LE CARACTÈRE
Courtens est un impressionniste. Il est un impressionniste en ce sens qu'il ne se contente pas, qu'il ne s'est jamais contenté de fixer la froide image de la nature, en des évocations rigoureusement exactes par les lignes et les formes exclusivement, ou de composer des paysages romantiques. Il est impressionniste : ce qu'il a peint toujours, ce n'est pas seulement l'aspect concret de la nature, mais les frissons et les drames dont ces aspects sont animés, les métamorphoses qu'ils subissent sous l'influence de ces drames et de ces frissons. Dans tous ses paysages, même dans ceux d'où la figure humaine est absente, il y a une action : elle est dans les mouvements des nuages, dans la chute douce ou violente des rayons du soleil, dans la montée pesante des lourdes vapeurs ou des buées, sueurs de la terre ; elle est dans la pluie, dans le vent, dans la neige. Aucun de ses tableaux ne montre la nature impassible. Et jamais les choses ne sont indépendantes de ce qui les entoure, de ce qui les baigne, jamais elles n'apparaissent isolées les unes des autres : toutes participent à l'action qui les fait haleter ou respirer doucement, qui mêle leurs haleines, imprime à leurs formes, à leurs couleurs, un rythme,
des accents harmonisés, qui fait rayonner dans l'atmosphère un peu de chacune d'elles. Hardiment, il a compris que les lignes et les formes et les couleurs ne
Dessin pour Bergère (soir).
sont point immuables, qu'elles ne se dessinent point sèchement définies, que leurs contours ne marquent point une séparation entre deux vies, que ces deux vies se pénètrent, un peu de celle-ci s'évaporant en celle-là, un peu de la seconde pénétrant la première. Il a vu dans la
nature ce que Rubens y avait vu déjà : les choses et la lumière s'étreignant en une rencontre qui les confond, en laquelle jamais elles ne se heurtent.
Il est impressionniste : il voit toujours la nature soumise à l'impression d'une heure, palpitant sous cette impression qui atteint et enveloppe tout; et sa sensibilité perçoit l'infinie variété des transfigurations ainsi réalisées.
Mais si profondes, si bouleversantes que soient ces métamorphoses apparentes, il sait que sous leur action fugitive, sous cette expression de l'heure, subsiste quelque chose d'éternel, de souverain : la consistance, la force, par lesquelles la terre, les arbres résistent à toutes ces empreintes passagères, réapparaissent toujours, après les drames du ciel, après les assauts des eaux et les incendies du soleil, avec des formes identiques, avec la puissance de leur structure. Pour le Flamand du Pays de Waes, pour le descendant des hommes intrépides qui ont aidé la terre à se défendre des eaux, qui l'ont vue si souvent inondée et tirant du désastre des fécondités nouvelles et du triomphe accru, c'est elle toujours qui est héroïque, elle et ses fruits, et ce que les hommes, avec son aide, édifient. Et pour qu'un paysage soit émouvant, pour qu'il dise autre chose que la vision confuse d'un moment, pour qu'il ait ce quelque chose de vaste et d'éternel qui est le fond de notre émoi devant la nature même, il faut que cet héroïsme se dresse, que cette force domine les frissons passagers, fasse pressentir la victoire des perpétuelles fécondités.
C'est parce qu'il comprend cela confusément que Courtens, en arrivant à Bruxelles, à vingt ans, en plein
enthousiasme de conquête, impatient d'affirmer un art indépendant, de contribuer au mouvement d'émancipation du paysage avec les impressionnistes d'alors, ira pourtant dessiner tous les soirs à la Patte de Dindon, qu'il s'astreindra pendant sept ans à cette étude patiente du dessin ; on le verra s'y appliquer même, certains soirs, au retour d'une journée passée à la campagne avec Vogels ou un autre compagnon de lutte, et consacrée à quelque étude fougueuse. Avec les jeunes d'alors, il se grisera de professions de foi révoltées, il tonnera contre les conventions académiques, il revendiquera la liberté de l'art ; mais en brossant ses études à côté d'eux, une inquiétude, un mécontentement le prendront devant un avant-plan confus, sous un ciel lourd, devant des arbres point assez profondément attachés au sol, et autour desquels « on ne peut pas tourner ». Ses regards se reporteront sur le site contemplé; il murmurera: « Tout cela est pourtant solide » . Quelquefois il tâchera d'expliquer à son compagnon : « Comment veux-tu que cela soit de l'air, ci tout ceci n'est pas de la terre et du bois et de l'écorce ?» ; et le soir il ira dessiner, il ira s'exercer, en fixant des formes humaines, à fixer toutes les formes, â donner à la terre et aux arbres cette vie vertébrée que l'atmosphère enveloppe mais ne désagrège pas.
