‹ Fran©ois Buloz et ses amisChapitre 161 sur 173 · Lettre à J. Blaze, 27 février i · texte numérisé non relu

Lettre à J. Blaze, 27 février i

d'ailleurs, on Ta noté, ce n'était pas « un homme de plein air; pour être lui-même, il lui fallait son terrain de la rue Saint-Benoît, là il se sentait inexpugnable ».

Depuis 1845, il y règne seul, les Bonnaire s'étant séparés de lui. Le directeur de la Revue forma alors une Société par actions ; il cautionna une grande partie de ces actions, le reste fut enlevé assez rapidement, soit par des amis, ou des rédacteurs qui remboursèrent la valeur de l'action par leur travail.

Le 30 juin 1845, poursuivant déjà son projet, F. Buloz écrit à V. Cousin :

Mon cher Monsieur,

C'est jeudi que MM. de Rémusat et Vivien pourront venir avec vous, nous demander à dîner ; j'espère que ce jour vous conviendra : Je voulais aller vous voir hier, et vous dire où j'en étais, mais je n'ai pu trouver un moment. L'affaire va aussi bien que possible, je recueille de belles adhésions, et je n'ou- J)lierai jamais que vous m'avez donné la vôtre un des premiers, et avec une grâce parfaite. J'espère faire revenir aussi quelques-uns de nos amis de leurs défiances imméritées. Du reste M. Thiers tout récemment a été excellent, et il n'aura jamais à se plaindre de moi ^

Cousin, Thiers, Mignet furent parmi ceux qui crurent au succès de l'entreprise nouvelle. Sainte-

1. Bibliothèque Victor Cousin, à la Sorbonne. Correspondance, 989-1006.

Beuve, je l'ai noté, après avoir conseillé à F. Buloz de rester indépendant et de résister aux offres que le ministre lui fît par l'entremise de Bonnaire, Sainte-Beuve, assez rapidement, vendit l'action qu'il avait souscrite, puis regretta de l'avoir vendue, lorsqu'il apprit, que les actions, émises à 5 000 francs au début, doublèrent, et quadruplèrent de valeur très rapidement.

Quant à madame F. Buloz, sa foi fut toujours complète dans l'œuvre de son mari, et les dépenses inévitables qu'elle prévoyait dans l'avenir, pouvaient-elles être pires que celles que la Revue avait affrontées à son début? elle jugea que pour la complète réussite, le plus fort était fait, et ne cessa d'encourager son mari, qui fut bien aise de rencontrer, dans l'esprit de cette collaboratrice dévouée, la foi qu'il n'avait pas trouvée chez quelques-uns de ses amis^

« J'en suis sûr, dit A. Racot, dès lors, et bien avant même, Buloz savait qu'un jour il tirerait à 25 000; s'il ne le disait pas tout haut, c'était par mépris de ceux à qui il l'aurait dit. A quoi bon prédire la lumière aux aveugles? »

Donc, en 1845, plus maître que jamais chez lui, débarrassé de la gestion des Français, il put se consacrer entièrement à son œuvre.

Il a écrit : « La Révolution de 1848 ouvrit à

1. Mérimée fut un des plus fermes partisans de la vente, il trouva que l'affaire proposée par le ministre était magnifique, que la Revue n'irait jamais plus haut, etc.

la Revue un nouveau champ d'observation et d'études. Les débats politiques se compliquèrent alors de discussions les plus vives sur le régime des impôts, sur les conditions du travail, sur l'organisation tout entière. La Revue était prête à l'examen de ces problèmes. Elle n'hésita pas à combattre énergiquement le socialisme lorsque la Révolution de 1848 sembla le mettre en crédit, et lui donna presque une part au pouvoir. La liberté succomba. La révolution prépara la dictature. On sait quel fut, pendant les premières années de l'Empire, le régime de la Presse. »

