‹ Fran©ois Buloz et ses amisChapitre 13 sur 173 · Inédite · texte numérisé non relu

Inédite

mière partie du livre de Paul fut proposée à F. Buloz par le marquis de la Vilette; mais le directeur de la Revue vit dans ce livre un « pamphlet » dirigé contre George, et refusa de le publier. Et puis, le marquis de la Vilette lui avait parlé aussi de sept lettres, copiées sur les lettres autographes de George Sand à Alfred de Musset*, et que l'auteur de Lui et Elle se proposait d'insérer dans les parties suivantes. . . Ces lettres, soustraites, firent mauvaise impression, et dès lors, il y eut un refroidissement dans les relations des deux anciens amis; quand Paul de Musset écrivit au directeur de la Revue, après ces incidents, il ne l'appela plus que ce Mon cher Monsieur'^ ».

Paul de Musset garda à Gedrge Sand une profonde rancune : elle avait fait souffrir son frère, il ne devait pas l'oublier. Mais, par une contradiction assez bizarre, il s'efforça constamment ensuite de démontrer que le poète des iXtàts effaça assez allègrement de sa mémoire le souvenir de la « femme à l'œil sombre ». Hélas! malgré les charmantes ombres qui surgissent quand on évoque ce poète, muses d'un jour, caprices ou passions même : brune princesse, moinillon rose, Rachel, madame Allan-Despréaux, A. Brohan, Louise Colet, d'autres encore, bien d'autres, l'oubli de

1. On croyait à cette époque que les lettres des deux anciens amants, confiées à Fapet, puis à Manceau, avaient été brûlées. Voir la Véritable Histoire d'Elle et Lui.

2. Je raconterai à son heure l'histoire des deux romans : Elle et Lai et Lui et Elle, avec les correspondances qui y ont trait.

ce premier amour ne fut jamais absolu, et quel rapport le Musset de la Lettre à Lamartine a-t-il gardé avec le ^to^^ia do Namounaonào^V Andalouse'f Avant d'aimer Lélia, son génie est jeune, brillant, casseur un peu, et son bonnet de page, il le "porte sur l'oreille, comme l'a vu Deveria, lorsqu'il fit son joli dessin ; il est gai, des chansons sont sur ses lèvres; les déguisements, les charges, les farces, tout l'amuse, et il croit à tout :

.... ma jeunesse Sur mes lèvres était sans cesse Prêle à chanter comme un oiseau...

Mais après! oublia-t-il? — Paul parle de ses autres aventures avec complaisance (et cela est louchant); il veut expliquer ainsi certaines inspirations qui ont l'air, oui, elles en ont bien l'air, de se rapporter à George Sand... Si elles ne furent pas écrites en songeant à elle, il faudrait admettre que la plupart des amours de Musset furent malheureuses? — C'est beaucoup. D'ailleurs, madame Martellet, la gouvernante de Musset, est d'un avis différent; ne dit-elle pas que, lorsqu'il écrivit le Souvenir des Alpes, le poète pleura?

c< Cela dura [dusieurs jours. Je ne comprenais rien à ses larmes, je pourrais dire à ses sanglots. J'ignorais qu'en traversant les Alpes, le poète avait quitté George Sand, et qu'il revenait de Venise le cœur déchiré... » Il y avait dix-sept ans de cela.

En écrivant Sur trois marches de marbre rose,

elle remarque que Musset pleura aussi, quand il

écrivit ces vers :

Telle, et plus froide, est une main Qui me menait naguère en laisse..

Si j'insiste sur ces détails, et ces divergences de vues entre la gouvernante et P. de Musset, c'est que celui-ci ne semble pas toujours rigoureusement connaître certaines particularités de la vie de son frère. J'ai trouvé, à ce propos, de curieuses lettres échangées par F. Buloz et Paul en 1867, au moment où ce dernier publia sa première notice sur le poète des Nuits \ F. Buloz fit à l'auteur ses critiques, lui dit assez nettement ses objections : ce Qui a pu vous informer? Vous omettez maints détails que je connais; vous affirmez ceci ou cela : Erreur! » Paul de Musset prit assez mal la chose, il n'admit pas qu'il pût omettre ou ignorer. Cependant, F. Buloz rétablit bien des faits. Voici sa première lettre au frère du poète, c'est un duplicata; en tête, cette explication : « A M. Paul de Musset, qui me demandait mon témoignage sur l'édition des œuvres de son frère, »

i^^ février 1867.

