armements considérables qui se maintenaient alors en Europe, sont encore bien applicables aujourd’hui, et le coup d'œil qu'il jette en même temps sur les destinées de PAmérique fait pretve d’un esprit de prévision bien remarquable, surtout si Fon songe que cette page était écrite plusieurs années avant la grande guerre entre les États du Nord et ceux du Sud.
‘ L'armée (en France) était d'environ quatre cent mille hommes lorsque j'étais à Paris, et il y avait trois millions de gardes nationaux organisés et en partie armés. La marine militaire pouvait s'élever à trois cents voiles.
‘“ Est-il possible qu’affaissés ainsi sous le fardeau de dépenses improductives, les pays de l’Europe puissent soutenir longtemps la concurrence de ceux de l'Amérique, où ces dépenses sont comparativement minimes ?
‘ Cette question mérite d’être étudiée. Mais pour bien des penseurs le passé a déjà fourni une solution suffisante. Les hommes sont les mêmes partout et dans tous les temps, sr'on le degré de civilisation où ils sont parvenus. Ce bonheur dont l’Amérique doït être. si jalouse se couvre déjà de nuages. Le tonnerre des discordes humaines gronde depuis longtemps sous le ciel ardent du Mexique. Cette tempête de passions, suivant son cours, remontera plus tard vers le Nord et soulèvera, d’après ces penseurs, tes populations, dont les torrents se heurteront les uns contre les =utres, comme ils font en Europe depuis trois mille ans. Déjà des symptômes menaçants se montrent partout.
Mais qui peut dire quand s'accompliront ces sanglantes
cexxxii FRANÇOIS-XAVIER GARNEAU,
catastrophes, ces inévitables révolutions? L'absence de toute foi, en politique comme en religion, si elle précipite la dissolution, empêche aussi la réorganisation ; l’incrédulité * est stationnaire par cela seul qu’elle n’a pas de motif pour agir. On restera donc où l’on est jusqu’à ce que l’ambition, l’avarice et les autres passions prennent l'épée. Quand l’Amérique du Nord leur offrira-t-elle une carrière pour agir? C’est ce que personne ne peut dire. Mais quoique ce pays soit nouveau, les populations qui l’habitent viennent de pays anciens et portent toutes, plus vu moins, en elles-mêmes des germes de vieillesse, à l’instar des colonies grecques ou romaines, qui n’ont guère survécu à leurs métropoles.”
J'ai dit que M. Garneau était souffrant et peut-être un peu découragé lorsqu'il publia le récit de son voyage. Il avait été attaqué, dès 1843, d’une cruelle maladie causée par l’excès du travail; ce mal terrible, l’épilepsie, qui avait cédé d’abord à des soins intelligents, reparut trois ans plus tard et, cette fois, se compliqua d’une attaque de typhus et d’érésipèle, qui conduisit le patient presqu’aux portes de la mort. Guéri par les soins du Dr Jean Blanchet, homme d’une grande réputation, qui fut autant son ami que son médecin, il se remit au travail avec une nouvelle ardeur. f Cette imprudence fut causée surtout par le désir qu’il avait le perfectionner son œuvre, désir qui, on l’a vu, ne l’abandonna jamais. Il fut repris vers 1864 de la même maladie et obligé de se démettre de la charge de secrétaire du conseil municipal de Québec. Une pension de retraite lui fut accordée.
Il avait déjà reçu en plusieurs occasions des marques d'estime de ses concitoyens. Une allocation de $1,000 avait été votée par la législature pour aider à la publication de la seconde édition de son ouvrage. Il fut appelé, en 1857, à
# M. Garneau aurait mieux fait de dire le scepticisme ou l’indifférence; pour ce qui est d’une certaine inerédulité, on voit trop bien de nos jours à quel point elle peut être active et même persécutrice.
+ M. Garneau a dédié au Dr Blanchet son Voyage en Angleterre eten France. ! PURE
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faire purtie du Conseil de l'instruction publique, lors de la première organisation de ce corps, et un excellent abrégé de son Histoire qu'il fit à l’usage des écoles, fut approuvé par l'autorité ecclésiastique et par le conseil, et eut un grand nombre d'éditions. J’ai raison de croire qu’il en a été distribué plus de vingt mille exemplaires. Ce petit livre a contribué à développer le sentiment national autant et plus peut-être que le grand ouvrage.
M. Garneau n’eut pas à se féliciter au même degré d’une traduction de son ouvrage en langue anglaise par M. Bell.
Bien qu’elle ait obtenu deux éditions, elle justifie parfaitement le proverbe italien à l’adresse des traducteurs : traduttore è traditore. Celui-ci—circonstance aggravante — a été, avec intention, infidèle à la tâche qu'il avait acceptée. Il a mutilé le livre, l'a chargé de notes hostiles, et y a interpolé sa prose. M. Garneau fut douloureusement affecté par cette mésaventure. Il s’en plaignit publiquement et adressa à l’éditeur, M. Lovell, une lettre très sévère et bien méritée.
Mais, au milieu de ces ennuis, les félicitations qu'il recevait de tous côtés, l'estime que lui témoignaient ses concitoyens, la renommée que son livre lui valut aux Etats-Unis et en Europe, lui apportaient des consolations qui eussent été peut-être mieux appréciées par un esprit moins modeste, moins naturellement inquiet et plus sûr de lui-même.
L'Institut canadien de Québec l’élisait, en 1855, pour son président actif; en 1856, la même institution le portait à la présidence honoraire, qu’il occupa jusqu’à peu de temps avant sa mort, c’est-à-dire l’espace de dix ans.
Il rapportait du reste tous ses succès à la plus grande gloire de sa chère nationalité franco-canadienne, à laquelle il avait voué un véritable culte, un culte de tous les instants. Ses amis trouvaient que chez lui c'était presque une idée fixe: au moindre événement qui paraissait menacer notre autonomie, à la moindre défection, il s'alarmait comme d’autres peuvent s’alarmer des dangers qu'ils courent dans leur santé ou dans leur fortune. Je sais bien que, pour ma part, lorsque je le voyais entrer chez moi, pâle, ému, l'air préoccupé, ne disant pas tout de suite
écxxxiv HhANGOtGLAVIER GARNEAT,
ce dont il s'agissait, je me disais à moi-même: Il aura fait quelque, mauvais rêve sur le compte de la nationalité !
À 0e, point de vue, les événements de 1849 l'avaient vivement inpressionné, Ayant appris que lord Elgin s'était ocçupé de son ouvrage, il profita de cette circonstance pour lui adresser une lettre très remarquable, qui açcompagnait un exemplaire de la première édition de l'Histoire du Canada, dont le troisième volutue avait 66 publié l’année précédente.
Je crois devoir la reproduire en entier, certain que me lecteurs, seront de l’avis de M. l’abbé Casgrain, qui, en la publiant, se demandait ce que lon devait admirer le plus dans cette pièce magistrale, ou des élans généreux du patriotisme et de la largeur des vues de l'écrivain, ou de l’habileté exquise avec laquelle il avait abordé des questions si délicates devant un gouverneur anglais,
‘ Mnoro,—Si j'avais su plus tôt que Votre Excellence daignait prendre quelque intérêt à l'ouvrage. que j'ai commencé sur le Canada, je me serais empressé de lui faire parvenir. re que j'en ai d’imprimé, persuadé qu’elle aurait trouvé dans les événements dont je retrace le tableau, de quoi se, former une juste idée des vœux et. des sentiments d’une. partie nombreuse des peuples qu’elle a été appelée à gouverne. Aujourd’hui qu’elle a bien voulu s'exprimer ave: bienveillance à cet égard, je la prie de vouloir bien me faire l'honneur d'accepter l’exemplaire de l’Histoire du Comada que M. Fabre lui fera remettre aussitôt qui sera relié.
“ J'ai entrepris. ce travail dans le but de rétablir La vérité si souvent défigurée, et de repousser les attaques et les insultes dont mes compatriotes ont. été et sont encoxe journellement l’objet de la part d'hommes qui voudraient les, opprimer et les exploiter tout à la fois. J’ai pensé que le meilleur moyen d’y parvenir était d'exposer tout simplement leur histoire. Je n’ai pas besoin de dire que ma tâche, m’obligeait d’être encore, plus sévère dans l'esprit que dans l'exposition matérielle. des faits. La situation des Çanadiens-Français, tant par rapport à leur nombxe que par rapport à leurs lois et à leur religion, m'imposait l'obli-
SA VIE ET SES ŒUVRES. CCix XV
gation rigoureuse d'être juste ; car lef faible doit avoir deux fois raison avaht de réclamer un droit eh politique. Si les Canadiens n’avaient eu qu’à s'adresser à des hommes dont l'antique illustration, comme celle de la race de Votre Excellence, fût un gage de leur honneur et de leur justice, cette nécessité n'aurait pas existé ; mais, soit que l’on doivé en attribuer la cause aux préjugés, l'ignorance ou à toute autre chose, il est arrivé souvent dans co pays que cette «louble preuve a été encore insuffisante.