Pour la Revue, organe indépendant et inaccessible aux coteries, ce régime de la Presse fut dangereux : il fallut naviguer au milieu d'écueils incessants; souvent menacée, deux fois « avertie », la Revue connut alors des jours plus difficiles que ceux qu'elle avait traversés déjà sous le ministère Guizot. La tribune libre qui accueillit les articles des princes exilés inquiéta; les chroniques de Forcade, aussi, furent l'objet de ces avertissements si redoutés. C'est l'époque où madame F. Buloz porte les manuscrits dangereux chez ses amis qui les cachent sous leur matelas... en cas de perquisitions à la Revue : temps troublés! Madame L. Reybaud rendit souvent ce service au directeur, ainsi qu'une autre dame, que F. Buloz appelait assez irrévérencieusement Meg Me-rrilis, à cause de ses allures révolutionnaires et de ses mèches en désordre. Ma mère,

sur le chapitre de ses souvenirs d'enfant*, était intarissable. Combien de ces anecdotes m'a-t-elle contées ! combien de ces types, dont les originalités, jadis, la frappèrent, a-t-elle fait défiler sous mes yeux : vieille madame de Bawr qui, témoin de la grande Révolution, l'évoquait d'une voix lointaine et cassée, portait des chapeaux cabriolet comme madame Adélaïde, et dont la mémoire impeccable était ornée de si vivants et terribles souvenirs! Et cette autre originale, fille naturelle d'un grand lord Anglais, fondatrice d'une banque étrangère, écrivain politique, correspondante avisée de Cavour et de Nigra, qui âgée, recevait ses amis du fond de son lit, tout en corri^-eant ses épreuves, en vêtement de nuit, et coiffée d'une ample « capote ». Cette femme extraordinaire, d'ailleurs, servit de modèle à Victor Cherbuliez, dans un de ses plus charmants romans : il en fit le type remarquable de la mère de Miss Rovel. Ma mère avait aussi gardé de Guizot un souvenir précis, mais sévère : belle figure rigide, vêtue de noir et cravatée de blanc. Un jour, Guizot sonne rue des Beaux-Arts : la maison est déserte. Seul, le petit Louis Buloz étudie dans son coin, le nez sur ses livres. Guizot le toise. L'enfant se

1. Madame F. Buloz écrivant à sa sœur madame R. Combe et lui parlant de sa fille à cette époque disait : • Ses cheveux un peu ébouriffés et qui semblent poudrés d'or au soleil vont très bien à son visage gai et éblouissant de fraîcheur... Cette enfant semble taillée dans du marbre, j'espère qu'elle sera aussi belle que toi. • (Inédite, 26 févier 1849.)

lève poliment et, scrupuleux, demande au visiteur son nom, pour le répéter à son père dans la soirée (ce monsieur, si majestueux, vient sans nul doute pour les affaires de la Revue?) Mais Guizot semble étonné, scandalisé même, de la question enfantine; tout le monde ne le connaît donc pas dans cette maison? Il se redresse avec dignité, laisse tomber ces mots à l'adresse du petit ignorant : « Je suis Monsieur Guizot, Monsieur! » et sort noblement devant le gamin stupéfait.

Lorsque F. Buloz avait quelque commission délicate à remplir, il envoyait régulièrement sa femme accompagnée de sa petite fille en ambassadrice... Elles se rendaient chez George Sand réclamer un manuscrit en retard, chez madame Libri repêcher des actions en déroute'... Je n'ai jamais entendu dire qu'il l'eût envoyée chez Musset...

Depuis quelque temps déjà, la Revue se trouvait à l'étroit rue des Beaux-Arts, et la famille de F. Buloz aussi, on cherchait à déménager. Enfin le 27 août 1845, madame F. Buloz écrivait à sa sœur :

« Nous avons trouvé à peu près ce qui nous convient rue Saint-Benoist, 18 ^ L'appartement est très vaste, très élevé de plafond, et très commode,

1. Au momcQt de l'affaire Libri, F. Buloz chercha à racheter les actions du fugitif.

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