‹ Fran©ois Buloz et ses amisChapitre 68 sur 173 · Le 5 juin · texte numérisé non relu

Le 5 juin

l'aider? — « Vous faites en grand les affaires que vos rédacteurs font en petit, vous devriez donc être préparé à tout événement, et n'être pas à court d'écus comme un petit négociant, lorsque nous venons, nous qui n'avons qu'une corde à notre arc, frapper à votre porte... » Et encore : « Ne refusez pas mes manuscrits, autrement que voulez-vous que je devienne? — Je ne vous dis pas que vous soyez fort à l'aise, si nos conventions ne vous vont plus, déchirons-les ^ »

Après avoir parlé ainsi, rudement, elle termine : c( Bonsoir, mon cher Buloz, répondez-moi à Nohant, où je suis depuis cinq jours avec Maurice, parfaitement guéri, et Solange toujours belle et forte, moi pas belle, pas riche, mais encore assez forte pour embrasser Christine, et vous donner des coups de poing ^ »

A cette lettre, F. Buloz répond sans retard :

Mon cher George,

Je ne veux pas tarder d'un jour à répondre à votre

* aimable lettre, et je vais tâcher de le faire avec un

calme parfait, sans m'arrêter à l'aigreur que vous

me témoignez, et aux insinuations injurieuses que

1. F. Buloz à celte heure ne lui avait rien refusé, mais elle semble ici faire allusion à son étude sur Gœihe, Byron et Mickiewicz qui ne parut que plus tard à la Revue : 1" décembre 1839.

2. Inédite. F. Buloz a écrit en guise de commentaire en tète de cette lettre : « Je garde ces deux lettres (celle-ci et la suivante)... qu'on n'a pas craint de m'écrire quand on me devait plus de dix mille francs depuis des années. »

VOUS n'hésitez pas à m'adresser. Je ne sais en vérité sur quelle herbe vous avez marché pour m'écrire de pareilles choses sans aucune espèce de raison.

De quoi vous plaignez-vous donc? vous me traitez comme votre débiteur; mais le suis-je en effet? Voyons ensemble, je vous prie...

— Et tout compte fait, il ne lui doit rien — au contraire ^

Ainsi en sept mois je vous ai compté 17 500 francs. Est-ce là faire un triste accueil à vos manuscrits? Vous vous plaignez que je n'aie pas demandé le manuscrit que vous avez, mais ne m'aviez-vous pas écrit qu'il était en route, que vous m'enverriez des lettres de Palma, et cela est-il arrivé?

Tout ce que. j'ai signé je le tiendrai, je vous demande seulement la réciprocité.

Je ne sais qui vous monte, et qui vous écoutez pour en venir à me traiter comme vous le faites.

1. Elle a reçu pour les Sept Cordes de la Lyre, au lieu de 5 000 francs qu'elle avait demandés, 6 000 francs en octobre « sur une simple demande devons à cause des ajoutés que je vous ai fait payer pour l'édition des œuvres complètes » ; pour la publication de Lélia 7 500 francs et pour Gabriel elle a demandé 4 000 francs, soit 17 500 francs en sept mois..

Il est plaisant, quand on lit ces chiffres qui sont de gros chiffres pour l'époque (Gautier n'avait-il pas vendu 1 500 francs Mademoiselle de Maupin à Renduel), « 200 francs par mois à partir de la mise en vente », d'entendre raconter les anecdotes les plus surprenantes sur le désintéressement de George Sand. M. Claretie, entre autres, relata une certaine histoire de Pierre Leroux et de l'éditeur Delavigne débattant le prix d'un roman de l'écrivain. Delavigne propose 2 000 francs pour les quatre volumes, P. Leroux se récrie, et trouve cette somme trop considérable; passe encore pour P. Leroux; mais « Madame Sand, dit M. Jules Glaretie, lui donnait raison! »

Mais ce qui précède, doit vous prouver que vous n'avez pas toujours trouvé fermée la caisse du petit négociant dont vous parlez; au reste je n'ai nulle prétention à être un grand négociant, c'est un honneur dont je me passerai bien. Je n'ai pas non plus plusieurs cordes à mon arc, comme vous le dites, avec votre bienveillance ordinaire : je n'en ai qu'une : celle du travail, modeste, pénible et honnête, qui est loin de me rapporter ce que vous croyez, mais qui, avec mes goûts simples et républicains (démocrate en cela seulement), me donnera toujours l'avantage sur vous, grands gargantuas, qui dépensez avec tant d'imprévoyance et de folie, les magnifiques revenus de votre cerveau.

Vous me reprochez aussi de ne pas avoir tout l'argent qu'il vous faut, à cela je réponds : il est vrai, mais je suis loin de vous en devoir...

Tous ces malentendus, toute cette aigreur qui se renouvelle périodiquement ne viennent que des rapports faits et mal faits par vos intermédiaires.

Qui vous a dit que vous baissiez? J'ai dit que vous vous écartiez de votre véritable route, que vous aviez fait une fantasmagorie dans les Sept Cordes, que je n'y comprenais rien, ainsi que beaucoup de gens de bon sens, et que je voudrais voir Albertus au diable au lieu de mon argent.

Si c'est là dire que vous baissez, il y a plusieurs mois que je vous ai écrit tout ceci. Vous savez le personnage que l'on mettait derrière le triomphateur romain ; pourquoi n'auriez-vous pas un personnage de cette espèce à côté de vous? A qui va mieux ce rôle qu'à votre éditeur écorché des Sept Cordes de la Lyre'! J'en dirais bien d'autres, si je savais que

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mes grincements de dents puissent vous dégoûter à tout jamais de votre métaphysique plus que ballancfiiennel

J'oubliais de répondre à un de vos prétendus griefs, rinsertion du Gœtfie de mon beau-frère ^ Si vous voulez consulter vos Revues, vous verrez qu'il y a plus de deux ans que nous annonçons ce travail. En quoi d'ailleurs cela vous fait-il tort? Cela vous empèche-t-il de publier le vôtre? Bien loin de là, puisque vous ne connaissez pas le Second Faust, cela peut vous servir.

Henri a passé deux ans à étudier les œuvres de Goethe, et quand la deuxième partie de son travail aura paru dans la Revue, il publiera la traduction entière du Second Faust qu'il a terminée, et que lui seul, peut-être, pouvait faire maintenant.

Amen. Vous avez réveillé le chat qui dort. Adieu, tigresse d'Arménie,

F. BULOZ-

P.-S. — J attends votre lettre sur Palma et votre Gœthe. Nous verrons si vous achevez le premier, je ne demande pas mieux...

Vous me dites que vous avez besoin de fortes sommes, je vous ai déjà écrit que le Théâtre-Français vous tendait les bras^

Voici la réponse de George, assez méchante, on le verra, adressée^ à M. Buloz homme de lettres.

1. Allemagne : Gœthe et le Second Faust, par Henri Blaze de Bury {Revue des Deux Mondes^, 1*"^ juin, 15 août, 15 octobre 1839.

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