‹ Fran©ois Buloz et ses amisChapitre 98 sur 173 · LA « REVUE » MENACÉE · texte numérisé non relu

LA « REVUE » MENACÉE

et, en échange de l'autorisation gouvernementale nécessaire, proposa d'avancer 400 000 francs au ministre pour le rachat de la Revue; le même Ardouin tenait aussi une somme de 100 000 francs en réserve, pour les comynissions indispensables.

En échange de ces quatre cent mille francs, Ardouin (dit le Bancal) serait autorisé à donner des soirées dans un vaste appartement de la place Vendôme, où l'on viendrait sur invitations. « Une marquise authentique, un général de l'Empire », feraient les honneurs à ces réunions, qui auraient ainsi l'apparence de réunions mondaines et privées... Mais un discret comité, nommé parle gouvernement, surveillerait chez la douairière, d'un œil vigilant, un jeu de roulette et de trente et quarante.

Qui se chargea de présenter cette combinaison à l'austère Guizot? Fut-ce H. Bonnaire? Bixio? Je ne sais. Guizot ne la repoussa pas, il dit seulement : « Causez de cela avec Génie » (son chef de cabinet). Mais Génie échoua, et la proposition aussi, devant le conseil des ministres, car il fallut consulter Delessert, préfet de police, qui se montra intraitable! et voilà comment la Revue échappa à un troc, assurément pittoresque, mais qui eût été néfaste à son libéralisme*.

A la suite de cela, Buloz écrivait à Bocage :

1. Joseph d'Arçay (de Malherbe) a noté cette histoire tout au long dans ses Indiscrétions contemporaines. Souvenirs intimes (Galmann-Lév)-, 1884).

Je ne m'étais pas trop alarmé, mon cher ami, et vous en jugerez ainsi quand vous connaîtrez les choses Ce n'était pas moins, comme vous dites, qu'une combinaison pareille à celle du Siècle, et conduite par un ministre en personne. Mais enfin nous nous sommes conciliés encore, et hier nous avons dîné tous ensemble à la maison. Néanmoins le ministère ne se tient pas pour battu, et offre toujours deux cent mille francs, ce qui est bien tentant. Je crois les Bonnaire incapables de céder à une pareille offre, surtout après les paroles données et notre réconciliation, mais je crains les machinations nouvelles, et le travail qu'on ne manquera de faire pour nous diviser.

Le but de cette transaction n'allait pas à moins qu'à ma destitution, et à ma dépossession de la Bévue tout à la fois; mais je dois dire qus ces messieurs ont loyalement reculé quand ils ont vu la gravité et le danger pour moi. C'est le dernier numéro de la Revue et l'article de M. Duvergier qui a fait tout ce bruit, et ce trouble pour moi ; cependant des ouvertures étaient faites au ministère, dès le mois de mai comme on me l'a avoué, et probablement sous l'empire des mauvaises humeurs que vous savez.

Quoi qu'il en soit, je dois oublier tout cela, et je le fais avec grande joie; je ne demande qu'à vivre en bonne et franche camaraderie avec des amis de dix ans, et à faire disparaître tout ombrage s'il en pouvait rester. Nos intérêts le demandent, autant que nos liaisons d'amitié.

Comment la prose de M. Duvergier de Hauranne avait-elle ému à ce point le ministère Guizot?

LA u HEYUK » MENAGEE. 1^9

L'article parut le 1" septembre 1841, et était intitulé : De la convention dxc 18 juillet et de la rentrée de la France dans le concert Européen.

M. Duvergier de Ilauranne s'y montrait mécontent de la Convention du 13 juillet, et traitait durement les ministres et le gouvernement. Cependant l'article avait paru avec cette note : « Ce remarquable travail s'écarte sur plusieurs points des vues développées en d'autres circonstances parla Revue, notamment en 1838; il y trouve pourtant naturellement sa place, à titre d'opinion élevée et sincère... d'opinion sérieuse et approfondie. »

Malgré cette note, l'article avait mécontenté en haut lieu, on ne peut guère s'en étonner. M. Duvergier blâmait la politique « inerte et timide de la France », et son adhésion au funeste traité du 13 juillets II aurait préféré la politique de l'isolement à une soumission qu'il trouvait humiliante, ou à de faibles protestations, que Lord Palmerston, qui jetait sa griffe alors sur l'Egypte, traitait avec mépris; Duvergier écrivait : « La France n'occupe pas la place qui lui appartient parmi les nations » ; et encore « ceux qui l'aideront à la reprendre, quels qu'ils soient, obtiendront son amour et sa reconnaissance. Je n'ai pas

1. ■ On sait, disait M. Duvergier de Ilauranne, (jue le 13 juillet dernier deux actes ont été signés, l'un sans la France, pour déclarer, bien que dans des termes assez équivoques, le traité du 15 juillet (1840) accompli et éteint; l'autre avec la France, pour assurer à la Porte la possession exclusive des détroits, etc.

besoin de dire quels seraient ses sentiments pour ceux qui l'en empêcheraient... »

L'incident amené par l'article Duvergier de Hauranne n'est pas un fait isolé, et pour Duvergier il s'est renouvelé en 1844. Cette fois l'article traitait de La discussion de Vadresse et de la situation nouvelle des pai^tis. A la suite de. celui-ci, autres menaces, plus précises encore. A propos de ces menaces, F. Buloz alla voir M. Thiers. J'ai trouvé dans les papiers du directeur de la Revue et concernant cette visite, la note suivante qu'il avait soigneusement datée, et qu'il considérait comme une sorte de testament :

Paris, le 18 février 1844, à 2 h. de l'après-midi.

Dans une conversation que je viens d'avoir avec M. Thiers, et où je lui exprimais mes inquiétudes sur le sort de mes enfants, si je venais à être frappé après mon entrée dans Topposition, et l'insertion de Tarticle de M. Duvergier de Hauranne sur la Situation nouvelle des partis, M. Thiers m'a rassuré avec beaucoup de cordiaHté : « Pour vos enfants ils ne seront pas oubliés, et je dis ceci d'une façon sérieuse, j'assurerai votre avenir dans la mesure du juste et du possible, de façon que vous et vos enfants serez à l'abri. »

Je ne sais ce que me réservent les événements; mais s'il m'arrivait malheur, je désire qu'on rappelle cette conversation à M. Thiers. J'ai l'ai toujours trouvé bon et sûr dans ses rapports de bienveillance et même d'amitié avec moi, franc dans les promesses

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