‹ Franz CourtensChapitre 3 sur 16 · L'ART LIBRE · texte numérisé non relu

L'ART LIBRE

J'ai dit ce qu'étaient les parents de Franz Courtens. Leur sagesse prudente, la longue accoutumance à un travail régulier, méthodique, sans aventures, devaient leur faire considérer avec défiance la passion de leur fils pour la peinture. Qu'à seize ans le jeune homme s'adonnât à ce passe-temps, ils pouvaient l'admettre ; mais cela ne pouvait point durer. Il y eut donc des résistances. En 1872, le père de Courtens lui permettait pourtant un séjour à Anvers, auprès d'un de ses frères, officier en garnison dans cette ville. Le jeune homme demeurait pendant un peu plus d'un an dans la métropole. Qu'y fit-il ? Je ne connais rien datant de cette période. Alors que, à Termonde, il avait déjà travaillé beaucoup, peint de nombreuses études de paysage et de nature morte, — j'en sais une, retrouvée par le maître, il y a deux ans, chez un marchand, à Bruxelles, qui est une pure merveille, — esquissé un tableau exposé plus tard et très admiré : le Dégel à Termonde, à Anvers il semble avoir hésité, s'être senti désorienté. Je sais seulement qu'il peignit dans le parc d'Anvers; il était déjà tenté par les allées de grands arbres, par les troncs puissants, par la pluie de lumière dans les frondaisons. Ce fut, d'ailleurs, la

seule période de défaillance physique chez cette nature vigoureuse. Il fut malade à tel point qu'on crut, autour de lui, à la fin prochaine de l'adolescent. Il rentra à Termonde, retrouva les campagnes du Pays de Waes et, sans se soumettre à aucun traitement, y rétablit sa santé.

Il avait heureusement recouvré la vigueur complète lorsque, brusquement, il prit la résolution de quitter la maison paternelle et de s'établir à Bruxelles. Cela fut décidé en quelques heures. Un incident rendait nécessaire, aux yeux du père Courtens, que Franz se décidât à travailler, c'est-à-dire à s'occuper du négoce. Le lendemain le jeune homme partait. Il n'avait voulu rien demander aux siens ; il ne connaissait personne dans la capitale ; et il y débarquait avec très peu d'argent emprunté à un ami.

C'est l'histoire des débuts de beaucoup d'artistes. Elle est banale ; elle ne se raconte plus. Et je ne veux pas entreprendre ici une biographie anecdotique, retracer par le menu la vie de Courtens depuis 1874, date à laquelle il arrive à Bruxelles, dire comment, d'étape en étape, est parvenu à la gloire d'à présent le jeune homme parti, sans argent et sans soutien, de l'obscurité, d'un dénuement volontaire maintenu par l'orgueil qui lui interdisait de rien demander aux siens, qui lui commandait de se taire et de feindre l'aisance lorsque sa mère venait le voir.

Je ne raconterai pas d'anecdotes. Il en est une pourtant que je ne veux point taire parce que Courtens, qui a la noblesse de la reconnaissance, qui est demeuré attaché fidèlement à ses vieilles amitiés, comme celle d'Alfred Michiels, un de ses premiers admirateurs

enthousiastes, et celle du peintre De Haas, la raconte souvent lui-même avec une sorte d'attendrissement rude ; il sera heureux de la trouver ici comme un hommage à un ami disparu. Il était à Bruxelles depuis très peu de temps, la vie était dure, le lendemain incertain. Et nulle camaraderie pour stimuler la vaillance. Courtens savait que des peintres se réunissaient chaque soir dans un vieux cabaret fameux : Au Petit Louvain. Deux tables leur étaient réservées. Et de temps à autre, il allait là, s'asseyait tout près de ces tables autour desquelles il n'eût pas alors été admis ; il entendait parler art, et il se sentait moins seul dans la grande ville ; il y avait un lien entre lui et ces artistes qu'il ne connaissait pas et qu'il considérait avec un grand respect. Or, un jour, l'un de ceux-ci, cherchant des allumettes, Courtens, avec un empressement peut-être un peu craintif, mais qui n'était pas sans ruse, offrit celles qui se trouvaient près de lui ; et il osa hasarder : « Je suis peintre, moi aussi... » On causa. Le monsieur qui cherchait des allumettes, c'était Stacquet, Stacquet le fonctionnaire de la Banque Nationale, l'ami enthousiaste d'artistes déjà glorieux, Stacquet alors âgé de trente-cinq ans, et qui commençait à peindre lui-même. Le jeune Courtens l'intéressa. Il alla voir, dans un modeste logement de l'avenue de la Reine, ses tableaux, ses études. Il pressentit le grand talent qui allait s'épanouir. Il devina, probablement, d'autres choses. Et il acheta à Courtens une étude, pour deux cent cinquante francs. C'était la première vente. Et sans doute elle donnait plus de joie que n'en devaient susciter les triomphes venus plus tard. Sans doute même, elle apportait une aide à ce moment indispensable. Et