“ Les outrages séditieux que l’on vient de faire à Votre Excellence, dont la personne devrait être sacrée comme celle de la Reine qu’elle représente, prouvent suffisamment l'audace de ceux qui s’en sn rendus coupables ; audace qu’ils n’ont eùe ‘que parce qu’on les a accoutumés depuis longtemps, comme des enfants gâtés, à obtenir tout ce qu’ils demandaient, juste ou injuste. En quel autre pays du monde aurait-on vu uhe poignée d'hommes oser insulter la personne du souverain dans son représentant et le pays tout entier dans celle de ses députée élus par un suffrage presque universel ? Or, si ces gens ont pu se porter à de pareils atteñtats sujour d'hui de quelle manière ne devaient-ils pas agir envers les Canadiens-Français, qu'ils traitaient d'étrangers et de vaincus, | rsqu'i 8 avaient le pouvoir de les dominer ? En jugeant ainsi par comparaison, Votre Excellence peut fâcilement se rendre compte de la cause des Sr qui ont déchiré ce pays pendant si Jongteme s ét du Pr ui a it prendre les rues #4} Ati de Montréal en 1837.
e AUS il ne faut paë c at malgré leurs mœurs päisibles st agrestes, 1x ce soit la se ou la crainte qui L et qe mpêchés e songer à FRA le joug. Ils sorten
de trop onne res pour : PR pes À fai re leur CAE oir Dante y,sont appelés. Leur conduite dans la ! terrible uerré de 1755, pensans le siège de Québec en 1775-76, durant là guerre de ni et même, malgré leur pee nombre, dans les combats dé aint- Denis, de Raint-Cher es ét de Saint-Eus-
tache, en 1837— s’il m 7es permis de citer cette époque malboureuss © Aaitäht Ga Ab LU GSUÉE8 GO "00
cexxxvi FRANÇOIS-XAVIER GARNI AU,
les respecte. Leur immobilité apparen : tient À leurs ha: bitudes monarchiques et à leur situation spéciale comme race distincte dans l'Amérique du Nord, ayant des inté. rêts particuliers qui redoutent le contact d’une nationa lité étrangère. Ce sont ces deux puissants mobiles qui les ont fait revenir sur leurs pas en 1776, après avoir pour la plupart embrassé un instant la cause américaine; qui les ont fait courir aux armes en 1812, et qui les ont retenus en 1837.
“ Je n’ai pas besoin d'ajouter que si les États-Unis étaient français ou le Canada tout anglais, celui-ci en formerait partie depuis longtemps ; car, dans le nouveau monde, la société étant essentiellement composée d'éléments démocratiques, la tendance naturelle des populations est de revêtir la forme républicaine. Vous m'’accuserez peutêtre, Milord, de baser ici mes raisonnements sur l'intérêt seul ; j'avoue que ce mobile n’est pas le plus élevé ; mais il est fort puissant surtout aux yeux des adversaires des Canadiens ; et quant aux raisons qui tiennent à de plus nobles inspirations, je n’ai pas besoin de les faire valoir, Votre Excellence les trouve déjà dans son propre cœur.
‘ J'en ai peut-être dit assez pour faire voir que ceux qui veulent réduire les Canadiens-Français à l’ilotisme — car leur transformation nationale, si elle doit avoir lieu, ne peut être que l’œuvre du temps—ne le font point dans l’intérêi du grand empire dont nous faisons partie ; qu’au contraire ce sont les intérêts canadiens-français qui ont empéché jusqu’à présent le Canada de tomber dans l'orbite de la république américaine ; que l'Écosse, * avec des lois et une religion différentes de celles de l’Angleterre, n’est pas moins fidèle que cette dernière au drapeau britannique, et que sur le champ de bataille le montagnard calédonien ne cède point sa place au grenadier anglais malgré son dialecte gaulois. De tout cela il résulte, à mes yeux, qu’il est de l'intérêt de la Grande-Bretagne de protéger les Canadiens, comme il est de l'intérêt d’un propriétaire prudent d’entretenir surtout la base d’un édifice pour le faire durer plus longtemps, car
# Lord Elgin, comme on sait, avait l'Ecosse pour patrie,
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il est impossible de prévoir quel effet la perte de l’Amérique britannique et son union avec les États-Unis auraient avec le temps sur la puissance maritime et commerciale de l'Angleterre,
‘Ces considérations, Milord, et bien d’autres qui se présentent à l'esprit, ont sans doute déjà frappé l'attention de Votre Excellence et des autras hommes d'État de la métropole. Votre conduite si propre à rassurer les colons sur leurs droits constitutionnels, recevra, je n’en doute point, l'appui du gouvernement impérial et contribuera au maintien de l'intégrité de l’empire. En laissant le Haut-Canada à ses lois et le Bas-Canada aux siennes, afin d’atténuer autant que possible ce qu’il peut y avoir d’hostile à mes compatriotes dans les motifs de l'acte d'union; en abandonnant au pays toute la puissance politique législative dont il doit jouir par la voie de ses chambres et de ministres responsables, en tant que cela n'’affaiblit pas le nœud qui l’unit à l’Angleterre, celle-ci n’aura rien à craindre des cris de quelques mécontents qui ne sauraient mettre en danger la sûreté de la colonie, si les partis politiques de Londres ont la sagesse de ne point s'en prévaloir dans leurs luttes pour obtenir le pouvoir.
“ Je prie Votre Seigneurie de me pardonner de m'être étendu si longuement sur la situation politique de ce pays. Je m'y suis trouvé entraîné par :es réflexions que me suggère l'étude que je suis obligé de faire du passé pour l’œuvre que j’ai entreprise et dont le fruit remplirait le plus ardent de mes vœux, s’il pouvait faire disparaître tous les préjugés du peuple anglais contre les Canadiens au sujet de leur fidélité, et ramener la confiance et la justice dans les appréciations réciproques des deux peuples, comme je suis convaincu que c’est le but éclairé de Votre Excellence dans la tâche noble mais difficile dont elle s’est chargée.”
M. Étienne Parent, avec qui M. Garneau était en correspondance suivie, lui écrivait le 31 mars, c’est-à-dire précisément le lendemain de la clôture de !a trop fameuse session.de 1849, pour le féliciter sur le courage et l’habileté qu'il venait de montrer dans cette lettre remarquable.
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“Vous pouvez étre assuré, dit M. Parent, que du moment que lès voluines me seront parvenus, je les acheminerai à leur destination, comme je l’ai fait de votre lettre à lord Elgin.
‘ A propos, je vous remércie de 14 copie qué vous m’en avéz communiquée. C’est comme cela que dévait parler notre historien, ét si vous én eussiez moins dit, jé vots aurais quérellé. Je me trompé fort si lord Elgin ñ’apprécie pas bien ce que vous lui dités aÿéc tant d’à-propos. Il faut avouer que l’occasion était favorablé, et qué vos compatriotes auraient eu des reproches à vous fâire si vous n’en aviez aussi bien profité que vous l’âvez fait.
“ Hier, nôtré parlement a été prorôgé bar député. Queljues-uns blâmaient le gouvernéur de s'abstenir d'accomplir lui-même vét acte de hatté prérogative; mâis il a bien fait, car il aurait été certainement insulté de nouveau. Plusieurs méribres de la chambré l’ont été en sortant, et si le gouverneur eût été là, c’est lui qui aurait enduré l'orabe. Je pense qué céla va scèllér lé sort de Montréal comme capitale.
“Voilà nos jeunes journalistes à traiter tout de bon là question dé l'annexion aux États-Unis, tout en disant qu'il faut nous y préparer, cé qui veut dire que nous ne sommes pas prêts. C’est un grand malheur pour notre pays que la presse tombe de nécessité entre les maïns de la jeunesse. Chez nous, cé sont les enfänts qui pârlént et lés pères qui écoutent.”
Cette lettre est inédite. Dahs uñé autré, écrité l’année suivante et que l’on à bien voulu 4ussi me comihüuniquer, M. Parent semblait fâvorisér des vélléités dé jéurnalismé et dé vié publique que notre historien aurait laissé percer. “ Avec vôtre plume, lui disait-il, ce sera votre fanté si vous he pârvenez À tout.”
Le conseil était-il bon, et M. Garneau a-t-il mal fait de n6 l'avoir pas süivi? Sans doute qu’il eût pu exercer par Son patriotisme, 80h savoir, son prestige, une infiuéñcé heu: reuse sur li députation. Maïs se serait-il trouvé bien à l'aise au milieu des intrigues, du bruit, des tempêtes plus où inoiris factices de nos parlements ? Avrait-il pu se déci-
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der à y prendre la parole, lui qui évitait si soigneusement toute occasion de se montrer en public? Enfin, dans le journalisme politique, aurait-il pu se plier aux exigences du métier? Dans cette escrime de tous les jours aurait-il su parer les coups avéc assez de prestesse, les rendre avec assez de vigueur, et surtout ne pas éprouver trop de dégoût ou de découragement devant des attaques déloyales ?
Il est indubitable que le pays eût gagné à le voir au nombre de ses instructeurs quotidiens dans la presse, ou de ses Aéfenseurs au parlement. Mais lui-même y aurait perdu le peu de bonheur qui lui restait, et peut-être un peu de cette popularité qu’à raison de l'injustice des partis et de la mobilité de l’opinion, il est si difficile de conserver intacte dans la vie publique.
M. Garneau avait, du reste, peu de goût pour la polémique ; il ne répondit jamais aux critiques qui furent publiées dans le pays sur son ouvrage, bien qu’elles fussent assez souvent de nature à le froisser vivement et qu’elles fussent aussi très susceptibles de réfutation.
On trouve dans la lettre à M. Moreau que j'ai déjà citée, un passage dans lequel il explique sa manière de voir au sujet de certaines portions de son œuvre qui furent les plus discutées. C’est, je crois, tout ce qu’il a jamais écrit pour se défendre, et encore ces lignes n’étaient point destinées à la publicité.
‘“ Je n’avais point, dit-il, la correspondance officielle de nos premiers gouverneurs lorsque le commencement de la première édition a été mis sous presse, et la suite des événements vous aurait fait voir que ce n’était pas sans de graves motifs que j'avais adopté dans toute sa force le principe de la liberté de conscience.
‘ En effet, sans ce principe protecteur, où les catholiques en seraient-ils dans l'Amérique du Nord avec les huit dixièmes de la population protestants et des gouvernements partout protestants ? C’est en blâmant tous les actes dus à l'esprit d'exclusion que l’on désarme les préjugés et que l’on peut espérer de voir exister une liberté qui fait la sauvegarde du catholicisme dans le nouveau monde. La conduite du peuple américain envers le du pape, Mgr
cexl FRANGOIS-XAVIER GARNEAU,
| Bedini, prouve que ces préjugés ne sont pas encore effacés, Let qu’il faudra agir encore longtemps avec beaucoup de prudence pour éviter les discordes.
