‹ Frans HalsChapitre 14 sur 15 · JEUNE PECHEUR DES ENVIRONS DE HARLEM · texte numérisé non relu

JEUNE PECHEUR DES ENVIRONS DE HARLEM

(Musée d'Anvers.)

braillée et troussée, toutes ces mains et ces visages, et il a de la sorte composé un ensemble inattendu etparadoxal, mais, au suprême degré, émouvant. Plein d'une conscience judicieuse et inventive, il comprenait combien il eût été maladroit de ne point charmer et retenir le regard si dans quelque partie de sa composition il devait être attiré spécialement. Les vêtements se perdent dans l'ombre, il les pouvait traiter d'un élan plus sommaire, à la condition de ne pas amener l'œil à scruter bien à fond; des reliefs lumineux au bord des manches ont pour effet de le distraire ; les blancs distribués subtilement aux mains,, aux visages détaillés avecla plus impérieuse fermeté, les longues chevelures épandues jusqu'aux épaules et parfois écoulées d'étranges et vastes chapeaux campés hardiment sur les fronts, le soin précieux qu'il amis à terminer tel ou tel morceau particulier, choisi, avec maîtrise, àdes intervalles calculés, le livre aux doigts du premier personnage à gauche, la manchette ébouriffée du troisième, la fraise et le plastron du personnage entrevu debout dans l'ombre du fond, le costume extraordinaire du régent assis tout à la droite, avec cette tache rouge unique et violente que fait, au bord du cadre, l'avancée de son genou^ ce sont des subterfuges magnifiques et qui aveuglent sur les insuffisances. Les Régents apparaissent, certes, fantomatiques ; ce sont des êtres bizarres et puissants, ou, mieux peut-être, d'un impressionnisme assez particulier. Les yeux fatigués de la vieillesse, s'ils voyaient soudain six êtres réels réunis de même sorte, abaissant leurs paupières sur la brève vision

du plus fugitif instant, emporteraient un souvenir dont l'ensemble resterait brouillé, quoique précis et significatif dans ses parties essentielles et même dans un certain nombre de détails. C'est ainsi que Hais a peint, c'est ce qui nous déroute et nous captive.

La simplicité de cette méthode d'exécution et de composition ressort plus évidente et plus puissante dans le groupe des Régentes de l'hospice des vieillards. Les mêmes réserves, les mêmes subtilités, les mêmes hardiesses s'y font sans un heurt, sans une hésitation. Lequel des tableaux fut le premier achevé ? Ou bien les Régents constituent une tentative dont les résultats furent appliqués avec un succès plus complet dans les Régentes ; ou bien la main plus sûre quand il peignit les Régentes trembla et, si l'on ose dire, chevrota quand elle se mit aux Régents. Ceux-ci, c'est l'œuvre de recherches, de tâtonnements, attachante même par ses défauts et ses défaillances ; celles-là constituent de cette manière l'œuvre absolue et parfaite.

Les noirs n'ont jamais été plus profonds, ou à reflets, par places, plus chatoyants ; jamais les blancs éperdus, les gris délicats et lumineux n'ont vibré avec plus d'éclat. Pas une œuvre qui, au xvne siècle, exprime, avec une justesse aussi adéquate, l'âme étrange de vieilles femmes, d'une compassion attendrie presque douloureuse, d'une volonté étroite, d'une bonté sèche et mesquine, d'une soumission paisible à un monde inexorable de préjugés. Au fond assombri de la salle où elles se tiennent, on entrevoit au mur un neutre paysage peint dans le goût italien.

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Cliché Neurdein.

LA BOHEMIENNE

(Musée du Louvre.

FRANS HALS. Hl

Les visages maigres ont des pommettes saillantes, avec des taches rouge-brique, avec des meurtrissures qu'y ont creusées la vie et leur pensée fixe de pilié. Les mains tremblent et dorment, posées sur les genoux ou au bord de la table. Une seule, qui n'a pas abdiqué encore son orgueil ancien de coquette surannée, tient un éventail fermé et des gants; toutes sont volontaires et têtues. Au doigt, avec ostentation, elles portent l'anneau nuptial. Les deux plus jeunes ont les tempes prises dans le serre-tête noir en pointe sur le front, des cols à nœuds élégants, et aux oreilles des pendeloques en métal; les trois autres ont la coiffe blanche et des cols sans apprêt. A gauche la première, réfléchie et rêveuse, pose la main sur les clés ; la seconde compatit à l'énoncé de malheurs dont elle s'épouvante et s'étonne ; la troisième a l'âme plus légère ; celle qui, à droite, est debout, toute bouleversée et les joues toutes rouges, pleurerait, si elle ne savait superflu de tenter de fléchir avec de la sentimentalité la rigueur traditionnelle de la dernière, la plus forte en raison, implacable et froide comme les règlements contenus, sans doute, dans le gros livre qu'elle a mis à sa portée,, sur la table.

Ce qui se trouve en ce chef-d'œuvre d'un ordre si particulier, nul ne le peut deviner s'il n'en a pas subi le prestige surprenant. Une méthode, ici intuitive, a suggéré de ne pas tout exprimer, du moins directement, mais de laisser l'imagination en suspens, pour suppléer à ce qui manque. Ainsi une ferveur s'émeut et opère sans qu'on le veuille, sans qu'on le sache. A cet égard, le travail des mains,

divers, précieux et ferme dans ses élisions même, tient duprodige. Les articulations, la peau ridée, sèche, toute l'ossature sont construites dans leur mouvement propre; on y perçoit comme une fièvre moite; le résultat ainsi obtenu ne peut se comprendre; le dessin a tremblé, la couleur s'étale avec d'improbables rehauts ; mais tout palpite, tout vit ; l'analyse seule reste en défaut.

VIII. — Les élèves et les disciples de Frans Hals. Son influence.

L'influence de Frans Hals, pendant la plus grande partie de sa vie, a été considérable ; elle s'est exercée souvent d'une façon involontaire et indirecte.

Les élèves qui se sont succédé dans son atelier ont été très nombreux : tout d'abord ce furent les membres de sa famille; son frère Dirk Hals, né, ou du moins baptisé, à Harlem, le 19 mars 1591, plus jeune, par conséquent, de sept à onze ans, fut, comme nous l'avons vu, tenu en grande considération, tant dans les milieux bourgeois des chambres de rhétorique et des gardes civiques que parmi les membres de la gilde de Saint-Luc, où il exerça, à plusieurs reprises, diverses dignités. Ses tableaux, rares à présent, étaient recherchés par la société riche du temps; ils représentent, la plupart, des réunions galantes autour de tables chargées de victuailles, sous les arbres d'un grand parc, des festins champêtres., comme on les intitule au Louvre, à la National Gallery, au musée d'Amsterdam. Ils

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