L. Séché, A. de Musset
2. Une ennemie de l'Autriche {Bévue des Deux Mondes), 15 avril 1915.
ne m'y attarderai donc pas; toutefois on verra souvent apparaître son visage pale et ses grands yeux noirs, au cours de ce récit. Au moment de son exil, après le siège de Rome, elle deviendra une vovaiTfeuse ardente, et pour la Remie une collaboratrice assidue. Ses relations politiques sur Y Insurrection Lombarde et le Risorgimento, dont elle fut quelque temps l'âme, me paraissent supérieures à ses premiers travaux, VEssai sur la formation du dogme catholique, par exemple; mais elle ne publia rien de si sincère et de si coloré que les lettres qu'elle écrivit d'Athènes à madame Jaubert en 1850. Quels beaux mémoires cette conspiratrice eût écrits, en relatant fidèlement tous les épisodes de sa vie aventureuse!
A la fin de l'année 1841, Musset écrivit YÉpitre sur la Paresse, et tout naturellement il eut l'idée de la dédier à F. Buloz, qui lui reprochait sans cesse sa nonchalance. « Alfred aimait sincèrement M. Buloz », dit son frère... « Il adressa les vers sur la Paresse, à celui que cette question intéressait le plus... » et, en les lui envoyant, il joignit aux vers ce billet :
Mon cher ami,
Je vous envoie mes vers, revus et corrigés. Je n'ai pas encore pensé à un titre, nous le trouverons demain. Si vous voulez de la dédicace, ils vous seront adressés, sinon nous retrancherons les derniers vers. Fiai volunlas tua.
A vous,
F. Buloz a daté de sa main ce billet qui devait lui être précieux : 31 décembre 1841.
Musset, fort susceptible quand on l'accusait de paresse, savait parfaitement se défendre : « le s prenait-on pour un expéditionnaire? Dante et le Tasse n'en avaient pas écrit plus que lui : leur reprochait-on leur oisiveté? » Quand il songea à un article sur Léopardi, « sombre amant de la mort », la principessa, qui lui avait jadis confié papiers et traductions pour l'aider dans sa tache, mais qui, ne voyant rien éclore, s'impatientait, s'attira ce trait, décoché à son intention dans une lettre à la Marraine :
« Léopardi est mort depuis assez longtemps pou r me faire la grâce d'attendre. Est-ce que les Italiens sont enragés? Dans ce cas, il faut leur recommander les gousses d'ail, qui sont très bonnes contre l'hydrophobie, mais il ne leur servira pas à grand'chose qu'on aille plus vite que les violons » ; puis, il renonça à la prose, et écrivit Après une lecture.
Depuis quelque temps d'ailleurs, il ne voulait plus écrire qu'en vers, — il l'avait déclaré à son frère, — et sauf ses comédies, la Revue ne publia plus que des poèmes. Visiblement, sa production depuis 1840 aussi se ralentit; son nom s'espace dans les sommaires; au cours de ses lettres, il se montre irrité et impatient, mais comme à George, F. Buloz lui passe tout ^ Cependant
1. Pourtant le directeur de la Revue s'irritait à voir le poète couper les marges de son recueil pour y rouler ses cigarettes !
le poète promet, puis revient sur sa promesse, l'engagement lui pèse; indépendant, il ne veut sentir aucune entrave; il le dit souvent à son directeur :
Mon cher ami, Je vous écris bien vite avant de me coucher, ayant commencé ce soîrd'écrire quelques vers sur Ariane, pour vous dire que je suis forcé d'y renoncer. Je suis mal disposé, soutîrant. Je monte la garde aprèsdemain, par-dessus le marché. Ensuite je ne me sens pas de liberté. Vous ne pourriez certainement pas me donner celle que Gautier a à la Presse, ou Janin aux Débats. Je ne peux rien dire à moitié, c'est trop pitoyable. Laissez-moi un peu de temps pour mon espèce de poème, qui ne vaudra [)robablement pas grand'chose, mais qui vaudra mieux, et ne m'en veuillez pas surtout '.
A vous, *
La santé de Musset, fort atteinte depuis sa dernière maladie, se rétablissait mal; il faisait aussi maintes imprudences. L'été, sa famille lui imposait cependant les eaux : il sentait bien que le repos, sinon les eaux, lui était salutaire.
En août 184o, quittant la Lorraine, il écrit :
Je reviens de Plombières, mon cher Buloz, et je trouve votre lettre à Mirecourt. Ne croyez pas que ce soit par négligence que je ne vous ai rien envoyé.