‘ C’est aussi à l’aide de ce principe de tolérance que j'ai pu défendre les catholiques canadiens contre les attentats du gouvernement protestant de l'Angleterre après la conquête. Le blâme que j'avais porté contre le gouvernement français donhait de la force à mes paroles, aux yeux des |protestants eux-mêmes, lorsque je blâmais leur conduite ‘depuis qu’ils étaient les maîtres, et ne laissait rien à me répondre.”
Selon l’observation de M. l’abbé Casgrain, le tort de M. \Garneau n’était pas tant d’avoir été favorable à la liberté ide conscience que d’en avoit posé la condition d’une manière trop absolue. Mais, dans tous les cas, on voit que ses motifs étaient loin d’être hostiles à l'Eglise.
Du reste, M. Moreau avait rendu hommage au patriotisme de notre historien, À ses talents, à ses recherches ‘patientes et laborieuses. De pareils témoignages, soit sous la formé de lettres, d’articlés de journaux, ou de visites des voyageurs les plus distingués, venaient fréquemment ranimér son courage et soutenir sa foi dans la nationalité, foi qui ne fut jamais défaillante, mais seulement inquiète et ombrageuse. \
Avant la publication de l'Histoire du Canada, 1es historiens français avaient laissé complètement dans l'ombre, ou du moins dans une obscurité relative, tout ce qui avait rapport au Canada, les uns parce qu’ils n’appréciaient point suffisamment la perte que la France avait faite, les autres parce qu’ils s’en sentaient humiliés, ne tenant pas compte de la gloire qui rejaillissait sur la nation par la conduite héroïque de ses colons et de ses soldats, et ne voyant que les fautes de son gouvernement.
D'un autre côté, les voyageurs, les touristes français même les plus illustres, qui venaient en Amérique, uniquement occupés des États - Unis, n’accordaient qu’une attention très superficielle à l’ancienne colonie française. Tout en vantant sa fidélité aux traditions et à la langue de sés pères, ils ne laissaient entrevoir à nos descendants
SA VIE ET 8E8 ŒUVRES, céxli
que la perspective d’une ire res graduelle par la race anglo-saxonne;
Depuis la publication de l'ouvrage de M. Garneau, il en a été tout autrement. Non seulement son livre a provoqué en France, aux États-Unis et dans notre pays, un véritable réveil pour l’étude de notre histoire, maïs il 4 excité la curiosité sympathique de plusieurs voyageurs éminents, qui ont eu foi en notre avenir et ont bravé les préjugés en reconnaissant la mission providentielle qui nous est confiée.
M. Henri Martin, dans sa grande Histoire de France, dont nous ne saurions toujours approuver l'esprit, a le premier parlé un peu au long de ce qui s’est passé au Canada sous la domination française. Il s’est étendu par: ticulièrement sut la guerre de 1755 et a vité des extraits de l’ouvräge de M. Garneau. Il termine ses citations per ces aimables paroles :
‘“ Nous ne quittons pas Sans émotion cette Histoire du Canada, qui nous est arrivée d’un autre hémisphère comme uh témoignage vivant des sentimeñts et des traditions conservés parmi les Français du nouveau monde, après un siècle de domination étrangère. Puisse le génie de notre race persister parmi nos frères du Canada dans leurs destinées futures, quels que doivent être leurs rapports avec la grande fédération anglo-américuine, et conserver une place en Amérique à l’élément français ! ”
M. Garneau ayant écrit à l’auteur de l’Histoire de France pour le remercier, M. Martin lui répondit par une lettre dont les passages suivants méritent d’être reproduits.
‘ J'avais été heureux, il y a quelques années, de trouver dans votre livre non seulement des informations très ims portantes, mais la tradition vivante, le sentiment toujours présent de cette France d'outre-mer, qui est toujours restée française de cœur, quoique séparée de la mère patrie par les destinées politiques. Je n'ai fait que m’acquitter d’un devoir en rendant justice à vos consciencieux travaux. Puissent ces échanges d'idées et de connaissances entre nos frères du nouveau monde et nous, se multiplier et contribuer à assurer la persistance de l'élément français en
cexlii FRANÇOIS-XAVIER GARNEAU,
Amérique! A part nos sympathies nationales, à nous autres, il y a un grand intérêt de civilisation à ce que l'élément anglais, de prépondérant, ne devienne pas unique du pôle nord jusqu’à l’isthme, et n’absorbe pas totalement les éléments français et hispano-indien. La variété est le principe du progrès.” *
Parmi les voyageurs et les touristes distingués qui ont subi l’influence de l’ouvrage de M. Garneau et qui ont été de plus en rapport intime avec lui, on peut citer surtout M. Ampère, M. Marmier, M. de Puibusque et M. Rameau. Les denx premiers n’ont fait ici qu’un séjour bien court. J'ai eu l'avantage de me rencontrer avec eux à Québec, grâce à la bienveillance de mon excellent ami et à celle de M. Faribault, auxquels ils étaient particulièrement recommandés. Je n’ai pas oublié l’enthousiasme avec lequel M. Ampère écoutait les récits des grands événements de notre histoire, en visitant avec nous les lieux qui en avaient été le théâtre. Il a rendu compte de ces patriotiques pèlerinages dans son livre Promenade en Amérique. Quant à M. Marmier, il a donné depuis bien des preuves de son attachement aux Canadiens et de sa vénération pour la mémoire de M. Garneau. Dernièrement encore, il m’écrivait :
‘ J'ai eu le plaisir de voir plusieurs de vos compatriotes : MM. Chapleau, Fabre, Marmette. Je voudrais bien vous revoir aussi et remémorer avec vous le temps où j’ai passé de si bonnes heures à Québec, sous votre toit et sous celui de vos dignes amis, Garneau et Faribault.
‘“ Souvent je songe à partir encore, à m'en aller bien loin, bien loin, et tout ce qui se passe en France corrobore ces désirs de migration. Mais quand nous visitions ensemble la cascade de Montmorency, javais quarante ans. et maintenant! Il n’est pas sûr, pourtant, qu’un beau jour je ne m’embarque pas pour retourner sur Îles rives du Saint-Laurent.”
Dans ses Lettres eur l'Amérique, dans son roman (le
* M. Henri Martin a été depuis élu membre de l’Académie frunçaise et est mort il y a près de deux ans,
BA VIE ET &ES ŒUVRES, coxiii
Gazida et dans plusieurs autres ouvrages, M. Marmier a fait voir qu'après avoir étudié avec soin notre histoire, il croit fermement à l’avenir de notre race sur ce continent. Le salon de ce digne et bienveillant académicien est devenu le rendez-vous des Canadiens-Français de passage à Paris, et c’est à lui qu'est due l'initiative de la délibération si oienveillante de l’illustre compagnie fondée par Richelieu, qui admet les Canadiens, comme les Français, aux concours académiques. *
M. de Puibusque et M. Rameau ont passé chacuu plus d’une année au Canada. Le premier, qui y avait des intérêts de famille, s’y était presque naturalisé. M. et Mme de Puibusque faisaient l’ornement des salons de Québec et de Montréal. Parmi leurs amis intimes, se trouvaient M. La Fontaine, M. D.-B. Viger, M. Jacques Viger, M. Quesnel, M. Cherrier, M. Étienne Parent, M. Faribault et M. Garneauw De retour en France, M. de Puibusque, qui était aussi habile dessinateur que littérateur distingué, publia dans une revue de charmants articles illustrés sur les mœurs et les usages de notre pays. Il écrivit aussi, dans l’Union, une série d’articles sur la littérature canadienne, les premiers peut-être qui aient fait connaître en France les travaux de quelques-uns de nos écrivains. Ænfin, parmi les nombreuses et charmantes poésies qu’il a publiées, plusieurs traitaient de sujets canadiens et avaient été écrites pour le Journal de l’ Instruction publique de Montréal, f où se trouvent aussi reproduits ses articles avec les gravures qui les accompagnaient.
* Dans une soirée, où plusieurs jeunes littérateurs québecquois — de ce temps-là—avaient été réunis pour recevoir M. Marmier, M. Auguste Soulard, dont j'ai parlé plus haut, étonna beaucoup le futur académicien en récitant une de ses poésies, que celui-ci ne croyait pas connue au Canada, V'Étoile polaire.
+ Très peu de temps avant sa mort, M. de Puibusque avait réuni an un volume ses poésies, dont la plupart avaient été couronnées par l’Académie des jeux floraux de Toulouse, l'institution littéraire la plus ancienne peut-être de toute l’Europe. Un neveu d’un goût par trop difficile supprima l'édition. M. de Puibusque est aussi l’auteur de deux ouvrages sur la littéruture espagnole, Il était l'ami
cexliv FRANÇOIS RAVIER GARNEAU.
Oet écrivain, d'un esprit large et sympathique, fut un des premiers à encourager M. Garneau dans ses travaux et à lui prédire les succès qui ont couronné ses labeurs. Ayant été moi-même l’objet de sa bienveillance, jaime à rendre aujourd'hui cet hommage à la mémoire d’un homme éminent, beaucoup trop oublié ici et mémo dans son pays.
M. Rameau est un Français devenu Canadien de cœur et d'esprit. Ce fut la lecture de l’Hisfoire du Canada qui le décida à visiter notre pays; sa résidence ici ne fut pas seulement un voyage, ce fut une sorte de mission patriotique toute gratuite et volontaire. Il parcourut le Canada et l'Acadie et visita plusieurs des centres canadiens-français aux Etats-Unis. Il se livra à des études statistiques importantes et démontra les progrès de notre race, sa vitalité, ses chances de conservation et d'extension dans les cantons de l'Est, dans la partie adjacente du Haut- Canada, dans les provinces maritimes, aux États-Unis et dans les vastes régions de l'Ouest. Beaucoup de caleuls qui paraissaient alors assez risqués, bien des espérances qui semblaient téméraires, se sont réalisés depuis. Il est difficile de dire quelle joie M. Garneau ressentait en entendant, de la bouche d'un Français de la vieille France, des choses aussi encourageantes. Comme tous les hommes de sa génération, il se sentait poursuivi par l’écho des sinistres prédictions que dans sa jeunesse nos ennemis avaient fait résonner à ses oreilles: hewers of wood and drawers of water, fendeurs de bois et porteurs d’eau, telle était l’agréable perspective que l’on indiquait alors à notre race comme une destinée inévitable, à moins de s’anglifier complètement. *
intime de M. Ticknor, de Boston, qui a écrit sur le même sujet, Il a laissé une bibliothèque considérable, qui renfermait beaucoup de livres sur l'Amérique et sur le Canada. C'était un bibliophile distingué.