Mon cher Monsieur,

J'ai lu la Notice sur votre frère Alfred, que vous avez bien voulu menvoyer^ envoi dont je vous

1. Avant de la joindre à l'édition des œuvres complètes de Musset, Paul demanda à F. Buloz son témoignage, et lui communiqua cette notice.

remercie; mais je vous avoue, qu'en ce qui me louche, comme en ce qui touche Tédition in-18, les inexactitudes sont nombreuses et considérables. D'où vous sont venues donc ces informations? A coup sur votre frère n'a pu vous les fournir luimême. Je me borne d'ailleurs à vous signaler sommairement trois points, dans le cas où vous réimprimeriez un jour cette Notice.

1" Mes relations avec Alfred de Musset remontent à la fin de janvier 1833, et elles commencèrent d'une façon vraiment charmante, que je n'ai pas oubliée. Si vous le voulez, je vous en donnerai les détails qui feraient un petit chapitre caractéristique des mœurs littéraires du temps.

2" Contrairement à ce que vous dites page 32 de votre Notice, Alfred de Musset avait trouvé, dès octobre 1838, un bien autre protecteur, un bien autre abri que celui que vous citez^ C'était tout simplement son ancien camarade du Collège Henri IV, le duc d'Orléans; c'était aussi le ministre de l'Intérieur d'alors, M. le comte de Montalivet, qui le nomma conservateur de la Bibliothèque de ce département. J'ai été fort mêlé à cette affaire, je puis même dire que j'ai eu une grande part à la nomination du poète, et je puis vous fournir, à ce sujet, des détails curieux que vous ne paraissez pas avoir connus.

3° Quant à ce que vous dites pages 32 et 33 sur l'éditeur de ses œuvres qui vint le sauver du désespoir, je ne sais à qui vous avez pu prendre de pareilles informations, où je ne trouve rien d'exact.

1. « Un jour il conçut la pensée de chercher un remède à sa souffrance même, en faisant le récit d'un poète condamné par la nécessité à un travail qu'il méprise, etc. » P. .32.

J'ai éU' aussi fort niclé à celte alTaire, et je puis dire que sans moi, rien ne serait fait. Les détails que je suis en mesure de donner là-dessus changeraient singulièrement la face des choses. Nous sommes encore ici deux survivants, ayant tous les deux eu part à cette négociation, que votre frère, avec son imprudence ordinaire, sut si bien tourner contre lui-même, presque aussitôt qu'elle fut conclue.

De 1833 jusqu'à sa mort, j'ai eu de constants rapports d'amitié avec votre frère, quoique parfois légèrement troublés par les embarras qu'il se créait si follement par son imprévoyance; je suis venu plus d'une fois à son appel pour le sauver de luimême, et le tirer des pièges où il se laissait prendre, mais je ne l'ai pas sauvé du désespoir qui frappait si souvent à la porte de ce cher et malheureux grand poète. D'autres ont-ils fait ce miracle? et à quelles conditions? pour moi je suis assez incrédule, et c'est ce qu'il faudrait examiner de bien près. C'est, à mon avis, ce que vous n'avez pas encore pénétré. Peut-être même a-t-on le droit de vous reprocher d'avoir tout admis, sans trop de réflexion, sans consulter ceux qui pouvaient le mieux vous informer.

Tout à vous cependant et sans rancune.

• F. BULOZ

Cette lettre demeura sans réponse pendant un mois. Enfin le o mars, Paul de Musset écrivit à F. Buloz la lettre qu'on va lire. Sur l'enveloppe qui la contient, le directeur de la Revue a écrit que : cette « singulière réponse » était motivée par

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