LE JOYEUX BUVEUR
(Musée d'Amsteidam.)
avec de la mollesse, soutient devant le visage l'extrémité d'une flûte (Schwerin); ailleurs, dans une sorte de rire extatique s'absorbe l'enfant au toquet à longue plume, qui, d'une main aussi tenant la flûte, lève la gauche pour marquer la mesure, tout empli d'une surprise heureuse, et abaisse les yeux vers le texte musical qu'il chante (Berlin); à Casse! , le luth appuyé sur la table où se trouve ouvert un cahier de musique, un enfant pose au manche la main gauche, tandis que, les yeux sous les paupières abaissées s'attachant aux notes, il chante en indiquant de sa droite ouverte le rythme à son compagnon plus jeune et plus insouciant.
Le chant, la musique ingénue et naïve, presque balbutiante et où la gaîté du cœur emporte, sans préoccupation d'harmonies savantes et rares, une cadence aisée, a, de la sorte, au début de la carrière de Hais, traduit l'entrain primesautier de ses rêves intimes et de ses aspirations. C'est son art, folâtre, confiant et sincère qui se joue en fraîches et légères chansons aux lèvres de tous ces enfants, ou qui se livre sans retenue ni scrupule à la jouissance éperdue d'un rire merveilleux.
D'une fougue plus désireuse, le rire adolescent se traduit par une aubade frénétique, dans le Bouffon ou le Fou, qui accompagne son chant saccadé sur la mandoline. On le voit à mi-corps, la main gauche remontée au manche de l'instrument: des doigts de la droite mollement recourbés, il caresse — on les voit courir — les cordes, et sa bouche entr'ouverte rit en chantant, ses yeux à la dérobée lancent
des regards de côté, le vent joue aux mèches noires de sa chevelure que cime, chiffonné, un étrange honnet jaune. Son pourpoint noir est tout brodé de brandebourgs rouges qui s'échelonnent sur les manches et qui entourent, sous le petit col blanc, le cou et le haut de la poitrine. L'ardente vigueur de la peinture, où tous les traits vivent mouvementés, estsoutenue, sur le front, par-dessous les cheveux, au long du nez, autour de la bouche et derrière la joue à contre-jour, par les épaisseurs nettes d'une ombre noire solidement étendue. Surtout entre les doigts de la main haute, et sur le corps de la mandoline, au pli des phalanges et au bout des ongles qui vont et viennent, la mobilité extraordinaire de l'ombre avec eux-mêmes se déplace et palpite.
L'original de ce tableau, comme l'a établi sans conteste M. Bredius, se trouve dans la collection, à Paris, de M. le baron Gustave de Rothschild. Le musée d'Amsterdam ne possède qu'une copie d'atelier, excellente il est vrai, quoique, dans certains détails, si l'on compare, dans le costume peint plus posément, une vigueur moins appuyée aux plis de la figure, une vivacité moins pétillante aux regards, quelque relative mollesse à la paume des mains, le jaillissement de l'improvisation du maître y fasse un peu défaut.
Le Fumeur, le prototype de tous ces fumeurs dépenaillés, gais et sans souci, la bouche ouverte, les paupières écarquillées, qui firent la joie, clans la suite, des Ostade et des Brouwer, montre cependant encore un visage
Irais, jeune et souriant (collection de M. Ad. Schloss)- Le Jeune Pêcheur de Harlem^ que conserve le musée d'Anvers, et dont on trouve une réplique avec variantes à Dublin, fut peint sans doute aux environs de 1640. Cette toile, dans sa fermeté hâtive, avec cet aspect d'ébauche où toute chose néanmoins a pris sa valeur propre et décisive, présente un considérable intérêt, d'abord parce que le peintre, contrairement à sa coutume, y brosse, à coups ardents et précis, un paysage sommaire? très caractérisé, et parce que la figure à laquelle il s'est arrêté est fort exceptionnelle dans son œuvre à une époque d'activité brillante où la production de portraits patriciens ou de groupes corporatifs l'absorbe presque entièrement.