* M. Rameau a publié: Acadiens et Canadiens — Notes historiques sur la colonie canadienne du Détroit — Une colonie féodale en Amérique, et plusieurs articles dans Z Correspondant et d’autres revues, Il s'est surtout fait l’apôtre do la nationalité acadienne. En me fnisant à pa
SA VIÉ ET SES ŒUVRES. cexlv
M. Garneau entretenait une correspondance très active avec les hommes distingués que je viens de nommer et avec beaucoup d’autres, qui, d'eux-mêmes, s'étaient mis en rapport avec lui après avoir lu ses livres.
Parmi ses correspondants, il s’en trouve un dont les lettres ont été publiées sans le nom de l’auteur. Il est fâcheux que cet ami du Canada ait été forcé, pour des considérations personnelles, de garder l’anonyme, car l’on aimerait à conserver le nom d’un homme qui avait pris à tout ce qui nous concerne un intérêt si touchant. Ce correspondant écrivait de Genève, et il habitait la Suisse depuis dix-huit ans. Il paraissait scandalisé des doutes que M. Garneau émet, en certains passages de son livre, sur la conservation de notre nationalité.
‘ Permettez-moi, dit-il, de vous dire que, sous ce rapport, je ne partage pas votre manière de voir, et voici pourquoi. La population suisse se compose, comme vous le savez, des races allemande, française, italienne et romane. La population française, qui compte pour environ trois quarts de million, est celle qui conserve le mieux son caractère de nationalité, même dans les cantons mixtes où elle est en minorité, comme dans celui-ci, par exemple. La contrée que j'habite, appelée autrefois l'Évéché de Bâle, peuplée par environ 70,000 habitants de race française, quoique n'ayant fait partie de la France que sous l’Empire, a été réunie, en 1815, au canton de Berne, dont la population, toute allemande, est d'environ 400,000 habitants. Eh bien! malgré cela, aucune atteinte n’a été portée à la nationalité de la partie française du canton. Tous les fonctionnaires publics sont tenus de connaître les langues allemande et française, déclarées nationales par la constitution.
‘Il y a dans la race française, plus que chez toutes les autres, quelque chose qui s’opposera toujours à la perte de sa nationalité... ? *
jolie résidence d’Adon, près de Chastillon-sur-Loïing, le plus gracieux accueil, madame Rameau me dit: “ Vous êtes Canadien, monsieur, vous êtes mille fois le bienvenu. Il n’y a personne que mon mari aime plus qu'un Canadien. si ce n’est pourtant un Acadien.”
# M, l'abbé Casgrain a donné de copieux extraits de ces lettres,
cexlvi FRANGOIS-XAVIER GARNEAU,
Attribuer exclusivement À l'influence des travaux de M. Garneau le mouvement littéraire qui s’est développé dans le pays, et les études sur l’histoire du Canada qui se sont faites ici, en Europe et aux États-Unis, depuis une quarantaine d'années, ce serait sans doute se rendre coupable d’exagtration.
Comme on l’a déjà vu, dès avant 1830 le mouvement littéraire était commencé, et M. Garneau, comme poète, n été un des écrivains les plus marquants de 1830 à 1841. A l’époque de l’union (1841), la crise par laquelle nous passions, les dangers qui plus que jamais semblaient menacer notre autonomie, excitèrent la verve littéraire et patriotique de plusieurs jeunes gens, et M. Garneau entreprit d'écrire notre histoire. Mais, tandis qu’il y travaillait, plusieurs érudits, entre autres M. Jacques Viger, M. Faribault, M. l'abbé Bois, faisaient des recherches dans le même but. Le père Martin, M. Ferland et M. Faillon se mirent à l’œuvre un peu plus tard seulement, et leurs ouvrages parurent bien après la publication des premiers volumes de M. Garneau.
Ces annalistes étaient doués d’une patience à toute épreuve ; ils se livrèrent aux recherches les plus minutieuses.
M. Faillon surtout, d’après son biographe, travaillait sans hâte, sans précipitation, mais toujours sans découragement ; il disait: ‘‘ Il faut travailler comme si nous étions éternels, faisant le mieux possible, sans nous préoccuper de savoir si nous pourrons achever.” *
Il n’en était pas de même de M. Garneau. Il voulait frapper un grand coup dans un but patriotique; et pour cela il n’avait pas l'éternité devant lui. Cependant, cet
Le passage suivant fait voir que rien n’échappait à cet ami éloigné et inconnu. ‘“ Pourquoi, dit-il, dans le commerce, les négociants franco-canadiens affectent-ils d’avoir les enseignes de leurs magasins en anglais? Ceci ne s’explique guère pour une ville comme Québec, peuplée en grande majorité par la race française.”
* M. Faïllon, sa vie el ses œuvres, par M. Desmazures. 1 vol. gr. in- 8°, Montréal, 1879,
SA VIE DT ske ŒUVRES, coxivii
amour de la perfection qui distinguait M. Faillon, existait aussi chez lui, et comme on l’a vu, c’est pour y satisfaire qu’il a entrepris les éditions subséquentes de son ouvrage et qu’il a travaillé jusqu'à la fin de sa vie. Dans l’intérêt de ses compatriotes, il s’est hâté d’abord, il a fait taire ses scrupules, il a lancé son livre au moment précis où nous en avions besoin, où il fallait ranimer les courages abattus et prendre position en face de nos ennemis triomphants. C’est pour cela que le succès a été si grand et qu’il a eu de si grandes conséquences. Ce livre a contribué puissamment à tout ce qui s’est fait depuis pour la conservation et l’expansion de notre nationalité, pour l’étude de notre histoire, pour le développement de l'instruction publique et de la littérature au milieu de nous.
Il y avait deux ans que M. Garneau avait publié la troisième édition de son Histoire, lorsque, au mois d’août 1861, parut le premier vole de l’ouvrage de M. Ferland. M. Garneau n’était pas sans inquiétude à l’égard de cette nouvelle publication. On savait—car M. Ferland avait donné son cours d'histoire à l’université Laval, et son livre en était le résumé—on savait que sur quelques points l'écrivain ecclésiastique ne s'accorderait pas avec l’écrivain profane. Cependant à peine M. Garneau eut-il parcouru l’œuvre de son rival qu’il éprouva une vive satisfaction. Laissant de côté toute autre chose, il se trouvait en communauté d'idées avec lui sur la question qui à ses yeux dominait toutes les autres, celle de la nationalité franco-canadienne! Son premier mouvement fut d’aller remercier M. Ferland et de le féliciter. *
* Le billet suivant, qui nous a été conservé par M. Casgrain, est d’un intérêt bien touchant.
“M. Garneau prie M. Ferland de vouloir bien accepter ses hommages et en même temps ses remerciements pour le premier volume de son Cours d'histoire du Canada, qu’il a eu la complaisance de lui envoyer. M. Garneau a passé chez M. Ferland pour lui exprimer personnellement toute sa reconnaissance et parler avec lui de leur chèrs patrie; mais il n’a pas été assez heureux pour le rencontrer.
“ M. Garneau aurait voulu causer avec une des lumières du Canada sur la foi qu'on dait avoir en notre nationalité et sur les
coxlviif FRANCÇOÏS-KAVIER GARNEAU,
L'ouvrage de M. Ferland avait d'ailleurs sa raison d’être à côté de celui de M. Garneau. Il le complétait et le corrigeait même en quelque sorte. Les détails des missions, des établissements religieux, de l’organisation sociale et intime du pays, la chronique ecclésiastique qui forme au moins la moitié des annales des premiers temps, sont traités avec plus de soin, et, disons-le franchement, avec une plus évidente sympathie. Dans l'ouvrage de M. Garneau, on vit plus avec les hommes d'Etat, les guerriers, les négociants: on sort plus souvent des frontières du pays, pour s'occuper de la grande politique européenne, on prend une vue d’ensemble, on s’attarde à philosopher, au lieu de suivre au jour le jour le cours des événements. Le style de M. Ferland est plus simple, et généralement plus correct, surtout dans le premier volume, qu’il a pu revoir lui-même ; mais il n’est pas aussi entraînant, il n’a point ces mouvements patriotiques et ces épanchements de sentiment qui donnent une couleur si vive et si originaie au récit de M. Garneau.
M. Ferland est avant tout un écrivain sobre, prudent, scrupuleux même, et d’une critique si sévère qu’elle refroidit un peu l'imagination et diminue le charme des pieuses légendes que M. Garneau a eu le tort de dédaigner complètement, et M. Ferland celui d'envisager avec trop de circonspection, pour ne pas dire avec trop de défiance. Où cependant le merveilleux a-t-il plus sa raison d'être que dans l’établissement de la foi au milieu des féroces peuplades indigènes de l'Amérique ?
Si M. Garneau voyait sans jalousie et même avec une très grande joie l’ouvrage qui venait se placer à côté du sien, mais qui malheureusement ne fut point poussé plus loin que l’époque de la cession du pays à l’Angleterre,
moyens à suivre pour en assurer la conservation. Celui qui a su développer avec tant d’exactitude nos origines historiques doit être pénétré plus qu’un autre des sentiments de cette foi. Son livre, quel que soit l’avenir de ses compatriotes, sera toujours le témoignage d’un principe révéré par tous les peuples et rendra la mémoire de son auteur plus chère à la postérité,
“ Samedi, 24 août 1861,”
SA VIE ÉD 8Ds ŒUVRES. cexlix
il assistait aussi avec bonheur à la brillante éclosion littéraire qui se faisait autour de lui.
