‹ Fran©ois Buloz et ses amisChapitre 66 sur 173 · A F. Buloz · texte numérisé non relu

A F. Buloz

çonner ([u'il s'avisât d'avoir une opinion, le malheureux journal, ce serait fait de lui. Ainsi TEspagne peut être perdue et regagnée, et reperdue cent l'ois, personne ici ne s'en doutera de longtemps, ou n'osera dire ce qu'il en sait. Quels êtres que ces gens-là! Je n'aurais jamais cru qu'il y eut à deux journées de navigation de la France, une population aussi arriérée, aussi fanatique, aussi timide pour ne rien dire de pliis^ et d'une aussi insigne mauvaise foi. Ils auront de mes nouvelles quand je les quitterai, cela soit dit sans préjudice de plusieurs personnes excellentes que j'ai trouvées ici, comme on en trouve partout. Du reste, le pays est magnifique. Le climat est charmant, sauf des pluies, conime je n'en ai jamais vu, qui heureusement n'ont qu'un temps assez court. Mais nous y sommes en plein depuis vingt jours, et il y a des moments où nous en sommes effrayés. Bref, je suis auboutdu monde, intellectuellement et physiquement aussi, car la difficulté des chemins peut compter pour plus que la distance réelle. Il n'y a pas une seule route dans l'île, ce sont des chemins à se rompre les os, et les voilures sontà l'avenant. Nous habitons uneimmense chartreuse abandonnée, et demi abattue, mais où j'ai arrangé proprement une cellule... Nous sommes perchés sur les montagnes, et les vautours viennent faire la chasse aux moineaux jusque sur les orangers de notre jardin. Des deux côtés de l'horizon au delà des sites sublimes, nous voyons la mer qui ne l'est pas moins. La Chartreuse avec ses grands cloîtres, son cimetière, ses arcades, ses sources d'eau vive, ses grands lauriers, ses bois taillés et surtout son silence et son abandon, réalise toutes les poésies qui ont jamais pu traverser les cerveaux poétiques. Je me

trouve lellement indigne d'habiter une demeure, qui eût été à la taille de Byron, que je crois que je n'oserai jamais rien écrire là-dessus. Mais je dois aux Majorquins de parler de leur piété touchante. C'est ce qui me révolte le plus ici, moi qui ai jadis été dévoie sincère. Ce que je vois me réconcilie avec Voltaire, et ses lieux communs sur le fanatisme. On ne Ta pas encore lu ici, on a entendu vaguement parler d'un certain Boltaïré!...

... J'écrirai aussi sur mon voyage, mais je ne pourrais rien faire imprimer là-dessus, tant que j'habiterai ce pays. On m'y brûlerait vive, je suis déjà en assez mauvaise odeur dans ces montagnes, parce que je ne vais pas à la messe ^..

On' voit combien le ton est changé. Chopin aussi était malade, et c( doux, enjoué, charmant dans le monde, Chopin malade était désespérant dans l'intimité exclusive ». Fragile et délicat, le musicien souffrait de tout ; du froid et du chauffage malsain, du vent qui soufflait à travers le cloître, et Ténervait au point de lui donner des hallucinations; de l'humidité qui moisissait ses habits sur son dos. Pendant que George, bien portante et infatigable, explorait l'île par les chemins défoncés, et « passait la montagne à pied avec des torrents à travers les jambes », la solitude du pauvre grand homme était hantée de visions... Au retour George, écrivain la nuit et professeur le jour (car elle faisait à cette heure

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