Dans la dune au duvet verdâtre, près de buissons dont un vent cinglant agite les hautes herbes drues, tandis que? au fond, s'aperçoivent sous le gris de plomb d'un ciel gros de pluie les menaçantes lourdeurs d'une mer fuligineuse? se dresse le voyou déluré aux yeux impudents, la bouche entr'ouverte, le nez brusque et effronté, les cheveux, sous sa petite casquette d'un rouge tout souillé, au hasard plaqués par mèches folles sur le front. Il est prêt au rire et à l'injure; ses dents carrées sont ébréchées; l'œil gauche, qui louche, rentre dans le coin de la paupière, et sa joue est toute froissée, toute meurtrie. Il passe, mains disparues sous la loque de son manteau, la hotte d'osier rejetée derrière l'épaule. Et des hachures de la couleur ont construit et modelé, avec des jaillissements de blanc, de
rouge, de brun, de noir dans les ombres, ce visage bardi et ouvert, le front, les sourcils, les prunelles ardentes, le menton et le cou, et cette espèce de surcot martelé de touches rougeàtres. et ces baillonneuses manches bistres, verdàtres et glauques.
Il allait plus loin encore dans l'évocation de types d'une vulgarité formidable et éhontée quand il s'appliquait à faire grimacer dans sa magnifique hideur le masque terrifiant, ricaneur et hébété de Hille Boôôe, la sorcière de Harlem.
Au musée de Lille, elle nous présente sa tète admirablement recuite et saurée. A Dresde, on la découvre, face déprimée sous un bonnet malpropre, bouche éclentée et grande ouverte, les yeux aussi hésitant entre le rire et l'invective, tournée à demi, derrière la table où grouillent, superbes de graisse et de couleur, crabes et poissons, vers Y intrus qui. le pot de bière et la pipe à la main, lui a lancé par surprise un long jet de fumée. Cette fois, en vérité, l'importance de la « nature morte ». la nature de la scène, la ressemblance de la tête du fumeur avec les têtes de fumeurs de Brouwer (voir au Louvre) donnent, plutôt que des motifs de facture ou tout autre indice, la quasicertitude que Hais n'y a pas travaillé seul. Certains critiques vont jusqu'à ne plus l'attribuer à son atelier même et à en faire, en raison du monogramme F. H. F. (Frans Hais Franszoon). l'œuvre personnelle d'un de ses fils.
Apparue, au musée de Berlin, entre le profond pot à bière dont elle tient levé le couvercle et le hibou familier juché sur son épaule, la Sorcière grimace son rire convul-
sif et grinçant. Dans sa figure creusée d'énormes sillons, tannée, abîmée par la misère et l'ordurière débauche, Hais amoureusement l'a saisie, fouillée, tripatouillée dans toute l'horreur de son débraillé cynique ; cependant, aussi peu de couleur que possible ; de larges coups repris, appuyés, ou glissants de la brosse déterminent la plastique puissante de cet être fantasque et hallucinant.
Un autre jour, le modèle a été, au contraire, une créature de charme et de santé robustes, de neuve et d'énergique allégresse. C'est au Louvre que s'épanouit le rire clair de la belle Bohémienne, en chemisette amplement ouverte sur la richesse d'une poitrine jeune et pleine, si caressante à l'œil, si tentante. La pointe des seins est tout juste cachée; ils sont soutenus et pressés par la barrière d'une vaste et rouge ceinture suspendue par des bretelles aux épaules. Sur le cou ferme, fort et rond, un peu hâlé, éclôt, fleur large ouverte au soleil, ce visage coloré, ardent, gras et tout rose, avec de la moiteur, avec une belle chaleur charnelle, et, dans les blancs, dans les carmins, rabattus de bistres, de bruns, de noirs, une pulpe savoureuse pour les baisers qui y fondraient. Les lèvres à peine détendues sur la pureté des dents, les yeux souriants un peu moqueurs, les narines frémissantes, prévoient, suspectent le désir, le raillent et l'appellent. Très haut, très lisses sur les arcades sourcilières, le front s'encadre de la plus splendide. de la plus noire chevelure ébouriffée, embroussaillée, rejetée d'une saccade par derrière, avec de petites mèches rétives et l'éclat, de côté, d'un petit ruban
rouge à demi dénoué. Le fond neutre du tableau s'interrompt sur la gloire pâle d'un ciel bleuté, dont le souffle la caresse.
