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LE FUMEUR

(Collection Schloss.)

médiocre se voit au musée de Harlem, tandis que l'original serait conservé, selon M. Bredius, dans l'ancienne collection Kircheim, de Paris ; selon M. Hofstede de Groot, à Paris aussi, chez M. Jules Porgès. Il nous montre un homme au regard net et énergique dans une physionomie ravagée, les yeux fortement cernés, les joues et le front creusés de grands sillons ; le nez busqué ouvre de larges narines frémissantes, par-dessus une moustache sèche et courte et des lèvres sensuellement fortes. Une barbiche à poils rares termine en pointe sur le col blanc un peu froissé, cette figure à la fois douloureuse et fière, rêveuse et très volontaire, qu'encadrent, couvrant les oreilles, d'épais cheveux noirs, et que surmonte, négligemment posé de côté, un chapeau noir aux bords relevés etde forme assez haute. Surtout la bouche est curieuse et offre une expression singulière de gourmandise charnelle ardente et déçue, de tristesse et d'ironie tempérée.

Frans Hais acomposé ses portraits dans les attitudes les plus variées et les plus simples. Ses personnages sont vus à micorps ou jusqu'aux genoux ; très peu se présentent en pied, de grandeur nature; d'autres, comme le sien propre, sont presque des miniatures. De face, de trois quarts, de profil, ils portent les apparences de la gravité, de la bonne humeur, du laisser-aller, de la grosse gaîté, de la franchise ou de l'humour; ils révèlent un monde familier de sentiments aisés et quotidiens. Les uns sont de mise élégante et recherchée, et le peintre avec complaisance en détaille les minuties voulues, étoffes brodées, passementeries, dentelles, soies,

bijoux et pierreries ; d'autres ont revêtu négligemment un costume banal dont l'artiste anime, sans insistance, par quelques touches rapides et sommaires, la qualité, la matière, dans leur simplicité, dans les plis et la commodité de leur usure.

Si Ton entreprenait de dresser le catalogue des portraits peints par Hais, il ne serait pas suffisant de parcourir les musées de Hollande, d'Allemagne, d'Angleterre, de Belgique, de France, d'Autriche-Hongrie et de Russie. Après les collections publiques de Pétersbourg, de Buda- Pesth, de Vienne, de Bordeaux, de Paris, de Bruxelles, d'Anvers, de Londres, d'Edimbourg, de Hampton- Court, de Munich, de Dresde, de Cassel. de Francfort, de Schwerin. de Gotha, de Brunswick et de Berlin, de Rotterdam, de La Haye, de Harlem et d'Amsterdam, il faudrait passer dans de nombreuses galeries particulières, entre autres à Buckingham-Palace, chez le duc de Devonshire, visiter les collections Northbrook, Spencer, Warde, en Angleterre; Six. à Amsterdam ; d'Arenberg. à Bruxelles; Gustave de Rothschild, J. Porgès. Ad. Schloss à Paris, etc.. Mais on se fera une idée suffisante de son œuvre si l'on connaît Harlem et Amsterdam. Berlin et FErmitage.

On n'oubliera pas que les plus anciens tableaux authentiques de Hais remontent à 1616. Parmi les portraits de date relativement reculée se remarquent, par conséquent, à Amsterdam. lePortrait de NieolaesHasselaer. major de la ville, et celui de Geertruijt van Erp, sa femme, antérieurs tous deux à 1620. En effet, en 1620, cette dernière

mourut, âgée de vingt-quatre ans, et les tableaux nous montrent des personnages à qui l'on eût, à défaut de la précision de renseignements biographiques, donné d'instinct vingt-cinq ans tout au plus.

Nicolaes Hasselaer, en buste, le coude au bras d'un fauteuil et la main posée sur une canne, tourne, d'unbrusque mouvement, la tête vers le spectateur. Toute vie estimpartie par l'impromptu savant de la touche aux chairs du visage , .et il semble que le modèle ait été à son insu instantanément saisi, plutôt qu'il ne reste figé dans une pose apprêtée. Ce visage s'accentue de tout ce qui s'y offre, dans les creux, les sillons, de traces d'ardeurs épuisées et de fiertés ferventes, comme si on les eût surprises, vivement, avant que se fût recomposé le masque volontaire et obligé. La chevelure emmêlée sur le front et sur les tempes, un souffle léger la soulève au-dessus de l'oreille; lessourcils sont brouillés, les yeux cernés, le regard un peu trouble; des plis, qui ont amolli les chairs pourtant chaudes encore et rosées, glissent aux lèvres qu'ils adoucissent, tandis que, de place en place, des mèches folles jouent au front en une ombre épaissie. Le pinceau hardiment a creusé aux manches et aux manchettes, a vaguement indiqué au coude gauche et effleuré de pâles luminosités les ombres de plus en plus noires du fond.

