‹ Fran©ois Buloz et ses amisChapitre 24 sur 173 · Florestan Bonnaire, qui avait fait la demande pour lui · texte numérisé non relu

Florestan Bonnaire, qui avait fait la demande pour lui

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plus que je ne pouvais tenir. Permettez-moi de vous parler une l'ois en liberté, et qu'il ne soit pas dit que vous m'avez condamné sans m'enlendrc. Je n'ai pas le droit, au reste, de me plaindre de ce qui est arrivé : j'ai été si maussade, tellement silencieux auprès de vous, que vous n'avez rien pu soupçonner de ce qui se passait en moi. Oh ! je ne vous en veux pas. Je ne dois me [)laindre (jue de moi-même. Je vous savais si bonne et si douce, j'aurais dft m'enhardir. J'en ai, il est vrai, bien souvent pris la résolution, j'allais rue l^ufTaull bien décidé; j'entrais, mais mon courage était déjà loin : l'émotion que me causail votre présence me refusait la parole. Je n'ai pas besoin de vous dire ce que j'ai soutTert dans ces visites, que je trouvais pourtant si courtes et si rares. Peut-être si vous Paviez bien su, auriez-vous plus hésité à me laisser apporter la parole foudroyante qu'un ami m'a transmise avec tant de calme. La soirée de samedi m'avait donné bien des inquiétudes, je n'en avais pas dormi. Mais de tous côtés, on m'entretenait dans l'illusion, et on m'avait encore rassuré dimanche matin. Je me disais que je réparerais dans la journée, à la campagne, mes gaucheries de la veille; j'espérais trouver là l'occasion de vous parler... Vous voyez combien je me flattais, et vous pouvez juger du coup que je recevais quelques minutes plus tard. Ce fut d'abord une stupeur sans parole et sans voix. Mais tout à coup, comme cela m'arrive souvent dans les grandes crises, je m'armai de courage et de volonté : je laissai votre frère dans mon appartement, et courus rue BulTault. Moi, qui jusque-là n'avais rien osé vous dire, je voulais vous voir, vous parler en présence de toute votre famille; je voulais entendre

mon arrêt de votre bouche. — Vous ne saviez pas de combien d'alYection, de tendres soins et de dévoûment je vous eusse entourée; vous ne saviez pas combien je vous aimais, ce que j'aurais fait pour vous. Je voulais vous dire tout cela. Votre père ne me le permit pas; il me fit craindre une scène douloureuse pour vous. Je n'osai insister, je me retirai plutôt que de vous affliger. Il y avait pourtant une chose bien cruelle pour moi dans cette retraite : je me regardais comme condamné, mais non jugé; je n'avais pu me défendre. Peut-être est-ce là encore une illusion, on est si porté à se tromper soi-même dans les choses de celte nature. Cependant me permettrez-vous devons adresser cette simple question : Me connaissez-vous bien réellement? Ne me connaissez-vous pas seulement sous le mauvais côté, le côté extérieur? Avez-vous pu juger autre chose qu'une enveloppe grossière, sillonnée par le malheur, qui m'a accompagné depuis mon enfance, et que je croyais avoir dompté depuis quatre ans? Et faut-il que ce soit vous qui me rappeliez que cet hôte incommode veille encore à mon chevet. Ditesle-moi d'ailleurs, Técorce dorée renferme-t-elle toujours le meilleur fruit? Avez-vous jamais pensé, mademoiselle, à ce dont est capable une afl'ection vraie, profonde? et ne vous êtes-vous jamais dit qu'elle devait être bien vive, bien invariable, cette affection, puisque après une première rupture, qui déjà l'avait brisée, elle n'avait pas hésité à revenir à vous? Oh 1 l'homme qui n'a que du cœur est bien à plaindre ici-bas : le monde le poursuit de ses railleries, et le réduit bientôt à passer à l'état ordinaire de rhumanité. Je n'ai jamais su dire, je l'avoue, d'agréables riens, je n'ai jamais su faire de magni-

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fiques protestations : je vous l'ai dit quelquefois, je hais les lieux communs. Je n'aurais consenti à faire de la banalité que pour vous plaire. Que n'aurais-je fait pour vous! Je ne suis ni riche ni puissant; mais avec un mot de vous, je me sentais la force de le devenir. Vous n'avez pas voulu dire ce mot : Maintenant tout ce qui pourra m'arriver ne m'intéresse plus que médiocrement. Mes rêves d'avenir se sont envolés pour longtemps. J'ignore si je suis destiné à vous revoir, à vous rencontrer dans le monde; mais tenez ceci pour assuré : C'est qu'il existe un homme qui sera toujours prêt à faire pour vous, tout ce qu'une créature humaine peut faire pour une autre. Adieu, mademoiselle, soyez heureuse.

F. BULOZ

Je vous écris le jour de Sainte-Rosalie. J'espérais bien célébrer autrement la fête de votre jeune sœur. Que sainte Rosalie vous soit propice ainsi qu'à moi! qu'elle m'aide surtout à me raffermir contre cette épreuve ^

Ce 4 septembre 1835.

Après cette lettre, Christine Blaze et F. Buloz furent de nouveau fiancés, et le 16 octobre, ce dernier écrivait à son ami Bocage que le mariage était fixé au 24^.

2. • Mon cher Bocage, Bastien est revenu de mon pays, il m'a rapporté les papiers nécessaires, et son voyage a cela d'avantageux pour moi quil m'apprend le véritable état de mon faible patrimoine, qui vaut mieux que je ne le pensais. Ma mère a bien ménagé mes intérêts; mais Bastien n'a rien pu réaliser, parce que le bien est indivis; je retombe donc dans les mains

La question finance est peu brillante. Christine Blaze apportait vingt mille francs de dot. F. Buloz n'avait, lui, que son traitement plus que modeste, et son « faible patrimoine », ce qui n'était guère.

Le mariage eut lieu à Paris, à Notre-Dame de Lorette, le 24 octobre 1835. Félix et Florestan Bonnaire furent les témoins du fiancé ^

Le ménage s'installa au n° 10 de la rue des Beaux-Arts, dans cet appartement modeste, et assez sombre dont j'ai déjà parlé ici".

Dès maintenant, il faut noter que la dot de 20 000 francs apportée par Christine Blaze, servit à rembourser l'emprunt que F. Buloz avait contracté envers madame L... en 1831, pour payer sa part à la Revue des Deux Mondes. On a souvent écrit, et dit, que cette part lui avait coûté 500 francs en tout et pour tout : c'est une légende.

Voici une lettre que F. Buloz écrivit à Bocage très peu de temps après son mariage.

de mon frère. Je vais lui demandor un rendez-vous pour essayer de nous concilier; j'espère peu cependant l'amener à des termes raisonnables; c'est un homme dur....

» J'ai appris avec plaisir vos grands succès de Bordeaux, j'y prends part. Si je puis vous être bon à quelque chose, disposez de moi.

» Adieu, mon cher Bocage, à vous de cœur.

» BULOZ

1. Un dîner aux Frères Provençaux réunit la famille et les témoins; ce fut la seule manifestation mondaine en l'honneur de ce mariage.

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