Collection S. de Lovenjoul, Inédite
... «Je ne m'évertuerai pas à défendre ma sincérité. Je la crois assez bien établie, même auprès de vous, quoique vous sembliez dire.
» J'attendrai les événements et m'y prépare, bien sur que ma bonne foi éclatera, je le répète, à tous les yeux, même aux vôtres.
» Vous êtes mal conseillée, mal servie, vous le reconnaîtrez, comme vous reconnaîtrez aussi que je vous ai dit toute la vérité dans l'affaire qui nous divise en ce moment.
» Ma femme vous fait ses amitiés. Peut-être la verrez-vous dans le Berry, car elle va chez M. Bonnaire, à Brousse. »
11 faut parler ici de M. Gaubert, ce bon ami. George Sand l'envoya chez j\P Boinvilliers, avocat de F. Buloz, pour connaître son opinion, et aussi — car elle s'y perdait — pour tenir de lui un résumé de l'afîaire — et ceci ne prouve-t-il pas que George avait peu suivi cette affaire et que les « intermédiaires » avaient agi pour elle?
]VP Boinvilliers est un ami de Gaubert. Très loyalement, car c'est un parfait honnête homme, l'avocat dit sa manière de voir — et d'abord : « qu'un procès est toujours une mauvaise chose * ».
Et puis il explique à Gaubert :
« George Sand voulait faire une édition populaire et avait peut-être déjà traité de cette édition
1. Lettre de Gaubert à G. Sand. Collection S. de Lovenjouly Inédite,
avec Perrotin, mais il y avait un obstacle : c'était M. Buloz et ses volumes.
)) Pour les ouvrages compris dans le traité, il y avait (selon M. Buloz) à fixer le point de départ des cinq années. Pour les ouvrages postérieurs, il y avait nécessité d'attendre que l'édition fût écoulée avant d'en faire une autre. »
Tout cela est parfaitement net. M*" Boinvilliers continuant son explication, parle de la cession à Magen et Comon.
« C'est alors que l'assignation fut lancée.
» M. Buloz et votre ami sont parfaitement d'accord sur ce qui se passe entre eux avant le départ de ce dernier (le départ de G. Sand pour Nohant), et M. Buloz désire encore, je crois, pouvoir l'assurer, que ce qui fut dit soit fait. Mais George Sand avait laissé pour la défendre deux hommes d'affaires capables, ardents et bien dressés, qui ont tout dérangé. M. Buloz était si peu préparé à leurs attaques, qu'il se rendit seul, sans conseil, sans avoué, sans agréé, devant Plasson, rapporteur nommé par le Tribunal de Commerce. MM. Falempin et C'% sortant des termes de la demande, ont prétendu que la cession faite à Magen était contraire au traité, et que Buloz ayant vendu, ils pourraient réimprimer dès le lendemain. Prétention très peu honnête et très peu ?>QTi^è,Q,àon\iQ n' accuse en aucune façon votre ami^,
1. Votre ami : c'est ainsi que M" Boinvilliers désigne G. Sand à Gaubert.
Dieu m'en préserve! mais il a bien fallu se défendre, et Ton en est venu à chercher un avocat; il ne me paraît pas que Buloz ait eu tortjusqu'ici. Enfin, et pour conclure, pourquoi ce débat entre deux personnes qui ont été si longtemps rapprochées d'intérêt et de relations? Ceci deviendra successivement une grave querelle, qui réjouira le public des audiences et des journaux... »
L'avocat conseille à Gaubert de dire à son ami : « Je ne veux pas de querelles semblables pour vous. Votre absence même, croyez-le, n'est pas un motif pour laisser faire de pareilles choses en votre nom. » Et Gaubert ajoute de lui-même : « Je croîs qu'il est sincère et vrai (Boinvilliers), c'est dans sa nature; de plus, cette explication est conforme à la vôtre, en ce qui touche le point que vous avez traité. Pour moi, jugeant en équité, il me semble de tout droit... »
Alors on croit que c'est fini? Mais non, Gaubert a bien reconnu, malgré lui, et à son corps défendant, que Buloz a raison, qu'il a agi honnêtement, qu'il n'y a pas matière à procès, mais après avoir reconnu cela, il faut qu'il éclate :
« Si malgré la connaissance antérieure du traité de Buloz avec Magen, vous voulez poursuivre l'incident qu'offre ce traité (c'est-à-dire si contre toute honnêteté vous vouliez suivre la mauvaise route où veulent vous engager Falempin et G'*), je vous dirai l'opinion que j'ai du. Buloz, du Véron et de tous leurs pareils, qui trafiquent ignoble-
ment de la vérité, de la justice, etde tous les nobles sentiments. La haine que je ressens au fond du cœur pour eux, me fait souhaiterque vous gagniez votre cause; persistez, et je vais faire pour vous les vœux les plus ardents, mais c'est là de la passion et je le sens bien.
» ... Dans mon opinion, tout convient contre eux, jusqu'à la pendaison inclusivement K »
M. Gaubert est énergique.
Le procès, malgré tout, eut lieu.
Voici le jugement :
Tribunal de Commerce, le lundi IG mai 1842.
« Le Tribunal fixe au 24 décembre 1841 l'époque à laquelle cesse la jouissance de Buloz et Bonnaire sur les' ouvrages compris au traité verbal de 1835, en exceptant le roman de Lélia ^.
» Fixe au 24 juin 1842 le terme de leur propriété sur ce dernier roman.
» Dit que pour les ouvrages non compris au traité de 1835, la jouissance exclusive de Buloz et Bonnaire et de Magen et Comon, leurs ayants droit, cessera le 1" janvier 1843.
» Dit qu'il n'y a pas lieu d'accorder de dommages et intérêts à F. Buloz et Bonnaire pour la non-livraison à'Engelwald.