Cette lettre est donc écrite en
A L F R E D D E xVI U s s E T . 1 1
(le travailler en paix. — Travailler en paix! Musset! quelle folie! Mais l'idée ne lui déplut pas, pourvu qu'on l'assurât qu'il n'abdiquerait nullement son indépendance.
Or, cette place de bibliothécaire fut offerte d'abord à F. Buloz qui sollicitait à ce momentlà... celle de Commissaire royal à la Comédie- Française. Le baron Taylor ne voulant pas quitter ce poste, M. de Montalivet crut tout concilier en en olîrant un autre à F. Buloz, et en laissant le baron Taylor aux Français *. Mais le directeur de la Revue, saisissant l'occasion sans tarder, proposa Musset pour la place de bibliothécaire.
« En entendant le nom de ce nouveau candidat, dit P. de Musset, le ministre fut tout interdit, il va sans dire que ce ministre n'avait jamais lu une ligne du poète » ; il savait seulement que Musset était l'auteur de la Ballade à la lune, et cela l'effrayait. « J'ai entendu parler d'un certain point sur un i », aurait-il dit à F. Buloz, (( qui me paraît un peu hasardé, et je craindrais de me compromettre... » Telle est la version de P. de Musset. Ce n'était pas, quoique cette version ait été publiée dans la Biographie, celle de F. Buloz : on lira plus loin leur polémique à ce sujet.
1. « On a offert une espèce de sinécure à B. pour remplacer ce qu'on ne pouvait donner, mais tu connais B., etc. », écrit madame Buloz à sa sœur, le il septembre 1838.
Mais la nomination tardant, Musset se découragea, est-ce alors qu'il écrivit :
Mon cher Buloz,
Qu'il ne soit plus question au Ministère de mes mendicités. Elles ne serviraient à rien, pas même à moi, ni à vous, je veux dire à la Bévue... N'importunez donc pas Mallac ^ pour une chose inutile.
Le prince royal se mêla de cette affaire, et aussi M. Ed. Blanc, alors aux Beaux-Arts; bref, au bout de quelques semaines, Alfred de Musset fut nommé.
F. Buloz, je le répète, nia le propos que P. de Musset prête à M. de Montalivet sur le poète. Mais l'eùt-il prononcé, que l'ignorance dont ce ministre aurait fait preuve vis-à-vis de Musset, n'aurait rien qui put surprendre. En dehors d'un petit nombre de lettrés, Musset a-t-il été estimé à sa juste valeur par ses contemporains? Ainsi que pour Sainte-Beuve, on peut répondre : non. Faut-il rappeler que Louis-Philippe (que le poète, avait tutoyé, dans son Sonnet au Roi, après l'attentat de Meunier, tutoiement que le roi trouva léger), Louis-Philippe ne prêta jamais assez d'attention à Musset pour le reconnaître aux bals de la Cour? Le roi le confondait tout simplement avec un parent appelé de même, qui
1. Mallac, ami de F. Buloz, chef de cabinet du ministre et fort influent auprès de lui.
habitait Joinville, et était inspecteur des forêts. On a vu que Guizot, Cousin l'ignoraient volontiers, et le considéraient comme un jeune dandy, de talent léger et facile, « de mœurs dissolues »... Et Lamartine? Ne traita-t-il pas notre poète bien dédaigneusement, dans sa réponse à la lettre que Musset lui dédia (réponse fort inférieure à cette lettre, réponse incolore et fade). Il s'adresse à lui en l'appelant :
Enfant aux blonds cheveux, jeune homme au cœur de cire Dont la lèvre a le pli des larmes ou du rire...
Ce « cœur de cire » est fort déplaisant, il me semble?
Poétique jouet de molle poésie,
Qui prends pour passion ta vague fantaisie,
Bulle d'air coloré dans une bulle d'eau
Que l'enfant fait jaillir au bout d'un chalumeau,
Je vivais comme toi, vieux et froid à vingt ans.
Musset vieux et froid. . . à vingt ans ! Mais Lamartine ne l'a pas lu? et tout cela n'est-il pas dédaigneux? Faut-il rappeler encore qu'Ancelot (qui l'aimait pourtant) disait de Musset à l'éditeur Charpentier : « Ce pauvre Alfred! c'est un aimable garçon, mais il n'a jamais su faire un vers M » Me dira-t-on que l'opinion d'Ancelot est peu de chose? Ecoutons Flaubert plus tard :
« Musset... a eu de beaux jets, de beaux cris, voilà tout; mais le parisien chez lui entrave le
14 m ANC OIS BI'LOZ KT SEP AMIS.
poète, le dandysme y corrompt l'élégance... la force lui a manqué pour devenir un maître, il n'a cru ni à lui, ni à son art, ni à ses passions. Il a célébré avec emphase le cœur^ le sentiment, Vamour, avec toutes sortes d"H, au rabaissement de beautés plus hautes. » « Le cœur seul est poète, etc. », ces sortes de choses flattent les dames. Maximes commodes, qui font que tant de gens se croient poètes sans savoir faire un ^ vers », etc. ^
Ces opinions-là, le poète ne les devina-t-il pas? Au lieu de s'aigrir comme Sainte-Beuve, à une certaine phase de sa vie, Musset, dont l'âme haute ne connut pas l'envie, s'attrista, mais il ne se plaignit guère.
Pendant les deux années que dura sa liaison avec Mimouche, notre poète assagi (?) sera phis sédentaire, et travaillera davantage. Ses billets à F. Buloz annoncent successivement à cette époque : le Fils du Titien, Margot, les vers sur la Naissance du Comte de Paris\ il écrit encore deux articles sur Rachel (l'un d'eux contient la réponse à J. Janin^, réponse suivie d'une autre