Aux poètes du Répertoire national dont j'ai parlé à l’article de ses poésies, succédaient Crémazie, Lemay, Fréchette, Fiset, Sulte et plusieurs autres; ses vieux amis M. Morin et M. Parent étaient remplacés dans la presse par deux vigoureux polémistes, M. Cauchon au Journal de Québec, M. Charles Taché au Courrier du Canada; l'université Laval à Québec, l’école normale Jacques-Cartier à Montréal, commençaient des cours publics réguliers ; des institutions littéraires dans les deux grandes villes donnaient aussi de nombreuses conférences ; MM. de Boucherville, Bourassa et Gérin-Lajoie publiaient leurs romans si canadiens ; le Journal de l’ Instruction publique, la Revue:canadienne, l'Echo du Cabinet de lecture à Montréal, les Soirées canadiennes, le Foyer canadien à Québec, reprenaient les projets que M. Garneau et ses collaborateurs avaienttentés en 1841. Mais c'était surtout l’histoire qui offrait la carrière la mieux remplie. M. Faillon publiait ses intéressantes biographies de mademoiselle Mance, de la sœur Bourgeoys, de madame d’Youville, de mademoiselle Le Ber, puis il donnait son grand ouvrage sur la Cblonie française en Canada; M. Casgrain écrivait sa Vie de la mère Marie de l’Inoarnation ; les religieuses Ursulines commençaient la publication des vieux récits de leur monastère ; M. Tanguay et l'abbé Daniel se livraient à leurs travaux généalogiques : M. Bibaud, fils, publiait son Dictionnaire biographique ; M. Laverdière, avec l’aide du gouvernement, rééditait les Relations des Jésuites et préparait son édition monumentale des Œuvres complètes de Champlain; M. de Gaspé écrivait ses Anciens Canadiens ; les Sociétés historiques de Québec et de Montréal publiaient de nombreux mémoires; M. James Le Moine commençait ses deux séries d'ouvrages, l'une en anglais, l’autre en français: enfin de toutes parts un passé qui n'était pas très lointain, mais qui était déjà presque oublié, évoqué par les dangers qu'avait courus notre nationalité, ressuscitait dans toute sa gloire et semblait sourire à nos vaillants efforts.
Un mouvement semblable se propageait aux Etats-Unis
cel FRANÇOIS-XAVIER GARNEAU,
et en France. Les Américains ne pouvaient s'occuper de leur propre histoire sans rencontrer à chaque pas les traces du courage, de l’héroïsme de nos ancêtres ; ds ne pouvaient remonter à l’origine de leurs établissements de l'Ouest sans 8e trouver en face des souvenirs laissés par nos pionniers, nos explorateurs, nos missionnaires; en un mot, l'histoire du Canada forme une pariie importante, la plus intéressante peut-être, la plus dramatique de celle des Etats- Unis. C’est ce dont on est frappé en lisant le grand ouvrage de Bancroft, les biographies de Sparks, les romans de Fenimore Cooper, les écrits de Washington Irving, les poèmes de Longfellow. Aux traits épars dans tous ces ouvrages ‘et dans les mémoires des différentes sociétés historiques, en particulier celles de New-York, du Massachusetts et de l'Illinois, est venue s’ajouter la série si brillante des travaux de M. Parkman, qui a fait ressortir, époque par époque, avec un très grand charme, tout ce qu’il y a de poétique et de romanesque dans nos annales. M. Garneau a pu lire les premiers volumes publiés par cet écrivain populaire, qui a su lui rendre justice, et il n’a pas eu comme nous la douleur de voir dans d’autres écrits du même auteur les pages regrettables auxquelles j'ai fait allusion plus haut.
Enfin, en Europe, en France surtout, l'attention se reportait vers le Canada. La première exposition universelle à Paris, où M.Charles Taehé et M.Sterry Hunt représentaient si dignement le Canada, fit ouvrir les yeux a beaucoup de gens, et l’on commença à s’inquiéter un peu plus ‘‘ de cette page de l’histoire de France, retrouvée à la tour de Londres,” comme a dit Chateaubriand, et à mieux apprécier les quelques arpents de neige dont Voltaire et Mn: de Pompadour avaient fait si bon marché. C'est de cette époque surtout que date un rapprochement qui a toujours été en s’accentuant.
Quel dommage que M. Garneau n'ait pas pu aller à Paris dans cette circonstance et jouir de tout ce qu’elle a eu d’encourageant pour notre jeune pays! Mais il n’était pas du nombre des heureux de ce monde; la nécessité le tenait attaché au travail; je ne voudrais pas dire qu’il ait jamais connu la gêne, ce que le poète appelle res
SA VIE ET SES ŒUVRES. celi
angusta domi; toutefois il lui fut toujours impossible de satisfaire le désir qu'il devait éprouver, et de faire un second voyage dans ce vieux monde qui l'avait si vivement intéressé,
Il eut cependant, cette année-là même (1855), une grande satisfaction ; s’il ne pouvait pas aller en France, la France venait à nous. Il eut le bonheur de s'entendre dire par M. de Belvèze, commandant du premier vaisseau de guerre français qui ait paru dans la rade de Québec depuis la cession du pays, ces aimables paroles: ‘C’est en grande partie à votre livre, M. Garneau, que je dois l’honneur d’être aujourd’hui au Canada. Il forme la plus solide base du rapport officiel que j’adressai au gouvernement de l'Empereur sur les ressources de votre beau pays.”
Notre historien éprouva aussi une vive émotion lorsqu'il sut que M. Dussieux avait raconté, dans ses conférences historiques aux élèves de l'École militaire de Saint-Cyr, la guerre de sept ans et que de vifs applaudissements avaient salué le récit des deux batailles des plaines d'Abraham. *
Comme preuve de sa sensibilité patriotique, M. Sulte raconte quelque part que M. Garneau avait versé des larmes de joie lorsqu'il avait appris que M. Cartier recevait l'hospitalité royale au château de Windsor. On a vu cependant qu’il n’était pas courtisan et qu’il était loin d'admirer la conduite de nos chefs politiques sous le régime de l’Union. Ce beau mouvement ne lui en fait que plus d’honneur.
Mais l’esprit qui a animé toute sa vie, ce culte de la nationalité, cette sollicitude partagée constamment entre la crainte et l'espoir, comme la tendresse d’un amant jaloux qui craint de se voir enlever l’objet de son amour, ne se trouvent nulle part mieux indiqués que dans cette phrase charmante qui termine une lettre adressée par lui à M. Émile de Girardin, le 25 novembre 1855.
‘ Quel que soit, monsieur, le sort que l’avenir réserve à notre race, nous aimons à reporter les yeux vers cette
. # Ces conférences de M. Dussieux ont eu deux éditions sous ce titre: Le Canada sous la domination française,
cclii FRANÇOIS-XAVIER GARNEAU,
ancienne France d’où sont sortis nos pères, et, comme le chevalier normand couché sur le tombeau de marbre des vieilles cathédrales anglaises, si nous devons perdre notre nationalité, nous voulons du moins laisser un nom français écrit sur notre mausolée. C’est là, monsieur, tout le but de ruon livre.”
Cette poétique comparaison, qui exprime si bien son amour pour la France, peut nous faire juger des sentiments que M. Garneau eût éprouvés, si, comme nous, il eût été témoin des terribles revers qu'a subis notre vieille mère patrie. La Providence lui à vraiment épargné une bien cruelle épreuve, en le retirant du monde quelques années avant les grands désastres de 1870 et 1871.
Lorsque la nouvelle de la catastrophe de Sedan com: mença à s’ébruiter à Québec, on se refusait à y croire; un grand nombre de citoyens se rendirent aux bureaux des journaux pour se renseigner. Il y âvait foule surtout à la porte de l'Événement, car on y avait vu entrer M. Gauthier, consul général de France au Canada: Lorsque cet homme distingué sortit, on put lire sur sa figure la confirmation trop évidente de ce qui avait été annoncé, Alors, spontanément et en silence, tous ceux qui étaient présents se découvrirent, saluant avec respect dans son représentant la France si aimée et si malheureuse. Aucune parole n'aurait pu rendre avec autant d’éloquence les sentiments que nous éprouvions. Dans beaucoup de familles on s’afifligea et l’on pleura comme on le fait pour un malheur domestique, L'esprit qui animait alors toute la population franco-canadienne était bien celui qui avait inspiré M. Garneau pendant toute sa vie; et il n’avait pas peu contribué à fortifier chez les autres ces nobles sentiments.
Nous avons déjà vu qu'après avoir été guéri, au moins en apparence, de sa cruelle maladie, M. Garneau en avait été attaqué de nouveau, et qu’en 1864, il avait été forcé de demander sa retraite. En 1865 et au commencement de 1866, les crises de son mal étaient devenues plus fréquentes. Un jour de froid intense, il perdit connaissance, en pleine rue, sur la neige. Ï] y prit la pleurésie aiguë qui l’emporta
SA VIE ET SES ŒUVRES. celiii
après quinze jours de souffrances inouïes supportées héroïquement.
‘ M. Garneau, dit M. l’abbé Casgrain, était un homme sincèrement religieux. Que de fois n’a-t-on pas été édifié dans les tristes moments où on le voyait aux prises avec sa cruelle maladie, de l’entendre murmurer tout bas l’Ave Maria !
‘ Comme on devait s’y attendre, sa mort a été celle d’un véritable chrétien: Il a supporté lés souffrances de sa maladie avec une patience inaltérable. Parfaitement résigné à la volonté Dieu, il s’est préparé au moment suprême et a reçu les derniers sacrements avec une piété profondément édifiante.” k
Ce fut le 3 février 1866, à l’Age de cinquante-six ans et sept mois, que notre historien termina sa noble et laborieuse carrière. Sa mort causa une grande sensation ; elle affligea tous les amis de la littérature nationale, tous les admirateurs de son talent, mais plus particulièrement ceux ‘ qui avaient eu l’occasion de connaître ses excellentes qualités.