Courtens n'a jamais oublié cette vente-là. Quelques mois plus tard, comme il avait vendu une œuvre plus importante, il s'en fut au Salon où à ce moment Stacquet exposait, et, discrètement, à son tour, il acquit une de ses aquarelles. Stacquet avait été son premier acquéreur. Stacquet fut le premier artiste à qui Courtens acheta un tableau. Depuis il en a acquis souvent. Sa maison est pleine d'oeuvres de peintres qu'il aima. Et c'est un des traits qui marquent le mieux cette nature généreuse, généreuse dans le travail, généreuse dans la vie, éprise d'abondance et de gestes munificents.

Courtens travaille à Uccle, travaille à Genck ; Michiels, qui va devenir son ami, des amateurs, commencent à lui acheter des œuvres exposées à la Chrysalide, en ces étranges salonnets qui réunissaient dans les caves du cabaret Le Ballon, au Cantersteen, Vogels, Eugène Smits, Pantazis, d'autres, considérés comme des révolutionnaires. On le remarque, on démêle, dans ses paysages fougueux, clairs et bien bâtis, la manifestation d'une personnalité naissante. L'œuvre, l'œuvre forte n'est pas encore venue. Mais l'artiste va la donner. Vers la fin de 1878, à l'exposition du Cercle artistique, un de ses tableaux, peint à Genck, est acquis pour la tombola. Courtens dispose de quelques centaines de francs. Et il réalise un projet depuis longtemps caressé. Il a besoin de revoir le pays humide, l'air chargé de vapeurs, les buées colorées du Bas-Escaut, le pays où a vécu sa race. Et il part pour la Zélande, s'installe à Philippine. Il va en rapporter un chef-d'œuvre : La Barque à moules. Mais ce tableau, où s'affirme une jeune maîtrise, ne triomphera pas tout de suite. La lutte est encore

La Barque a Moules

âpre entre la nouvelle école et les représentants de l'art officiel. Le jury belge qui opère à Anvers pour la réception des envois à l'Exposition de Sidney, refusera en 1880 cette Barque à moules, qui, trois ans plus tard, à Amsterdam, vaudra à l'artiste une médaille d'or, et, ce qui est mieux, l'hommage de toute la critique. La toile avait, à Amsterdam, ce titre : Hengst le matin. Elle était exposée avec un autre tableau du peintre : L Hiver à Termonde. Son apparition place Courtens au premier rang parmi ceux qui libèrent le paysage en Belgique. L'article que publie à ce moment X Art moderne, la revue d'avant-garde, marque exactement la place alors conquise par l'artiste, qui a vingt-neuf ans :

« Laissant volontairement de côté bon nombre de toiles parmi lesquelles il en est d'ailleurs de fort estimables, dit Y Art Moderne dans un article non signé, nous trouvons à l'Exposition d'Amsterdam quatre tableaux d'une valeur réelle, qui classent très haut le groupe d'artistes qui sont à la tête du mouvement contemporain de peinture en Belgique. Ces tableaux sont ceux de Courtens, d'Alfred Verwée, d'Alfred Stevens et de Jan Verhas. »

D'emblée, Courtens est placé sur le même rang que ses aînés glorieux.

Et le journal continue :

« Tous quatre ont la grande allure qui fait l'œuvre d'art. Tous quatre serrent de près la vérité, en reflétant la personnalité du peintre. Dans des genres différents, et à des degrés divers, ils constituent un art indépendant, sincère, complétant de remarquables qualités de coloris et de dessin par un sentiment artistique intense.

