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PORTRAIT D'UNE JEUNE DAME

(Musée de Berlin.)

Cliché Hanfstaengl.

à peine distinguerons-nous que cette teinte est soutenue ou renforcée sur ses bords d'une lisière de ton neutre, d'une zone ombrée, dont l'office est précisément d'en intensifier l'éclat par un contraste. Certes, dans l'étendue où domine chaque teinte principale, elle passera à loisir par toute la succession des tons qu'il plaira au peintre de lui attribuer, mais elle ne se morcellera pas à l'intérieur, elle ne se brisera pas, elle n'accueillera pas l'assaut dispersé de teintes étrangères, qui la heurtent, qui la brusquent, l'enfièvrent, et, en la violentant, l'irritent et la réchauffent.

Chez Hais, dès le premier coup d'œil, ces contrastes intérieurs se montrent dans le traitement des chairs, dans le traitement des étoffes dont sont faits les vêtements, dans le traitement des accessoires. Bien entendu, ce principe ne va pas sans exception. Dans les œuvres de début, on rencontre un faire plus strict, plus correct, plus conforme aux vieilles traditions. Peu à peu l'audace, le mépris des règles, l'affirmation d'un métier d'instinct large et personnel s'est fait jour; il a fallu que l'artiste se sentît en pleine possession de ses moyens, qu'il se fût rendu un compte exact et légitime de l'insuffisance, à son point de vue, de la facture ordinaire, et qu'il se sentît d'une force assez éprouvée et sûre de soi pour se libérer des contraintes.

C'est pour lui, avant tout, une méthode qui, avec l'avantage de lui offrir un moyen d'expression vigoureux, constitue une simplification abréviative. Hais n'a pas, n'a guère dessiné. Les dessins qui, à l'Albertina, à Vienne, lui sont attribués, sont, à juste titre, plus que contestés; il en est

un qu'on donne parfois comme une étude en vue du tableau des Régent s de 4 641 ; c'en serait plutôt une copie atone; On ne connaît de lui, dans tous les cas, aucun autre dessin, aucune eau-forte, aucune préparation^ aucune étude en vue de ses tableaux. Qu'il dessinât sur la toile ou le panneau directement à la brosse, parfois même, qui sait? au couteau, en peut-on être surpris ? H y avait donc nécessité d'établir, de maintenir, d'emplir ses contours tout de suite par une épaisseur de couleur, qu'il maniait ensuite, triturait à plaisir par des retours, des insistances, des glissements prolongés ou délicats, des lèches de la brosse pour former les détails d'un modelé, qu'il reprenait encore en les rehaussant de touches rapides, vives, fréquentes, de ses autres couleurs.

Les visages surtout sont balafrés, zébrés fréquemment et comme éclaboussés de hachures qui ne sont pas posées au hasard, mais qui ont pour conséquence soit d'aviver la sensibilité de la peau, soit d'y appuyer de larges coulées de lumière. Grâce à cet artifice, dont il use avec une dextérité incomparable, il ne présente pas des personnages sous leur aspect durable, fixe et général, conventionnel aussi, puisqu'il abstrait les modifications de physionomie que chaque minute apporte, mais il réalise la ressemblance agissante, mouvementée, particulière et profonde d'un moment de leur vie. Le portrait de Hais, si l'on veut, ne se prolonge pas dans le temps, n'immobilise pas le temps ; il enregistre, il authentique un instant fugitif.

Il va de cette façon plus loin que les réalistes de son

époque et des siècles qui ont suivi ; il est un des premiers impressionnistes. C'estmême mieuxqu'une impression qu'il donne, c'est toute l'impression, concentrée, dans sa plénitude, d'un moment caractéristique et choisi.

Quel œil clairvoyant et lucide ! quelle maîtrise de la main! Jamais un repentir, une redite, une retouche; une sûreté sans pareille, avec des souplesses du doigté, des caresses, des élans, des suspens, des reprises d'arabesques dans l'exécution qu'on croirait hasardeuses et improvisées, et qui sont, au contraire, comme le prouvent l'usage et le résultat continus et impeccables, la ressource inépuisable d'un métier solide, volontaire et puissant.

Cette maîtrise ne provient guère de l'étude. Hais ne s'est jamais attardé à s'enrichir de moyens étrangers à son tempérament ; il ne s'est pas mis en quête, à travers l'œuvre de ses devanciers ou de ses contemporains, de qualités qu'il eût pu fondre aux siennes pour s'en forger un instrument meilleur. Ce qu'il a créé de ressources à son métier lui était, pour ainsi dire, inné. Qu'il ait acquis, c'est probable, et développé petit à petit, c'est sûr, par la pratique son habileté professionnelle, les subtilités ingénieuses de son talent et de son tact, il ne doit rien de la conception matérielle de son art ni à un examen des vieux peintres, ni aux conseils et à l'enseignement de son maître, ni à une quelconque assiduité de comparaison avec ses émules.

Il s'est livré, comme sans défense, à la poussée de son génie propre. Jamais il ne sentit le besoin du travail pour lui-même, afin de se perfectionner. Ce qu'il pouvait faire

était contenu tout entier dans son œil et dans sa main; il voyait, il peignait ; rien au delà ; et son cerveau n'apportait ni une aide, ni un obstacle aux besognes entreprises. Bon ouvrier, ouvrier prodigieux, praticien sans égal, mais, sinon la joie de vivre et plus tard la douleur de vivre, il ne faut chercher en son œuvre que des satisfactions immédiates : ni système philosophique, ni angoisse ou aperception mystérieuse, ni sentiment obscur du rapport inconnu de l'homme avec l'univers. Si l'on sent quelque chose de tel chez lui, il n'y est pour rien : jamais il n'y a songé.

Il peint uniquement parce qu'il sait peindre. Sa peinture se vend: il peint quand il a besoin de vendre. Sa renommée établie, il peint les portraits qu'on lui commande, et ne peint rien, sinon bien exceptionnellement, en dehors. Il faut qu'il ait rencontré un type de bohémienne, de vieille sorcière, laide, singulière et expressive comme cette Hille Bobbe, dont il nous a laissé plusieurs effigies, pour se passer la fantaisie de peindre autre chose qu'un portrait rétribué .

Mais dans son travail il met tout entier son savoir, sans réticence, sans réserve ; il s'y met tout entier. Et c'est alors une possession de son modèle, une fidélité ardente à le rendre dans toute la particularité vivante de saphysionomie, une lutte où ses yeux le pénètrent, le retournent, l'emportent, et où sa main toute-puissante le fixe, le sculpte dans la massivité apparue de ses membres, de son corps, de son visage, alourdi ou frémissant, riant ou souriant, pensif ou

ironique, rayonnant ou crainlif, — tel en tout que dans la vie.

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