Peu de temps après, un mouvement se fit pour élever un monument sur sa tombe, au cimetière de Belmont, sur le chemin de Sainte-Foye. La souscription ne fut close et le monument ne fut terminé que vers la fin de l'été de 1867. La confédération venait de s’accomplir, sir Narcisse Belleau, le premier lieutenant-gouverneur de la province de Québec, qui avait été président du comité de la souscription, assista à l'inauguration; M. Le Moine, le nouveau président, m'avait prié au nom du comité de prononcer le discours de circonstance. J’eus la douloureuse mission de faire les derniers adieux à mon excellent ami au nom de ses compatriotes recohnaissants.
Intègre, laborieux, économe dans une juste mesure, homme d'intérieur et d’habitudos régulières, modeste mais fier d’une juste et noble fierté ; timide en apparence, mais au besoin couragéüx ; doux et conciliant d’ordinmre, mais sur certains sujets, très ferme et presque opiniâtre; doué d’un grand talent littéraire et en même temps d’aptitudes pour Jés affaires, menant de front patiemment
celiv FRANÇOIS-XAVIER GARNEAU,
et au prix de combats intérieurs dont seul peut-être fl pouvait se rendre compte, menant de front, dis-je, des études incessantes de la plus haute portée et un travail assidu d’une nature bien prosaïque; M. Garneau était un homme d’autant plus complet qu’il y avait en lui plus de contrastes, plus d’heureuses antithèses.
Ceux qui ne le connaissaient que par ses ouvrages, devaient éprouver quelque désappointement en le voyant pour la première fois. Une certaine hésitation nerveuse, un certain embarras qui n’était pourtant point de la gaucherie et qui n’excluait point une irréprochable urbanité, faisaient que l’on se demandait si c’était bien là l’intrépide défenseur de la nationalité franco-canadienne. Mais dès que, sous son front dénudé, son intelligente figure s’éclairait des reflets de la pensée, dès qu’il s’änimait à parler de quelque sujet favori, on reconnaissait l’homme supérieur, et, ce qui est mieux encore, l’homme convaincu qui s’est dévoué à la réalisation d’un noble projet. Dans ses portraits, sa physionomie pensive, empreinte d’une douce et modeste gravité, fait aussi la même impression.
Quoiqu'il fût, d'habitude, plutôt sérieux qu’enjoué, il savait rire avec ses amis d’un bon petit rire plein de bonhomie et defranchise. S'il n’aimait pas les réunions du grand monde, les soirées à prétentions et les dîners fastueux, il se rendait volontiers aux réunions intimes, aux petites parties de cartes, aux réceptions improvisées si fréquentes et si agréables dans la bonne vieille ville de Québec. Ses études, toutefois, ne lui permettaient que rarement cesinnocentes distractions. Le temps qui lui restait, ses devoirs officiels accomplis —et il les remplissait avec exactitude— était consacré d’abord à sa grande œuvre à laquelle, comme on l’a vu, il ne cessa jamais de travailler, à sa correspondance littéraire très étendue et à la lecture de ses auteurs favoris. Nous connaissons ceux de sa jeunesse; dans ses dernières années, c'était surtout Tacite, qu’il lisait dans une excellente traduction, et Thierry, qu’il aimait tant à citer. Quelques promenades sur la terrasse, autour des remparts de la ville, ou bien sur le chemin de Sainte-Foye, quelques visites aux bibliothèques et aux salles de lecture
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de la Société littéraire et historique, de l’Institut canadien, de l’Université ou du Parlement — rendez-vous des lettrés avec qui il aimait À causer — complétaient sa journée. Assez souvent, surtout dans les dernières années de sa vie, ces promenades se terminaient par une visite à la vieille et historique cathédrale de Notre-Dame, où l’on pouvait l’entrevoir dans la pénombre des nefs les moins fréquentées, incliné dans l'attitude de la plus humble et de la plus ardente prière.
Malgré la sincérité de ses convictions et le peu de mystère qu'il en faisait, M. Garneau fut toujours très estimé de nos compatriotes d’origine britannique. En général, on a tout à gagner avec eux en se montrant ce que l’on doit être, et celui qui croit obtenir leur bienveillance en abjurant sa nationalité ou en la méprisant, commet une double erreur, Maïs indépendamment de cette considération, notre historien avait un esprit de justice et de libéralité qui se faisait sentir en toutes choses et qui frappait ceux avec qui il venait en contact. Tout ce qu’il demandait pour notre race, c'était sa place au soleil, c'était ce que kes Anglais appellent euxmêmes fair play. Il avait du respect et même de la sympathie pour cette grande nation anglaise qui a su concilier chez elle l’ordre avec la liberté. Il avait @nçu une plus vive sympathie encore pour les fils de la verte
rin, en comparant les injustices dont l'Angleterre s'était rendue coupable à leur égard, avec celles qu’il avait à lui reprocher pour notre propre compte, et il s’étonnait de ce qu'il n’y eût pas entre les Canadiens-Français et les Irlandais catholiques de ce pays une union plus étroite et plus solide.
Il avait appris la langue anglaise dans sa jeunesse; il avait, comme on l’a vu, étudié le notariat chez un Ecossais qui s'était montré bien bon pour lui. Les œuvres de plusieurs des poètes et des historiens britanniques ou angloaméricains étaient parmi ses livres favoris. Quant à nos voisins de la grande république, s’il redoutait leur influence sur nos destinées, s’il les considérait dans l’avenir, ainsi qu’ils le furent dans le passé, Far une menace
celvi FRANÇOIS-XAVIER GARNEAU,
permanente pour notre autonomie, il n’en était pas moins admirateur de ce qu’il y a de beau et de louable dans le merveilleux développement de leur pays. En un mot, son patriotisme ardent et sincère n’avait rien d’étroit ni de trop exclusif.
M. Garneau habita presque toujours la ville de Québec, à l’exception des premières années qui suivirent son mariage, qu’il passa dans une jolie mais bien modeste résidence à la Canardière, sa petite maison blanche, comme il se plaisait à l’appeler. Sur l’avis de ses médecins, il y retourna et y demeura encore quelques années après la grande maladie qui Pavait conduit presque aux portes du tombeau.
La Canardière se trouve à l'entrée de la vaste et fertile plaine qui s'étend au nord de la rivière Saint-Charles et du bassin de Québec, et s'élève par degrés jusqu’au pied des Laurentides. Ses jolies habitations sont les unes éparses dans les champs, dont la verdure affecte toutes les nuances, les autres, rangées tout au bord de la grande route. Celleci conduit au gros village de Béauport et se rend à travers les belles paroïsses de la côte de Beaupré jusqu’au cap Tourmente, qui de œæ côté borne l'horizon. De longues files de peupliers, des ormes touffus, des vergers, des jardinets bordent aussi lé chemin.
De la Cañardière, la rade couverte de vaisseaux, et la ville aux toits d’argent, s’élevant en amphithéâtre et couvrant le côteau Sainte-Geneviève just aux plaines d’Abraham, offrent le coup d’œil le plus ravissant.
A quelque distance de la maison blanche, qui appartient encore à Ja famille, mais loin du chemin, du côté de la grève, est Maïzerets, la maison de campagne des prêtres et des élèves du séminaire de Québec. Bien des fois le jeudi — jour de congé — notre historien, qui faisait presque toujours le trajet de la ville à pied, a dû rencontrer la bande joyeuse des écoliers marchant au pas militaire et chantant nos vieilles chansons canadiennes.
Même avant la construction de sa maisonnette la route devait lui étre familière, car mademoiselle Esther Bilodeau, qu’il épousa le 25 août 1835, était la fille d’un des plus respectables propriétaires de l’endroit,
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Des neuf enfants issus de son mariage, cinq sont morts en bas âge, les quatre autres avec leur digne mère survivent. L’aîné, Alfred, est un fonctionnaire du sénat fédéral, à Ottawa ; il est né à la Canardière, et c’est pour lui que fut écrite la charmante poésie À mon fils. Les autres sont: Honoré, résidant à Québec; Eugène, qui habite Hartfori, dans le Connecticut, et Joséphine, mariée à M. Joseph Marmette, écrivain distingué, auteur de plusieurs romans dont les sujets sont tirés de l’histoire de notre pays. Madame Marmette est en ce moment à Paris avec son mari qui y remplit les fonctions de délégué du gouvernemeni canadien.
Notre historien eut deux frères et une sœur. L’aîné des frères, M. David Garneau, négociant honorable, réside à Québec ; le pius jeune, Honoré, mourut au Mexique en 1847. Leur sœur, madame veuve Routhier, demeure à Québec.
M. Honoré Garneau avait la passion des armes et l’esprit aventureux qui entraîne au loin un si grand nombre de nos compatriotes. Il s’était engagé tout jeune dans un corps d'artillerie aux Etats-Unis et avait pris le nom de ‘“ Desaix,” un de ses héros favoris. C’était pendant la guerre contre le Mexique, à la suite de la révolution du Texas. Il alla avec son régiment à Puébla, à une tren. taine de lieues de Mexico, et y trouva la mort. Son cor1mandant écrivit que le sergent ‘‘ Desaix ” s’était toujours bien conduit et avait montré beaucoup de bravoure. M. Garneau fut très affligé par le départ et ensuite par la mort de son frère, et il composa à cette occasion une élégie qui a peut-être été publiée, mais qui jusqu'ici cependant n’a pu être retrouvée.
Il y a maintenant près de dix-sept ans que les restes mortels de François-Xavier Garneau, le poète, l’historien, le patriote, reposent sous un bloc de granit qui ne porte d'autre inscription que son nom, à l’ombre, comme le dit M. Casgrain, de la forêt qui vit passer l’armée du chevalier de Lévis, à quelques pas du champ de bataille de Sainte-Foye, qu'il a sauvé de l’oubli, et non loin du monument élevé aux braves de 1760.
