CO SIM A
mot approuvé et aimé de toi et de mes amis, a soulevé des éclats de rire et des tempêtes d'indignatiou. On criait sur tous les bancs que la pièce était immorale, et il n'est pas sûr que le Gouvernement ne la défende pas.... Les acteurs, déconcertés [)ar ce mauvais accueil, avaient perdu la boule et jouaient tout de travers*. »
Cette chute de Cosima est de mauvais augure, et la « sifilade » présage d'autres orages. L'année 1840 verra naître le Compagnon du Tour de France, roman issu des idées sociales que Pierre Leroux avec George cultivait. On verra surgir à cette époque autour de George Sand, et par suite dans ses romans, toute une floraison de prolétaires, prosateurs ou poètes, au génie desquels elle croyait : Charles Poney, le père Magu, tisserand et poète, c( qui s'inspirait de La Fontaine », Agricol Perdiguier, le héros du Tour de France. Il y aura Savinien Lapointe, Durand, Gilland le serrurier. Hélas! leurs œuvres n'ont pas laissé de .souvenir dans l'ingrate mémoire des hommes, et sauf Jasmin le coiffeur, et Reboul le boulanger, les poètes prolétaires de 1840 sont fort oubliés aujourd'hui.
Agricol Perdiguier, « ouvrier conscient », auteur de plusieurs livres sur le a compagnonnage », sembla à George un type idéal; elle voulut présenter cet ouvrier menuisier à la Revue,
i58 FRANÇOIS BULOZ ET SES AMIS.
mais F. Buloz déclara n'en pas vouloir, et refusa le Compagnon du Tour de France. Plus tard, l'auteur crut trouver une fois encore la personnification vivante de son héros dans Charles Poney; elle écrivit à celui-ci : « L'idée qui m'a fait rencontrer le type de Pierre Huguenin n'en était pas moins une conception de la vérité. Vous êtes autre, et vous êtes mieux. Vous êtes poète, donc vous êtes plus richement doué et vous êtes plus homme que lui. Vous n'avez pas cherché l'idéal de l'amour dans une caste ennemie,... etc. » Cet homme avisé était, au dire de quelques-uns, ouvrier vidangeur ^
Il est à remarquer que les héros de George Sand s'éloiarnent souvent de leurs modèles; les types créés par elle, désintéressés et sublimes, ne songent qu'au relèvement de leur caste, et noblement, repoussent la main et les bienfaits des héroïnes sensibles qui veulent améliorer leur sort. Mais le bon Magu, ou le brave Agricol « ouvrier conscient », ignorant ces délicatesses, acceptent, avec une grande bonhomie, les nombreux secours que la main généreuse de Lélia leur prodigue.
Bref, plutôt que de laisser ces hommes à leur rabot ou à leur navette, quelques lettrés, les uns sincères comme George, d'autres qui l'étaient
1. « Selon une autre version, dit W. Karénine qui vient de parler de la profession de maçon exercée aussi par Poney. Poney ne fut pas même maçon, mais ouvrier vidangeur et elle cite : V. George Sand : Questions d'art et de littérature. — W. Karénine, G. Sand, déjà cité.
LE ÇROCÈS. 159
certainement moins, les encouragèrent à publier leurs poésies et leurs « récits». Perdiguier écrivit même une pièce en cinq actes. Quelques-uns, en 48, firent de la politique, comme ce dernier qui, exilé sous l'Empire, finit petit libraire sous la troisième République; et Gilland le serrurier, gendre du père Magu, qui mourut phtisique. Ce Gilland professait un socialisme évangélique, qui n'était pas sans beauté, et lisait saint Bernard dans sa prison; d'ailleurs reconnaissant à George et l'adorant, s'épuisant à faire des serrures pendant le jour, et de la littérature la nuit.
Chez George Sand et autour d'elle, ce fut un véritable engouement. On se plaisait à découvrir le génial ouvrier, le nouveau Déranger, sorti du peuple, une lyre à la main; et George, généreusement, écrit des préfaces aux Magu, Gilland, Poney, corrige leurs vers^ etc.
Devant ce délire, F. Buloz demeurait froid. Il ne partageait pas l'enthousiasme de la Reine et de sa cour, et estimait que le maçon n'avait que faire d'une plume; puis l'introduction du bon prolétaire dans le roman, et ses amours avec des Irène de Villepreux, lui paraissaient dépasser la mesure du bon goût. De jour en jour les idées de George la séparaient donc de celles de F. Buloz.
Enfin, il y eut entre le directeur et le collaborateur, cette même année, un procès.
Quoique cette histoire soit fort aride, il me faut la conter, et avec précision — d'autres l'ont
contée avant moi, trop légèrement puisqu'ils ont dit que F. Buloz avait perdu son procès, ce qui est parfaitement faux.
Mais pourquoi ce procès?
Il est certain qu'on aurait pu l'éviter, et que ces dissentiments auraient pu se terminer amiahlement, sans l'hostilité de la « cour ». Cette cour, et Pierre Leroux en tête, eut sur George une influence qu'elle se plut, d'ailleurs, à subir. Ce « philosophe social est, dit Heine, pour George Sand, un directeur de conscience littéraire, une espèce de capucin philosophique ». Pierre Leroux, on le verra dans l'histoire de la fondation de la Revue Indépendante, exerça tout son pouvoir à séparer George Sand de F. Buloz, et à exciter ses rancunes contre lui. Les autres amis de Nohant ne furent pas étrangers non plus à cette querelle, ainsi qu'en témoigne un avis dicté par Rollinat, et qu'on a lu déjà sur une lettre de George*. Enfin, chacun donnait un conseil, et tout le monde, au lieu de l'éteindre, attisait le feu. M. Gaubert jouera, lui aussi, un rôle important dans l'affaire du procès. M. Gaubert est ce docteur, ami de George, et tout dévoué à sa famille. Il y aura donc, pour prolonger les dissensions et les envenimer, « les intermédiaires » redoutés de F. Buloz, et... les hommes d'affaires de G. Sand.
Comment naquit ce procès?