Geertruijt van Erp, presque de face, plus que lui est posée. Son corsage est, selon la mode du temps, tout broché de fleurs. On ne la voit qu'en buste. La jeune femme heureuse et pensive a admis en son ajustement toute la

coquetterie possible : de belles manches brodées avec des crevés, une large fraise empesée bien raide d'où descendent en pendeloques sur la poitrine des dentelles légères, et, en bordure à l'ample masse de sa chevelure noire très tirée, la guipure dentelée d'une coiffe qui l'auréole. Le haut et frais visage à peine se teinte dans sa matité calme de quelques rougeurs ; aux sourcils, le noir est profond comme aux cheveux; des bruns d'ambre ardent allument les prunelles: les fortes lèvres se marquent bien rouges, rehaussées d'un trait de blanc lumineux.

A Berlin, un portrait de même genre, mais plus récent (1629). séduit encore davantage. La mode a heureusement évolué. Le col large et tombant, tout bordé de guipures riches, remplace la fraise rigide; la robe d'étoffe sombre, toujours brochée, est moins théâtrale, plus souple ; une coiffe, de forme analogue, met cependant, autour de l'épaisseur des beaux cheveux châtains, une plus coquette grâce. Le visage aussi est plus éclairé par la douceur d'une pensée qui en affine la bonté, mêlée d'une pointe d'ironie tendre en éveil. Le coup de pinceau, moins soigneux ou plutôt moins méticuleux dans le détail, prend une allure libre et vigoureuse, sans rien perdre de sa justesse précise. Le traitement des mains, où Hais a toujours excellé, est ici prodigieusement souple, solide et expressif. C'est une œuvre de maîtrise et de pleine maturité.

La conception est moins large en des portraits plus rapprochés du début, ceux de 1616, qui appartiennent au musée de Casse! . A La Hâve, les Portraits de Jacob Pie-

tersz. Olycan et de sa femme, Aletta Hanemam, datés l'un et l'autre de 1625, sont encore, principalement le dernier, d'une évidente sécheresse. Le visage est peint très ouvert, en pleine probité. La voilà, cette jeune femme de dix-neuf ans, vieillie sous ce bonnet absurde, engoncée dans la fraise énorme, raide et bête et dans ce dur corsage tout orné d'or, se relevant en pointe par-devant l'abdomen sur sa jupe rose-groseille. Elle est là qui étale toutes ses parures, la grosse chaîne d'or à la ceinture, la pendeloque de perles, l'anneau à l'index de la main droite, et les dentelles de ses manchettes, son bracelet, la richesse d'appara des gants que tient une belle main nue.

A cette époque, la facture de Hais n'est pas emportée. Dans le Portrait d Olycan, aux reliefs sobres du modelé, dans la tranquillité de l'attitude, dans le délaîl scruté de toute la figure, la vie est concentrée. Le fond est d'un gris uniforme, dégradé à peine de quelques taches à la hauteur de l'oreille, auprès de l'écusson familial suspendu, avec l'inscription : JEtat. suœ 29. A0 1625. 11 porte un ample costume noir, qui laisse à découvert les manches couleur réséda que traversent horizontalement des soutaches noires. La triple collerette, ou fraise légère, s'ébouriffe et forme comme des couronnes superposées de corolles d'œillets blancs ouverts et un peu froissés. Une double pendeloque de batiste à guipures en descend jusqu'au milieu de la poitrine. La vivacité d'un regard droit et sérieux anime le portrait entier, dans ce visage sobrement marqué de bistre, de rose rehaussés de noirs profonds et, par endroits, de

blancs subtilement insinués. La chevelure bien rangée et calme, la moustache drue, la barbiche fournie et peignée, la matière merveilleuse dune oreille légère et dure, d'un dessin si personnel, et. comme toujours, la forte beauté des deux mains, tout est d'un grand peintre déjà, très vigoureux et très savant.

Nous assistons à l'éelosion d'une personnalité fougueuse : jusqu'alors l'étude scrupuleuse du petit accident bridait sa main, bien que. dans ce genre, il eût accompli des prodiges de vérité précise et de chaleureuse netteté. Il faudrait qu'on se souvint de l'extraordinaire petit Portrait d homme de la collection Jules Porg es. du précieux Portrait de vieille femme de la collection Ad. Schloss, des petits portraits du musée de Berlin 1 1627 et 1629 1. du Portrait enfin, à Amsterdam, de l'Ecossais John Barclay, plus insoucieusement brossé, plus brusque, plus verveux. et. par parties, selon un procédé qui deviendra cher à Hais. tout juste indiqué.

D'un tableau de cette espèce, que le musée Boymans. a Rotterdam, possédait, mais qui fut détruit dans un incendie en 1864 il en conserve une copie insuffisante |, Burger s'est écrié : « Quel bijou que le petit Frans Hais î... » et. rappelant les « vaillants portraits en pied, comme celui du inusée de Brunswick, peinture étrang-e et grandiose. comparable aux chefs-d'œuvre de Rembrandt, de Velasquez et de Titien ». il s'émerveillait : « Cet artiste fougueux qui couvrait en un jour une toile immense, le voici portraitiste en miniature. »

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