On ne connaît pas assez les dessins de Courtens. Pourquoi ne les a-t-il pas montrés davantage ? On les a vus rarement en Belgique. Il en a montré quelquesuns à Termonde, à l'exposition organisée lors de la réception triomphale faite à l'artiste par sa ville, en 1907. De temps à autre, il en exposa en Allemagne. Il les montre timidement, comme des documents sans
importance. Il a fallu que des amis lui disent, avec insistance, leur admiration devant ces études, pour qu'il leur accordât lui-même quelque attention. Ce n'étaient là, à ses yeux, que des exercices ; et Lambeaux m'a raconté avoir vu le peintre, un jour, en brûler, sous ses yeux, toute une série.
Ce sont des dessins au fusain, presque tous de mêmes dimensions — soixante centimètres sur quarante environ. Un buste de femme, une figure assise dans un intérieur ou passant dans un paysage, une bête au repos. Pas ou presque pas de souci de composition : un aspect surpris, intéressant par un accent de clarté ou simplement par une forme. Des oppositions de lumière et d'ombre, de papier blanc et de papier noirci suivant des gradations. Et c'est un surgissement épique, ou bien une caresse de lumière tendre sur des chairs doucement animées.
C'est souvent de la force crispée et qui va lutter, dirait-on. C'est quelquefois de l'intimité lumineuse. C'est toujours de la forme concentrée, simplifiée mais complète et large, rappelant les vastes plans et les lignes infinies d'un paysage, lignes et plans qui dessinent un fragment de l'immensité.
Force épique dans une Jeune fille de T île de Marken, dont la coiffe semble un casque et dont la tête fait songer, dans sa vigueur contenue, dans son expression silencieuse, farouche et volontaire, à quelque divinité Scandinave ; vigueur douce, recueillie, de volupté pure, soumise, dans telle figure de femme, que l'atmosphère calme d'un intérieur imprègne, qui subit l'ambiance, participe à toute une sensibilité occulte, mais demeure
précise et forte ; même accent de robustesse résistante, caressée mais non absorbée par la lumière, dans telle figure en plein air, irradiée, demeurant de la matière vivante, héroïque.
Ce sont les images d'une race rude et pensive, qui réfléchit plus qu'elle ne s'exalte, qui contemple longuement, qui vit plus dans le demi-jour que dans le plein soleil ; c'est l'art d'un pays où les hivers sont longs, où la splendeur éclatante est plus souvent dans la mémoire que dans les yeux, n'atteint les hommes et les choses qu'en des reflets, en des échos insidieux, leur donnant un charme de douceur, de ténacité, de mystère ; art né moins de 1 eblouissement subit, de la griserie violente, que de la passion contenue. Nous sommes le peuple limitrophe. Le soleil resplendissant est près de nous. Mais c'est chez nous qu'il perd son éclat aveuglant : ses triomphes passagers laissent dans notre atmosphère paisible des rayons attardés qui réchauffent la matière, lui donnent des opulences furtives, fuyantes, palpitantes comme des souvenirs. Dans les œuvres les plus simples de nos peintres, il y a ainsi souvent l'émotion vaste d'une évocation lointaine, d'un prolongement, fournie par les reflets assourdis d'une lumière ailleurs implacable et souveraine. Ces reflets passent, vibrent discrètement, ménagent des contrastes et laissent subsister des coins d'ombre, de cette ombre sans laquelle, dans un tableau, tout étant en évidence, on ne perçoit point une relation avec ce que l'on ne voit pas ; ils laissent ainsi aux choses leurs formes immuables, leur stabilité, faisant éprouver mieux les fluidités qui rôdent et vont vers l'infini.
Jeune Fille de l'Ile de Marken (Fusain)
Dans la peinture de Courtens, dans ses tableaux, c'est toujours le même impressionnisme faisant participer toutes choses à de communs émois, mais gardant à ces choses leur caractère, leur majesté, faisant d'elles, et non de ce qui les affecte, l'objet principal de notre contemplation. Les béatitudes, les spasmes, les menaces qui du ciel tombent pour errer autour d'elles, sont intéressants, sont émouvants, parce que les choses y sont soumises ; et si la lumière ne rencontrait pas leur résistance, nous ne percevrions rien de ses chatoyements, et elle n'aurait point de rôle. Rien dans la nature n'attire passionnément l'attention de l'homme que par les influences exercées sur la matière vivante, sur ce qui la représente et sur ce qui l'alimente. Le soleil dans le vide n'aurait pas de splendeur visible.
