Inédite
2. F. Buloz a écrit au dos de cette lettre : commencement de Vannée 1836', elle parait être de janvier.
J'ai pensé à ce que vous m'avez dit du livre de Musset, ne le mêliez pas sous presse sans le lire, mon cher ami, et si vous avez quelque influence sur lui, ne me laissez pas injurier. Je m'attends bien à quelque méchant coup de griffe, il sait tellement que je ne suis pas d'un caractère vindicatif en littérature, qu'il pourrait me draper selon son humeur du moment. J'avoue que cela ne me plairait guère, et ne me semblerait ni beau ni honnête^ comme dit Sganarelle...
Vous êtes, je crois, près d'Alfred dans une position qui vous donne le droit de représentation et d'observation, je suis votre marchandise, et il ne peut trouver mauvais que vous défendiez l'honneur d'un nom qui est votre fond de boutique.
Après tout, je n'attache pas une immense importance à tout cela. Ce serait une contrariété et rien de plus. On n'impose rien à la postérité, et s'il y a postérité pour moi (ce dont je doute un peu), elle me fera ma part aussi bonne et aussi mauvaise que je la mérite. S'il n y a pas postérité (ce dont je me flatte), ma vie est arrangée désormais de manière à ce que les balles arrivent mortes. Ce dont Alfred ne se doute guère, et ce que je n'ai jamais eu la cruauté de lui dire nettement, c'est que sa réputation est plus attaquée que la mienne; la réhabihtera-t-il en jetant des pierres au toit sous lequel il a dormi? J'en doute. Il se ferait plus de mal qu'à moi.
Menez cela à bien. Vous êtes dans une position entre les deux camps. Vous savez que je ne suis pas hostile, je ne sais rien de lui, sinon que sa mère vend mes billets aux faiseurs d'albums, ce qui est un vilain commerce qui ne doit pas rapporter grand'-
choses Moi je ne donnerais pas deux liards de la plus belle lettre que j'ai écrite dans ma vie.
Bonsoir, vieux, je m'endors. Les hommages de George à Margarita... L'article de Sainte-Beuve sur Villemain est diablement embètanL Celui de Chateaubriand en revanche est très coquet*.
Du 23 janvier 1836.
Bonsoir, jeune écervelé. Mon enquête est finie, mon procès touche à sa conclusion. J'en attends le résultat avec un calme philosophique. J'ai trois juges, dont l'un avait, du temps qu'il n'était pas veuf, l'innocente habitude de vendre sa i'emme au
plus otl'rant, l'autre est abruti par 1' Le troisième
est, je crois, honnête, mais constipé, goutteux, hargneux, jaloux de la force et de la santé de son prochain. Tout est pour le mieux dans le meilleur des mondes possibles. Salut!
Dites-moi les causes du silence de Sainte-Beuve à mon égard. Mes façons d'agir et de penser lui sont antipathiques, surtout depuis qu'il a quitté la cellule pour les salons. Je ne force l'amitié de personne, mais je tiens à la franchise; quand on me boude ou qu'on me fuit, je veux savoir pourquoi, car je ne me brouille jamais avec personne sans lui dire hardiment et franchement mes raisons. Rien n'est plus insultant que de laisser dans l'incertitude celui qu'on veut abandonner. C'est l'exposer à être importun et ridicule. Je lui ai écrit, qu'il me réponde, fut-ce pour me dire qu'il ne veut plus