‹ Fran©ois Buloz et ses amisChapitre 52 sur 173 · CoUeclion S. de Lovenjoul · texte numérisé non relu

CoUeclion S. de Lovenjoul

est fréquemment dur, agressif même. Certes, ces changements d'humeur sont souvent dus à l'entourage, aux influences, aussi aux contrariétés de la vie quotidienne. Michel de Bourges avait déjà commencé depuis quelque temps à se rendre insupportable, et depuis quelque temps, George commence à en avoir assez; c'est alors qu'elle écrit à la comtesse d'Agoult : « J'ai des grands hommes plein le dos (car pour elle Michel est un grand homme, Simon, un homme de la nature, une belle ame, etc.)... qu'on les taille en marbre, qu'on les coule en bronze, et qu'on n'en parle plus. Tant qu'ils vivent, ils sont méchants, persécutants, fantasques, despotiques, amers, soupçonneux, etc. * » Elle s'intéresse à Charles Didier, à cette heure, elle le veut collaborateur de la Revue. F. Buloz note en décembre 1836 : « 11 faut prendre Didier comme rédacteur et lui avancer de l'argent ou sinon... » et G. Sand écrit fort en colère :

« C'est moi, mon cher Buloz, qui vous ai recommandé Ch. Didier, et qui l'ai fait, pour ainsi dire, rentrer dans la sublime Revue où M. de Carné fait de la si belle et si profonde politique, à preuve que personne ne coupe les feuilles, au bout desquelles on lit son nom. Je cro3^ais Ch. Didier très capable de faire de meilleurs articles, et je crois que le public est de mon avis... Si après l'explication que je vais lui demander, il croit devoir se

retirer de votre journal, je m'en retirerai également, à la grande joie de vos amis, et à ma grande satisfaction, et à mon grand profit. »

Il y en a comme cela cinq pages — et qu*a-t-elle? On lui a rapporté que F. Buloz disait d'elle qu'elle « était enterrée », qu'elle n'avait plus de talent, depuis que Planche lui avait retiré sa protection, etc.... Il est peu probable que le directeur de la Revue, toute affection mise à part, eut ainsi fait valoir son rédacteur préféré : mais quand ce rédacteur est déchaîné, il ne se connaît plus. Heureusement ces emportements durent peu. Quelques jours avant la lettre que je viens de citer, George Sand écrivait celle ci :

Noble et grand directeur des Deux mondes, je suis arrivée, je vous prie de venir me voir, afin que je me prosterne devant votre éclat, et que je vous demande des billets de spectacle, pour le théâtre que vous voudrez ce soir.

.J'irai demander à madame Buloz un peu de bienveillance; mais j'irai en personne, et dès que je serai un peu débêtisée du voyage, Tout à vous.

GEORGE

Il avait suffi d'un racontar, que de bons amis lui avaient transmis, et la voilà injuste, blessante, terrible. F. Buloz en arrive à lui proposer la résiliation de leurs traités (en janvier) et il lui écrit très nettement :

« Je ne veux pas avoir de procès avec vous.

Vous changez si souvent d'idées, que je crains de me voir forcé de défendre mes intérêts sur un terrain qui n'est pas de mon goût.

» Quand vous voudrez écrire pour la /^euwe, vous serez toujours reçu à bras ouverts. Mais je ne ferai rien pour gêner votre liberté; il m'en coûte de vous écrire en ces termes, mais vous m'y forcez, en me menaçant en quelque sorte d'une ruine. J'espère que vous n'avez pas réfléchi à la portée de votre lettre qui m'a été fort pénible *. »

Mais ces nuages se dissipent bientôt, quand George envoie Mauprat à la Revue; puis ils renaissent, car, après avoir envoyé Mauprat, elle veut subitement le reprendre. C'est Liszt qui a remis le manuscrit à F. Buloz de la part de George; on pense que cet envoi fut bien accueilli ! surtout venant après les Lettres à Marcie qu'elle publiait dans le Monde, ce qui avait irrité F. Buloz; mais reprendre Mauprat] Quand toute une partie est composée, le roman annoncé, les épreuves en route.... C'est la jeune madame Buloz, cette fois, qui intervient, et avec succès. George lui répond :

8 mars 1837^.