Ce sont ces rencontres qu'étudie le luminisme tel que Courtens le conçoit, tel que doit naturellement le concevoir un artiste flamand libre de suggestions étrangères à sa contemplation. En Flandre, près de la mer, le ciel n'est pas souvent bleu uniformément. Même aux plus beaux jours, de grands nuages blancs roulent dans le dôme d'azur leurs masses étagées. Et sur la terre illuminée courent de grandes taches sombres. Plus souvent encore les nuages sont gris, le bleu du ciel est métallique et lourd ; le soleil perce avec difficulté des vapeurs blêmes qui s'épaississent, s'évaporent, se reforment, animent le ciel d'une lutte sans cesse renouvelée, la terre d'incessants retours de clartés et d'ombres. La lumière est mouvante ; elle a des gestes aux infinis caprices qui lèvent des voiles et les laissent retomber, accentuent brusquement en des éclats successifs, pour
les faire s'atténuer aussitôt, tous les reliefs et toutes les couleurs du paysage ; et ces clartés humides, ces rayons qui viennent de traverser des nuées, en un triomphe
passager, ont une moiteur de buée ; la terre, l'herbe des prairies, les troncs d'arbres, les branches, les tuiles rouges sur lesquels ils passent, rapides, haletants, se nuancent de tons à peines noyés ; leur substance, au lieu de devenir plus sèche, se gonfle d'une fermen-
tation ; leurs formes en deviennent plus sensibles et plus évidentes.
Tant d'eau enserre la terre, la pénètre par la mer et par les rivières, et par la pluie, que le soleil presque jamais ne parvient à la sécher, à évaporer complètement ses sueurs ; et il en demeure lui-même presque toujours imprégné.
Ce mouvement perpétuel d'ombres et de reflets, cette moiteur pénétrante de l'atmosphère, tout cela fait que le paysage est animé d'alternatives, que, dans les souvenirs des yeux, les images éclairées uniformément sont rares ; dans ces souvenirs les choses sont des êtres sans cesse en émoi ; rien ne revêt une couleur définitive : les tons presque à chaque instant modifiés voisinent, se confondent, en une variété de nuances infinie.
Et puis, il pleut souvent, très souvent, si fréquemment que la pluie et l'expression qu'elle donne à la nature ne sont point chez nous insolites, font partie de notre vie normale. Dans nos campagnes, la pluie est toujours attendue ; le paysan la brave, vit avec elle sans rien modifier au labeur quotidien. Sous l'averse, vous le verrez travailler aussi placidement qu'en plein soleil. Il y est accoutumé tellement qu'il ne sent pas en elle une mélancolie. Elle est un élément familier, régulier, de son existence. Il a besoin d'elle, d'ailleurs, pour faire s'épanouir ce qu'il cultive. Les fruits que nous demandons à la terre souffrent sous trop de soleil. Et c'est pourquoi la pluie, qui généralement, dans nos contrées, tombe doucement, sans violence, sans tourmente, nous laisse paisibles et confiants ; nous aimons les aspects qu'elle imprime aux décors autant que ceux de la lumière
triomphante. Pour un grand nombre d'entre nous, pour ceux qui vivent le plus près de la nature, la contemplent la plus souvent, le paysage le plus majestueux qu'évoque le souvenir n'est point inondé de lumière éclatante. C'est un haut rideau d'arbres surgissant à l'horizon dans la demi opacité de la pluie, et dont les lignes et les masses sont grandies, héroïsées par la lumière livide, par cette lumière perçant l'eau, demeurant en elle, la rendant vibrante. Jamais la nature n'a plus de majesté que sous cette pluie fine qui promène des voiles, rend les lignes plus moelleuses, les choses plus frisonnantes, et leur donne une complète unité sous une commune soumission. Et l'homme qui, vaillamment, comme les arbres et comme les plantes, poursuit son rôle, demeure dans son champ, participe à cette majesté.
Ainsi un paysage apparaît aux yeux d'un Flamand : de la matière vivante, des formes résistantes ayant des gestes sous les caresses, les assauts et les brutalités de la lumière et de l'eau, unies et fermentant dans la couleur. Les clartés, les souffles, les frissons, fourniront le changeant accessoire autour de l'éternelle héroïne ; ils la vêtent, la parent, l'agitent, mais ne la modifient que superficiellement ; dans le drame ou dans l'idylle, ils ne se substituent point à elle.