De grands changements sont survenus depuis. Lors-
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qu’on songe À l’immense territoire, aux ressources de tout gehre de la nouvelle confédération, on peut prédire sans crainte à cette dernière l’avenir le plus brillant. Bien des problèmes cependant, et de formidables problèmes, se dressent autour de son berceau. Personne plus que notre historien ne se fût intéressé à leur solution. Il ne serait point resté insensible aux progrès que nous avons faits ni aux perspectives qni s’ouvrent devant nous. Son esprit était trop large, son patriotisme trop éclairé pour qu’il fût indifférent à la grandeur d’un empire qui s'étend de l’Atlantique au Pacifique, et dont la population, d'ici à peu d’années, sera aussi considérable que celle de quelques-unes des grandes puissances de l’Europe.
Mais, tout en se demandant si nous serons un jour assez forts pour être indépendants, si cette indépendance pourra se maintenir à côté de l’envahissante république qui nous avoisine, si cette république et notre confédération ellemême ne seront pas obligées de se scinder en plusieurs grands États, si dans l’avenir la forme de notre gouvernement sera monarchique ou républicaine, il s’inquiéterait aussi du sort réservé à la nationalité franco-canadienne dans toutes ces éventualités. Parmi tous ces problèmes celui-ci serait loin d’être pour lui le moins intéressant.
Du reste, pour justifier sa préoccupation, il pourrait s'appuyer sur les déclarations qui ont été faites à plusieurs reprises par le marquis de Lorne et par son prédécesseur, lord Dufferin. Tous deux ont admis que la conservation de l'élément français et de la langue française était un gage de grandeur, de progrès et même de sécurité pour la confédération canadienne et pour la souveraineté britannique sur cette partie du continent.
Tous deux se sont plu à développer à plusieurs reprises cette thèse : le dualisme national est loin d’être un obstacle au développement d’une jeune naïion, qui a tout à gagner en conservant l'héritage littéraire et social qu’elle tient des deux plus grands peuples de l’Europe. *
* Dans le discours qu’il a prononcé à la grande fête nationale des Canadiens-Français, à Québec, en 1880, le marquis de Lorne a dit entre autres choses :
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À ce point de vue, cependant, l'immense émigration européenne qui se dirige vers le Nord-Ouest, celle qui se fait de la province de Québec vers les États-Unis sont, aux yeux de bien des gens, un sujet de crainte très légitime. Mais l’étonnant accroissement du chiffre de la population française, son développement en dehors des limites de la province de Québec nous assurent, si nous voulons être fidèles à nos traditions, une place importante comme élément distinct sur ce continent, quelque chose qui arrive.
“Vous le savez, ce furent les Normands qui, dans l’ancienne France, veillèrent avec sollicitude sur le berceau de cette liberté dont jouit maintenant l’Angleterre. Ce furent aussi des Normands et des Bretons qui fondèrent cette colonie canadienne si amie de la liberté. Le parlement britannique a conservé avec une espèce de culte les coutumes que les Normands, nos pères, lui ont léguées. Je ne sache pas que la chose ait jamais été observée au Canada, mais j'ai souvent remarqué que, dans le parlement anglais, nous nous servons encore des vieilles formules employées par nos ancêtres pour exprimer la sanction donnée aux lois par le souverain.
“ C’est ainsi que l’on dit : ‘ La reine le veut ” ou “ la reine remercie ses bons sujets, accepte leur bénévolence et ainsi le veut,” formules
que je serais heureux de voir employées à Ottawa, comme marque de notre origine commune, au lieu de ces formules empruntées au français et à l’anglais modernes.
“ En célébrant cette fête aujourd’hui, nous pouvons tous nous unir avec orgueil à ceux qui représentent d’une manière si imposante l'élément français — car c’est à votre race, messieurs, que nous devons les droits gagnés à Runnymead, et les usages qui distinguent les libres discussions de nos parlements.
“ Dans la nombreuse réunion de ce jour, je me réjouis de saluer des représentants de nos alliés, les Français, ainsi qu’un grand nombre de compatriotes, qui sont allés — pour un temps seulement, je l'espère — s'établir chez nos amis des États-Unis.
“ C’est avec bonheur que je vois ces frères revenir au sein de leur pays, ne serait-ce que pour quelques jours, et je puis leur assurer que nos vieilles campagnes et nos nouvelles terres de l'Est, sont assæz vastes et assez fertiles pour justifier le désir que nous avons de les retenir ici et de leur adjoindre tous ceux qui voudraient partager leur sort. Ils ne sauraient en douter, ils trouveront chez nous la parfaite garantie de leur liberté et de tous leurs droits de citoyens.”
Dans le discours d’inauguration de la Société royale (mai 1882) qu’il a fondée, le marquis de Lorne a encore dit: “ Dans une des sections,
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Les catholiques forment aujourd’hui beaucqup plus du tiers de la population du Canada, et si l’on tient compte du développement rapide du catholicisme aux États-Unis, nous avons tout lieu d’être rassurés au point de vue religieux. La population française est bien près d’être le tiers de celle de notre confédération ; d’un autre côté, elle s’augmente rapidement dans les États de la Nouvelle-Angleterre. *
ceux de nos concitoyens qui tirent leur origine de la vieille France pourront discuter tout ce qui a trait à leur littérature avec cette élégance dediction et cette critique judicieuse si remarquables chezeux; ils s’y attacheront à conserver dans toute sa pureté le grand idiome qui est entré pour une si large part dans la formation de la langue anglaise.” L'Académie française, par l'organe de son secrétaire perpétuel, M. Doucet, a remercié le marquis de Lorne de ces gracieuses paroles.
Ajoutons que M. Alfred Garneau avait été nommé membre de la première section, celle de la littérature française et de l’histoire, honneur auquel il s’est refusé par un motif particulier. Dans tous les discours prononcés dans la circonstance dont je parle, les travaux de son père ont été mentionnés avec les plus grands éloges.
* D’après notre recensement de 1881, sur une population totale de 4,324,810 âmes, on trouve 1,791,982 catholiques et 1,298,929 originaires de France. Mais ce chiffre officiel ne tient probablement pas compte d’une assez forte proportion d'individus portant des noms britanniques ou allemands, et dont le français est la langne maternelle, Il faudrait y ajouter aussi le chiffre des Suisses et de quelques autres originaires du continent d'Europe, et une proportion de ceux dont l’origine n’est point donnée. La population française se répartit comme suit : province de Québec, 1,073,820, Ontario, 102,743, Nouveau-Brunswick, 56,635, Nouvelle-Écosse, 41,219, île du Prince- Edouard, 10,751, Manitoba, 9,949, Territoires, 2,896, Colombie Britannique, 916. Une chose très remarquable, c’est qu’il n’y a pas un seul comté ou collège électoral dans tout le Canada, où l'élément français ne soit représenté, quelque minime que soit le chiffre. M. Rameau vient d'écrire à la Revue canadienne, que le chiffre donné pour le Manitoba est insuffisant.
Le population canadienne-française des États-Unis est estimée à un demi-million. Ce chiffre est contesté par quelques statisticiens éminents, comme exagéré; d’autres le trouvent au-dessous de la vérité. A cela il faut ajouter les créoles de la Louisiane et beaucoup de groupes épars. Un journal publié aux États-Unis portait dernièrement la population francologue de la république à plus de
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La langue française n’est point parlée seulement, comme le disait Chateaubriand dans ses Mémoires d'outre-tombe, dans quelques bourgades du Canada et de la Louisiane, elle l’est dans les parlements d'Ottawa, de Québec et de Winnipeg; elle a, sur plusieurs points de l'Amérique, sa place dans la chaire sacrée, au barreau, au théâtre, à la tribune du conférencier; elle a ses journaux, ses institutions d'éducation, sa littérature; elle se fait entendre dans les salons de Québec, de Montréal, d'Ottawa, de Winnipeg, de New-York, de Washington, de la Nouvelle-Crléans ; et loin d’avoir perdu du terrain depuis le commencement de ce siècle, elle en a beaucoup gagné.
La reconnaissance formelle du français dans la constitution, pour ce qui “egarde le parlement d'Ottawa et celui de Québec, aurait grandement consolé M. Garneau; les mêmes droits ne sauraient être refusés plus tard à l'élément français dans les autres provinces, lorsqu'il sera assez fort pour s'affirmer et qu’il voudra le faire.
Les progrès que nous avons faits dans l'instruction publique, dans la littérature, dans les sciences et dans les beaux-arts depuis les vingt dernières années, auraient été une source de vive satisfaction pour notre historien, qui, dans les dernières pages de sa troisième édition, avait résumé quelques chiffres et mentionné quelques noms.* Il avait déjà eu le soin de constater que ce fut la faute de l’oligarchie qui nous gouvernait, s’il y eut un temps d’arrêt dans les efforts de la législature de l’ancienne province du Bas- Canada pour la diffusion des lumières. Il parlait aussi des immenses sacrifices faits par le clergé pour l'éducation
deux millions. On trouvera dans l’ouvrage de M. Chouinard, déjà cité, une curieuse statistique du journalisme français en Amérique, et aussi des sociétés Saint-Jean-Baptiste, instituts et autres associations littéraires ou de bienfaisance fondées par les Canadiens- Français aux États-Unis.
* Entre autres celui de mon prédécesseur au département de l’instruction publique, feu le Dr Meilleur, et le mien. Il n’eût pas manqué d'y joindre aujourd’hui ceux de mes successeurs, MM. de Boucherville et Ouimet,
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et pour l'établissement de notre Université Laval, de nes nombreux collèges et couvents. *
Indiquons rapidement qüuelques traits de notre mouvement social, intellectuel et politique depuis la confédération.
Notre commerce, notre industrie se sont rapidement étendus; le pays s’est couvert de voies ferrées, les vastes territoires du lac Saint-Jean, du Saint-Maurice, de l’'Ottawa,
g'établissent par un mouvement de colonisation, qui, mal-
gré l’émigration aux États-Unis, ne se ralentit point,'grâce aux efforts des classes dirigeantes et surtout du clergé, aussi zélé sous ce rapport qu’à l’égard de l’instruction publique. Une partie de ce territoire est le ‘royaume de Saguenay ” de Jacques Cartier. Le pays qu’il avait découvert se divisait, d’après lui, en trois royaumes: le royaume d’Hochelaga, celui de Canada et celui de Saguenay.