Enfin, Frans Hais, qui prisait, pense-t-on, les plaisirs de l'ivrognerie, à plusieurs reprises, peignit ce qu'il appelle le Joyeux Buveur : soit qu'il représente, comme on le voit, à Cassel, au musée, ou dans la collection, à Paris, de M. Jules Porgès, une sorte de Malais au vêtement d'un rouge passé avec des parements jaunâtres, ouvrant le couvercle d'une cruche à vin, et riant, d'un rire de béatitude et de bruyant hébétement, de ses yeux que l'ivresse mouille et diminue, de sa lèvre lourde, humide et grasse ; — soit qu'il en fasse, comme dans celui, inoubliable, du musée d'Amsterdam, un délice enchanteur de jaunes radieux et divers. Le Joyeux Buveur^ qui date probablement de 1627, sur un fond gris pénétré "lui-même de jaunes luminosités caressantes, s'y dresse, étroit des épaules, avec sa fraise tombante, son chapeau ample et rond, de grandeur nature, et coupé à la ceinture. Les jaunes s'y fondent aux chairs mates du visage, accueillant en transparence des reflets zébrés de blanc, paraphés ou soutenus de noirs brusques et brefs, et se mêlent même de verts très pâles pour former PébourifTement de la blonde chevelure. D'un retroussis des tons tel méplat se trouve soudain rehaussé. Tout de premier jet, nerveux et pétillant, la bouche s'exclamant, les yeux gais et malicieux, il sursaute plein de bonne humeur et d'enjouement vif, et sa main droite, la paume ouverte, démontre, cependant que la gauche tient un verre
Cliché Hanfstaengl.
PORÎRAIT DE WILLEM VAS I1EYTHUYZEN (1639).
(Musée de Bruxelles )
FHANS HALS. 55
empli d'un vin magnifiquement doré, comme est doré son superbe justaucorps d'un jaune qui brûle, comme sont dorés la chaîne et le médaillon de sa ceinture.
L'œuvre de Hais ne se divertit pas souvent, comme en ce chef-d'œuvre, au chatoiement libre des tons dans une teinte à éclat. Généralement elle est plus réservée, diversifie seulement les valeurs et les nuances au pli d'étoffes sombres. Mais toujours elle prend soin de faire flamber la vie aux carnations et aux muscles du visage et des mains.
Vf. — Portraits et groupes de familles.
Les portraits de personnages en leur vivant réputés, que Frans Hais nous a laissés, arrêtent peu notre attention, en raison de leur célébrité. C'est le peintre seul qui la force. Que nous importe, sinon en deux ou trois occasions, la ressemblance plus ou moins authentique de ses portraits? Il n'y a guère d'exception que pour le Descartes du musée du Louvre, X Amiral de Ruyter, de la collection du comte Spencer, à Althorp, la petite figure du Docteur Tulp (galerie Six), qu'il est amusant de comparer au même Tulp de la Leçon d'anatomie. Pour le reste, ce sont des magistrats, des philanthropes, des professeurs, des officiers de milices bourgeoises dont les noms conservés ne nous importent guère, puis un Amiral inconnu (musée de l'Ermitage), un prédicateur, etc. Nous ne savons d'eux pas grand'chose, et à peine davantage du plus intéressant de ses modèles, de lui-même.
Mais que d'incertitudes! On a été porté à retrouver son image un peu partout, dans son œuvre et au dehors. N'at-on pas considéré, comme le représentant entouré de ses élèves, un mauvais tableau du peintre Michel Sweerts (qu'on donnait alors à Job Berckeyde), et qu'on peut voir toujours au musée de Harlem? Une inscription manuscrite, au dos de la toile, désigne comme personnages assis autour de la grande table de travail les deuxBerckeyde, et PieterMolijn, et Dirk van Delen, et Dirk Hais, et Herman Hais, Frans Hais le jeune, Reynier Hais, Johannes et ClaesHals^ tandis que le maître eût fait accueil à un visiteur de marque, Philips Wouwerman! Bien des raisons donnent à penser que cette indication est toute fantaisiste : ces peintres, très divers d'âge, n'ont pu être les élèves de Hais tous en même temps, et quelle inattendue façon de rendre hommage au génie du maître, de ne le montrer que de dos, saluant un rival illustre !
Avec plus de hâte encore, on le reconnaissait, sans s'appuyer cette fois d'aucun semblant de document dans le double Portrait d'un homme et cl 'une femme , que conserve le musée d'Amsterdam. Puis, dans une figure à mi-corps de la collection Spencer, dans une autre figure à mi-corps de l'Ermitage, et ainsi de suite. Du moins possède-t-on la certitude que, dans les Officiers et sous-officiers du corps des archers de Saint-Georges^ de 1639, il s'est, en compagnie de sonconfrèreCornelisSimonsz. vander Schalcken, représenté au coin supérieur gauche du tableau. D'autre part, il existe de lui un petit portrait, dont une réplique