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prolongée au delà du 1"" juin, époque où commence son congé, les pertes qu'il a eu à supporter par suite d'une absence de plus de deux mois dans le courant de riiiver. Ce serait sans doute la meilleure conduite à suivre, si nous pouvions exercer une action quelconque sur Mlle Rachel hors de France; mais dans la situation, celte attitude ne ferait probablement qu'aggraver les choses. D'ailleurs, je dois le dire, depuis quelque temps, Mlle Rachel fait de nobles efforts en jouant trois fois la semaine. A mon avis donc, il vaut mieux assurer l'avenir par d'autres moyens que d'exercer de stériles récriminations sur le passé; il vaut mieux attacher l'artiste d'une façon utile et permanente à la fortune du théâtre, que de la laisser partir sans garantie de retour. Un procès ne remédierait à rien quand Mile Rachel serait à Saint-Pétersbourg ou ailleurs.
Jusqu'ici, il faut le dire, il n'y a pas eu une solidarité assez étroite entre Mlle Rachel et le Théâtre- Français pour les succès comme pour les pertes. Que l'artiste jouât plus ou moins, qu'elle ne jouât pas du tout des mois entiers, elle touchait toujours le même traitement subventionnel de 42 000 francs. Si elle faisait des recettes fortes ou faibles, si elle jouait les pièces qui attirent la foule, ou celles qui ne l'attirent pas, elle n'en recevait ni plus ni moins. De là une lutte sourde entre les intérêts du tliéâtre et ceux de la tragédienne, de là une série de petites difOcultés qui entravaient la marche delà Comédie- Française. Il faut s'efforcer de mettre un terme à cet état de choses. Pour cela il faut intéresser directement, largement, Mlle Rachel à faire de bonnes recettes, à jouer souvent, à fortifier, à varier son répertoire, à jouer les pièces productives de préfé-
rence à celles qui ne le sont pas, à se créer enfin un répertoire nouveau pour raviver l'ancien.
De toutes les combinaisons, Monsieur le Ministre, celle qui me paraît le plus propre à garantir un meilleur service à la Comédie-Française, à lui assurer un plus grand nombre de représentations et de représentations plus fructueuses de Mlle Rachel, consiste à partager le traitement de la tragédienne en deux parts, Tune fixe, sur la subvention accordée par rÉtat, l'autre variable, portant sur les recettes mêmes. La première serait encore considérable cependant, car on ne peut espérer que l'artiste consente à une grande réduction, si même elle adopte celle que je vais vous proposer en présence des brillants avantages que lui offre l'étranger. Voici, il me semble, la seule manière de stipuler un nouveau mode de traitement qui puisse tourner à l'avantage commun des deux parties :
1° Un traitement fixe de 30 000 francs (au lieu de 42 000) sur la subvention, payable par douzièmes. C'est la part qu'avaient Talma et Mlle Mars, sans les avantages qui suivent.
2° Trois mois de congé, et la part du traitement subx^entionnel afférente à ces trois mois de congé payable après la rentrée effective de l'artiste.
3° Un feu de 100 francs (10 p. 100) sur chaque mille francs de recette nette par représentation, les droit des hospices et le droit d'auteur prélevés. Si la recette est de 5 000 francs nets, l'actrice aura un feu de 500; de 400 si la recette est de 4 000; de 300 pour 3 000 : de 200 pour 2 000 ; ainsi de suite. Cependant, pour la présence aux cérémonies, l'actrice n'aura droit qu'aux jetons ordinaires.
4° Une représentation à bénéfice chaque année
après 72 représentations, c'est-à-dire que Mlle Rachel aura droit à un bénéfice après avoir donné 72 représentations en neuf mois, ce qui fait deux représentations par semaine; bien entendu les frais de la soirée pour la Comédie, les droits d'auteurs et d'hospice seraient, selon l'usage, supportés par la bénéficiaire.
