III. — Caractéristiques générales de l'oeuvre
Frans Hais est essentiellement un peintre de portraits; mais nul comme lui n'a senti la nécessité, tout en demeurant vrai, sincère et précis, de faire passer dans l'apparence des choses ou des gens le frisson mystérieux de la vie; nul n'a mieux compris qu'il n'était pas nécessaire, pour animer les figures, d'en transformer la ressemblance. Qu'il s'en soit tenu à appliquer sa méthode fougueuse au seul portrait, par son exemple il a laissé pressentir que tous les objets palpables et visibles, animés ou non d'un souffle propre, se magnifient quand on leur donne leur
valeur d'expression, et que le problème est pour l'artiste de la découvrir, de la mettre en lumière. Où d'autres, non moins que lui, avaient su attacher un caractère d'authenticité à leurs ouvrages, lui, en surplus, les vivifie. Du coup, un horizon, inconnu la veille, était révélé, et ce qui dans l'art hollandais était chancelant déjà, le préjugé de l'importance des sujets irrévocablement se trouva détruit. Un sujet n'est en soi d'aucune importance; tout sujet peut être bon ou mauvais et ne dépend que de la mesure exacte d'observation profonde, d'expression véridique que l'artiste y attache. En d'autres termes, l'intérêt d'une peinture réside moins, objectivement, dans la chose représentée, que dans l'œil, le sentiment, le travail du peintre.
Les épisodes mesquins qui, sans que nous leur attribuions la moindre attention, se déroulent autour de nous, un geste, moins qu'un geste, une attitude de repos familier et prolongé, tout ce qui nous environne, et jusqu'au pli d'un rideau, un reflet fugitif sur le cuivre d'un ustensile de ménage, sollicite la contemplation studieuse des artistes, qui y surprendront la palpitation secrète d'un rêve vivant.
L'assiduité désormais subtile et mordante de la faculté observatrice, la sympathie ardente et quasi fanatique qui confondra l'exécutant avec son modèle, et grâce auxquelles on pénètre au fond du cerveau vibrant de l'artiste, Hais les possédait au suprême degré ! Il ne s'inquiétait des souffrances, des joies des personnages dont il peignait les portraits, que dans la mesure où les traces de ces
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souffrances et de ces joies étaient empreintes dans les traits visibles de leurs physionomies, et, quant au surplus, de la même façon qu'un peintre de genre ou de nature morte anime de son sentiment propre la forme extérieure des choses, il s'y laissait transparaître lui-même, et son cœur et sa pensée, avec du respect, avec de la nonchalance, avec du laisser-aller, suivant les occurrences.
Il n'a pas mis dans son œuvre l'anxiété et la fièvre de Rembrandt, mais son esprit néanmoins ne fut point d'un flegmatique. Son attention s'arrêtait sur le dehors et ne s'efforçait pas, de propos délibéré, à y faire éclore une signification intime et secrète. Il s'est satisfait du décor humain, mais ce décor n'est jamais indifférent, insensible, neutre; il porte, en marques ardentes, le signe certain, enrichissements ou ravages, des passions, des délires, des déboires, de la résignation. Il n'aurait pu, comme Rembrandt, avec qui il rivalise pour les dons de l'observation et de l'exécution, transfigurer, au feu d'une vision intérieure originale, d'un rêve toujours plus angoissé et plus éperdu, l'importance de ses modèles très bourgeois. Il est fort simple lui-même, dénué de toutes exigences intellectuelles; son tempérament est un peu terre à terre, positif, jusqu'à un certain point lourd et même grossier. Soit ; mais ce qu'il voit, il le voit avec une joie fervente, il l'étudié, il s'en enivre, il le traduit, le transplante sur sa toile avec un acharnement de conviction, de résolution, de jouissance heureuse et forcenée. Que, plus timides, plus véridiques même, plus méticuleux à coup sûr, Miereveld
ou van der Hclst analyse grain à grain le tissu de la peau, fi] à filles poils de la chevelure ou de la barbe, comme on décompose, morceau après morceau, les éléments d'un objet mort, il surprend, lui, dans les corps vivants, le lien qui en fait un tout, sensible et agissant, la source, le torrent, le fleuve unanime et vivace, le sang qui bat et qui circule, le muscle qui se tend et se détend, les mouvements du cœur, de la chair et des yeux. Le mouvement, le mouvement dans les corps, le mouvement caché que le temps, un long usage, une destination habituelle impose aux choses les plus immobiles l'action souvent lente et d'autres fois surabondante, l'action réciproque dont les êtres et les choses se pénètrent ou se heurtent, l'action et le mouvement dans la figure humaine, autour d'elle, à propos d'elle, voilà en vérité ce que Frans Hais a peint toute sa vie.
La figure humaine a seule préoccupé, situé dans son milieu habituel, l'art de Frans Hais. On ne sauraits'étonner qu'il n'en ait pas poursuivi l'étude sous des aspects plus révélateurs encore, plus délicats, plus profonds, mais toujours rares et apprêtés. Le nu n'y tient aucune place; on ne connaît de Hais aucune figure déshabillée ; la Bohémienne^ du Louvre, porte une chemisette largement ouverte sur la gorge et la double et saine opulence de la poitrine ; de toute l'œuvre cataloguée du maître, c'est Tunique figure décolletée. Les visages et les mains sont les champs d'expression où se cantonne son observation ; nul n'en a tiré récolte plus abondante; le costume, le luxe plus ou moins considérable du vêtement, de la parure,
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soutient et complète la signification de ses portraits.
Mais un pouvoir appartient bien en propre à Frans Hais, ce pouvoir personnel d'exalter le rire. Le rire, sous toutes ses formes, à tous ses degrés; le sourire indulgent, réticent; le rire aigre, le rire épanoui, le rire qui illumine de clartés fugitives les lèvres et les yeux ; le rire qui creuse les lignes du visage, coule aux coins retroussés de la bouche, agite de soubresauts le corps entier; le rire grossier, caricatural ; le rire ample et bon enfant ; le rire plus discret, même subtil et mystérieux; le rire, dans ses variétés infinie, de bonté, de bonhomie ou d'amère ironie, fleurit et enchante une grande partie de son œuvre. Même dans l'hiver impitoyable de ses longs jours, s'il ne montre plus, comme en ses ouvrages antérieurs, une gaîté insouciante dans le traitement de ses portraits, c'est que le martyre de son existence a émoussé chez lui l'élan de lanature; l'excès de ses malheurs le réfrène, mais ne le brise pas tout entier. La tristesse de ses Régents, de ses Régentes est, à l'extrême de sa vieillesse, neuve en lui et exceptionnelle; Y Homme au chapeau aux larges bords, de 1660 (musée de Cassel), \z Portrait a" homme, de 1656 (Ermitage), ont dans les prunelles plus que des lueurs souriantes.
Quand il le veut, au contraire, Hais dresse aussi de calmes figures graves; leur sérénité d'expression le fait alors voisiner avec l'élégance hautaine et paisible de certains Van Dyck, ou, plus lointainement, avec la dignité imposante et pacifique de certains Yelasquez. Dans une circonstance, troublé par la gloire jeune et retentissante
d'un émule dont mieux que quiconque il devait pressentir la grandeur, quand il peignit, en 1641, les Régents de l'hôpital de Sainte- Elisabeth., il donna à peu près un équivalent au groupe des médecins assistant à la Leçon danatomie du docteur Tulp. que Rembrandt avait signée en 1632.