Nos rapports avec les pays étrangers, avec la France en particulier, deviennent plus:'importants; notre pays et notre population y sont mieux connus ; de nombreux amis du Canada se sont ajoutés à ceux que j’ai nommés et contribuent à nous faire connaître. MM. de Bonnechose, Lamothe, Lefaivre, Frary, Onésime Reclus et un grand nombre d’autres écrivains s'efforcent de dissiper les préjugés qui ont empêché jusqu'ici l’émigration et les capitaux français de se diriger vers le Canada. Nous sommes
* Voici le sommaire de l'instruction publiqne dans la province de Québec, pour l’année 1880-81 : 4,803 écoles et maisons d'éducation, 6,915 professeurs et instituteurs, et 238,767 élèves. D’après le recensement de la même année, la population totale était de 1,359,027 âmes+ il y avait ainsi, en moyenne, un élève par moins de six habitants. Ces chiffres comprennent les protestants aussi bien que les catholiques. L'université McGill, dirigée par M. Dawson, président de la Société royale et savant bien connu en Europe, joue un grand rôle dans notre système d'instruction publique pour la population anglaise et protestante. On trouvera une excellente esquisse de tout notre système d'instruction publique, y compris un tableau de nos écoles normales, polytechnique, ou spéciales, etc., dans le discours prononcé par l'honorable M. Ouimet à la convention de 1880,
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en ce moment représentés à Londres par sir A. Galt, ancien ministre ; à Paris, par M. Fabre, ancien sénateur, l’un de nos plus élégants écrivains.
L'Espagne et la Belgique s'occupent aussi de nous; comme la France, elles ont de dignes consuls à Québec, et dernièrement un écrivain ami du Canada, M. Le Roy, faisait part de l'établissement de notre Société royale à l’Académie royale de Belgique, et celle-ci, comme l’Académie française, se montre disposée à entrer en rapport avec nous.
Nos hommes d’État ont vu s'étendre la sphère de leur action, et nous avons toujours été, comme Canadiens- Français, représentés dans le gouvernement d'Ottawa et dans celui de Québec, dont les lieutenants-gouverneurs et les premiers ministres ont jusqu'ici appartenu à notre race; à la Nouvelle-Écosse, au Nouveau-Brunswick, au Manitoba, des Acadiens et des Canadiens-Français ont été portés aux premières places. Le dualisme dont j’ai parlé plus haut existe encore: sir Hector Langevin remplit à côté de sir John Macdonald la position qu'avait occupée sir George Cartier, et sir Aimé Dorion a été également dans les mêmes rapports avec M. Mackenzie.
La littérature et les sciences sont plus que jamais en honneur parmi nous. Les poètes, les chroniqueurs, les romanciers, les publicistes ne se comptent plus tant ils sont nombreux.
Les juristes et les écrivains sur la pédagogie formeraient une longue liste.
Aux artistes nommés par M. Garneau : Légaré, Plamondon et Hamel, ajoutons MM. Falardeau, Bourassa, Eugène Hamel, peintres, M. Hébert, sculpteur, et la célèbre cantatrice Albani.
Les travaux historiques se continuent. Nous avons eu le Canada sous l’Union, par M. Turcotte, enlevé aux lettres au milieu de ses efforts, et dont le livre complète nos annales jusqu’à la confédération ; les Canadiens de l'Ouest, de M. Tassé, qui établissent les droits de nos pères comme apôtres de la civilisation sur une grande partie de ce continent, et les ouvrages de MM. les abbés Verreau et
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Langevin, de MM. Sulte, Bedard, La Bruère, Lareau, W. Marchand et nombre d’autres. *
Les études scientifiques rie sont peut-être pas encore au niveau des études philosophiques et littéraires ; et c’est de ce côté que doit se porter le zèle et l'intelligence de ceux qui veulent que nous ne soyons inférieurs nulle part. C'était la préoccupation de M. Garneau lorsqu'il fonda le journal l’Institut. Bien des noms cependant pourraient être mentionnés. Contentons-nous de ceux des abbés Hamel et Laflamme et de MM. Baillargé, Deville, Saint-Cyr et Fortin, qui ont été appelés aux sections scientifiques de la Société royale, et des abbés Brunet et Provancher, qui se sont distingués dans l'étude de la botanique.
La fondation de cette société aura, du reste, opéré un rapprochement entre les littérateurs et les savants des deux origines, Déjà, depuis un certain nombre d'années, les littérateurs anglo-canadiens et la presse anglaise en général ont
* Pour le mouvement littéraire des dernières années, qui nous entrainerait trop loin, voir les remarquables discours de M, Faucher de Saint-Maurice à la Société royale, et de M. Lemay à la convention de 1880. Mentionnons cependant les excellents ouvrages et conférences de ces deux écrivains, de M. Charles Taché, du juge Routhier, de M. l'abbé Casgrain et du regretté Dr Larue ; les études philosophiques, théologiques ot littéraires de Mgr Raymond, du regretté M. Chandonnet, des abbés Bégin, Paquet, Bruchesi; les poésies de MM. Legendre, Prudhomme, Poisson, Chapman. Huot, Evanturel, Donnelly, Prendergast et de M. l'abbé Gingras ; les pièces de théâtre de l’hon. F.-G. Marchaud ; enfin les brillantes chroniques et les articles de revue ou conférences de MM. Fabre, Dunn, Jolicœur, Marmotte, Chouinard, De Celles, Chapais, Buies, Lesage, Tardivel, de Bollofeuille, Tarie, Po'r‘er (Acadien), Gérin, Gélinas, Provencher, Fontaine, De Cazes, Desrosiers. Deux ouvrages dans un genre d’études très en vogue en France aujourd’hui, le Glossaire canadien de M. Dunn et le recueil des Chansons canadiennes de M. Gagnon, ne doivent pas non plus être oubliés. À ajouter à la liste de nos hommes publics qui ont contribué au journalisme et à la littérature sont, sir Hector Langovin, le dernier premier ministre de Québec M. Chapleau et le premier ministre actuel M. Mousseau, qui tous ont débuté on même temps au barreau et dans la presse, M. Royal, ancien ministre au Manitoba et M. Marchand, ancien ministre à Québec, ainsi que bon nombre de députés,
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manifesté pour nous plus de sympathie, MM. John Reade, Kirby, Lespérance, Murray, poètes ou romanciers du plus grand mérite, ont généreusement applaudi aux succès obtenus en France par notre poète lauréat, M. Fréchette.
La vivacité de notre sentiment national est aujourd’hui moins critiquée ; elle porte moins d’ombrage : grâce à ces meilleures dispositions, il nous est permis de mieux nous affirmer et, il faut l'avouer, nous en avons largement profité.
D'imposantes démonstrations nationales ou religieuses se sont déroulées comme les pages d’un livre ou comme les tableaux d'un drame. Quelques-unes ont eu lieu du vivant de notre historien; la plupart cependant après sa mort.
Parmi les plus remarquables sont la célébration du deuxième centenaire de l'érection du diocèse de Québec (1674-1874), où se trouvèrent représentés la plupart des nombreux diocèses taillés dans la carte du royaume spirituel de Mgr Laval; et la grande réunion des Canadiens- Français à Québec en 1880, fête imposante où une messe fut célébrée en plein air sur les plaines d'Abraham, et un admirable sermon prêché par Mgr Racine, et qui fut suivie d’une convention nationale et d’un congrès catholique.
La conclusion de tout ce qui à été dit et fait dans ces deux circonstances et dans un grand nombre d’autres, ne s'éloigne guère de celle du livre de M. Garneau. Elle se résuiae à être juste envers les autres nationalités, à travailler, chacun dans sa sphère, pour la plus grande gloire dela religion et de la patrie, enfin à se montrer, dans la mauvaise comme dans la bonne fortune, fidèle à soi-même. Ces sages conseils avaient vivement frappé M. le comte de Montalembert, qui s’en exprima dans une lettre en date du 3 septembre 1864. *
‘ Je suis sincèrement touché, dit le célèbre écrivain, de l'honneur que vous me faites en m'’envoyant la Revue
* Cette lettre était adressée à M. D.-H. Senécal, l'un des directeurs de la Revue cunadienne. M. Senécal, poète et jonrnaliste distingué, a été enlevé, bien jeune oncore, aux lettres canadiennes.
ccixvi FRANÇOIS XAVIER GARNEAU,
canadienne comme un gage de votre sympathie pour ma carrière publique, désormais terminée. J'ai lu plusieurs livraisons de cette revué avec une véritable satisfaction. J'y ai trouvé des tendances excellentes et des renseignements historiques qui m'ont instruit et intéressé. J’ai été surtout frappé d’un travail intitulé: Une conclusion d’histoire, par M. Garneau. Je dirais volontiers avec ce patriotique écrivain: Que les Canadiens soient fidèles à euxmêmes ! et j’ajouterai: Qu'ils se consolent d’avoir été séparés par la fortune de la guerre de leur mère patrie, en songeant que cette séparation leur a donné des libertés et des droits que la France n’a su ni pratiquer, ni conserver, ni même regretter.”
Être fidèle à soi-même, c’est-à-dire à sa mission, M. Garneau le fut jusqu’à l’héroïsmie! Z/ est mort à la tâche, comme l’a dit M. Octave Crémazie, et je ne saurais mieux terminer cette étude sur sa vie et ses œuvres qu’en citant quelques mots d’un bien remarquable tribut offert à sa mémoire par une de nos compatriotes: * ‘ Dans un siècle d’abaissement, Garneau avait la grandeur antique... Et quant à nous, Dieu veuille nous donner comme à nos pères, avec le sentiment si français de l’honneur, l’exaltation du dévouement, la folie du sacrifice, qui font les héros et les saints! ”
* Angéline de Monibrun, par Mlle Laura Conan. Revue canadienne, juin 1882,