Au moyen de ces stipulations nouvelles, mademoiselle Rachel aurait un grand intérêt à jouer, et la Comédie aurait une garantie puissante dans les feux de chaque soirée et le bénéfice assuré à l'actrice après 72 représentations contre les incidents de toute nature qui peuvent entraver le service. L'une et l'autre y gagneraient notablement, la première en représentations et en recettes, la seconde en zèle et en jetons, qui viendraient augmenter son traitement ; selon toute apparence aussi, la bonne harmonie ne serait plus troublée.
Voici, sans compter le produit de son congé annuel de trois mois, qui est très considérable, la part que se ferait Mlle Rachel en acceptant cette transaction :
1° Sur la subvention 30 000
2° 72 feux à 300 francs, si l'on prend la moyenne
des recettes de Mlle Rachel pendant
l'année qui vient de finir, laquelle est
de 3 034 21 600
3° Représentation à bénéfice après 72 représentations, laquelle peut, sans exagération, être évaluée à 10 000 francs, tous frais couverts 10000
Si la moyenne des recettes de Mlle Rachel, pendant Tannée 1846, avait été de 3 824 francs, ainsi qu'en 1845, et si la tragédienne avait donné
74 représentations, comme dans le cours de ce dernier exercice, ses feux se seraient élevés à 28 120 francs. Mlle Rachel aurait vu alors ses bénéfices s'accroître d'autant ; mais le théâtre n'y aurait pas moins gagné, car il aurait eu neuf représentations de plus, à 3 824 chacune, c'est-à-dire une somme de 30 986 francs, les feux de Tactrice prélevés.
Est-il d'ailleurs si difficile de faire remonter la movenne des recettes de mademoiselle Rachel au chiffre de 3 824 francs? Si, dans Tannée qui commence, mademoiselle Rachel obtient un succès, comme tout le fait présumer, dans le répertoire moderne, ou agrandit son ancien répertoire en le variant, peut-être ira-t-on plus haut, car la moyenne de ses recettes a décru dans l'année 1846, uniquement parce que l'artiste n'a créé aucun rôle de pièce ancienne ou moderne, qui ait vraiment réussi.
Si Mlle Rachel donne neuf représentations par mois, c'est-à-dire quatre-vingt-une en neuf mois, elle augmentera ses jetons de 2 700 francs. Rien ne l'empêchera même d'en donner davantage, dès que son répertoire sera plus nombreux, car elle joue jusqu'à quatre fois par semaine pendant son congé ; alors elle pourrait bien se faire près de 80 000 francs pendant ses neuf mois de service. En s'enrichissant, elle enrichirait le théâtre.
Vous voyez. Monsieur le Ministre, les puissantes raisons qui militent en faveur de l'arrangement que je propose; cet arrangement repose du reste sur le principe éminemment conservateur pour le théâtre, adopté par la commission que vous avez nommée pour examiner la situation delà Comédie.
Dès que l'artiste aura un intérêt direct à l'accroissement de ses recettes, vous la verrez employer une
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activité nouvelle, qui en alimentant la curiosité publique, tournera au profit de Tart et des écrivains. Le Théâtre Français prendra une allure plus vive, une importance tout autre au milieu de ses rivaux. Tout concourra à une transformation vraiment désirable.
Je vous prie, Monsieur le Ministre, de vouloir bien examiner ces propositions, et employer votre puissante intervention pour les faire admettre. La combinaison que je vous soumets ne me paraît pas moins avantageuse au théâtre qu'à l'artiste, et si Mlle Rachel peut être soustraite aux mauvaises influences qui Fassiègent, sans doute elle y souscrira. Si elle refusait d'adhérer à cet arrangement, c'est qu'elle serait résolue à méconnaître toutes les obligations qu'elle a contractées, et j'aime à croire que telle n'est pas son intention.
Je suis avec respect. Monsieur le Ministre, votre très humble et obéissant serviteur.
Le Commissaire du roi près le Théâtre-Français.
F. BULOZ