» Nous avons à dessein écrit le nom de Courtens en tète de la série. Dans le paysage, auquel s'est consacré l'artiste, il a désormais acquis une supériorité qui

Blankenberghe.

lui assure le premier rang. Nous avons eu la joie de constater que les espérances qu'il nous avait fait concevoir lorsque, des premiers, nous avons montré le vigoureux tempérament de peintre que révélait X Hiver

à Termonde, exposé au Cercle artistique de Bruxelles, sont pleinement réalisées, et peut-être dépassées. Le tableau qu'il intitule H engst (Hollande) est une toile de maître. Dans un canal, attendant le flux, est amarrée une barque de pêche, un de ces gros patauds, lourds sabots du Zuyderzee. Le mât, auquel s'enroule une voile rouge, se découpe sur un ciel d'une admirable limpidité, semé de légers nuages dont la lumière du matin éclaire les bords. Le paysage hollandais, une étendue de pâturages terminée à l'horizon par un rideau d'arbres à peine visible, fuit au loin. Et c'est tout. L'artiste a tiré de ce motif, si mince en apparence, un tableau superbe. Le bateau, les pieux auxquels il est amarré, les digues de bois du canal, sont solidement et grassement peints, dans une gamme grise d'une exquise harmonie. L'air est fluide ; la lumière diffuse du matin enveloppe les objets, qui tous sont exprimés avec leur valeur, sans trompe-l'œil, sans repoussoirs, d'une touche sûre, d'une main assouplie aux difficultés et obéissant à un regard d'une extrême sensibilité. La sensation que fait naître la nature, sous le jour blond qui donne au paysage hollandais un si captivant attrait et que seul les modernes ont éprouvé, est fidèlement et magistralement exprimée. Suivant un cliché connu, la toile de Courtens fait l'effet d'une fenêtre ouverte sur la campagne. Le cliché est trop exact, cette fois, pour ne pas être saisi au passage. L'air entre par cette fenêtre, et rafraîchit, et embaume et purifie toute la salle. »

Ces lignes, que toute la critique de cette époque ratifie, montrent Courtens peintre de la lumière. Il est au premier rang de ceux qui combattent pour une expres-

sion d'art nouvelle ; il est un des premiers parmi les impressionnistes belges d'alors.

Il va connaître tous les triomphes. En 1889, devant la Pluie d'or exposée à Paris, Meissonier, président du jury, s'écriera: « Chapeau bas, Messieurs. » Et l'on décernera à Courtens la médaille d'honneur. Puis il deviendra célèbre en Allemagne, en Autriche, récoltera dans ces deux pays tous les honneurs, toutes les distinctions qui peuvent aller à un artiste, verra entrer ses tableaux dans les musées, dans les grandes collections de Vienne, de Buda-Pesth, de Munich, de Berlin, de Stuttgart, de Magdebourg ; il sera l'un des rares peintres belges dont une exposition à Londres ait fait événement. Et après le succès officiel de l'Exposition de Paris, de Paris encore lui viendra un hommage, plus précieux, une lettre de Meissonier, qui, fondant la « Société nationale des Beaux-Arts », lui écrit, le 4 mars 1890 : « Cher Confrère, l'on a dû vous dire mon enchantement de me promener dans cette belle allée si bien nommée : Pluie d'or. Vous comprenez alors mon plaisir en recevant l'avis de l'envoi de vos tableaux à notre exposition. Je l'ai regardé comme un acquiescement à l'effort tenté pour affranchir l'Art de routines surannées et d'influences néfastes, et, heureux de vous sentir avec nous dans cette campagne, je vous ai porté sur la liste des sociétaires. Dans l'espoir que vous me donnerez votre adhésion, je vous serre bien cordialement la main. »

Je reproduis cette lettre parce que je sais que Courtens y tient beaucoup, que, comblé de distinctions, de décorations, de médailles, il la conserve précieu-

sèment. C'est qu'elle lui décerne l'hommage auquel il tient le plus ; elle le classe parmi ceux « qui affranchirent l'art des routines surannées », parmi les ardents, les enthousiastes qui secouèrent les conventions et ne reconnurent d'autres lois, d'autres règles que l'éblouissante vérité contemplée par des yeux fervents. Cette lettre qui en témoigne date de dix-huit ans. Et depuis, la vision de Courtens n'a pas changé, son incessant labeur a conservé le même objectif, est demeuré animé de la même spontanéité, de la même sincérité, de la même variété d'impression. Le peintre est toujours le luministe enthousiaste et libre de la Barque à moules.

Page 1