Chère Christine, je vous remercie de me parler de vous et de votre bel enfant. Vous savez, combien

1. Elle le menaçait, ayant besoin de deux mille francs immédiatement, de publier ailleurs le troisième volume de Lélia, 24 janvier 1837, — Collection S. de Lovenjoul. Inédite.

2. Snscription : à Madame ¥. Buloz, iO. rue des Beaux-Arts, Paris.

je prends d'intérêt à vos soulTrances et à vos joies maternelles. Les soulTrances ont cessé, et les joies vont aller crescendo. Je ne vous plains donc pas. Je vous envie. Je voudrais tous les malins trouver un enfant sur mon oreiller. Je me plains du peu que j'en ai, mais malheureusement, j'ai oublié comment on les fait. Je suis vieille.

Votre Buloz est une bête de s'imaginer que j'ai de Tamerlume contre lui. C'est un excellent garçon pour qui j'aurai toujours de l'estime et de l'amitié. Mais il annonce mal, et débite peu ma marchandise.

Toute l'amitié du monde n'empêche pas que cela me mette de fort méchante humeur, et j'ai un ton détestable. C'est ce qui le vexe, mais ce qui me console, c'est qu'il ne l'a pas meilleur. Quant à sa Bévue, j'avoue que je ne l'aime plus. Il sait bien pourquoi, ce n'est pas ma faute ni la sienne. Chacun voit, pense, et sent comme il peut, et comme il veut. Faut-il se brouiller pour cela? Avec qui serait-on d'accord en ce monde? Je lui donne Maupratl de qu,oi se plaint-il?^ Je ne vais pas aussi vite que je voudrais. D'une part, mon fils toujours malade m'absorbe, de l'autre j'ai mal au foie. Pourtant je ne m'arrête pas. J'avais envie de faire deux volumes. En véritable épicier, il s'y oppose. En véritable garde nationale je me soumets. A qui diable en a-t-il?

Les deux parties de Mauprat se succéderont dans la Revue sans interruptions, — que puis-je faire de plus? Veut-il que j'écrive des deux mains? Alors qu'il imprime des deux pieds.

1. 11 se plaignait qu'elle voulût le lui reprendre et après, qu'elle n'en envoyât pas la suite.

Il sait clans quels eml)aiTas je me trouve par suite de mon procès. Depuis que j'ai fait fortune je n'ai plus de pain. Je sais qu'il crie misère de son côté, il a peut-être raison, mais si nos deux misères ne tûchent pas de s'entraider, elles iront toutes deux de mal en pis.

Adieu, mignonne. Pourquoi fourrez-vous votre joli nez dans ces sales propos d'argent? Cela me force à vous écrire des bêtises assommantes, je voudrais n'avoir à vous dire autre chose sinon que vous êtes bonne, jolie, et que je vous aime de tout mon cœur.

Tout à vous,

GEORGE *

Pendant ce temps, Maurice a été malade, Solange a eu La petite vérole, mais elle ne sera pas marquée. Voilà les phrases qui reviennent souvent sous sa plume.... Maurice, convalescent, dévore les Contes d'Hoffmann, car la traduction de Loève-Weimars a mis Hoffmann à la mode, et George Sand n'a-t-elle pas l'idée de ce faire une fin à Jean Kreijssler... U y a longtemps que j'en ai envie » ; mais cette fin, elle ne l'écrira jamais, car elle n'a pas assez de temps pour « toutes les idées de sa cervelle » ; cette année 1837, avec Mauprat, elle donne à la Revue, les Maîtres mosaïstes, et la Dernière Aldini. Aussi, quand F. Buloz lui réclame le drame fantastique dont elle lui a parlé et Engelivald, elle s'étonne, ce II me semble, mon

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