‹ Franz CourtensChapitre 5 sur 16 · L'EMOTION · texte numérisé non relu

L'EMOTION

Cette conception du paysage qui guide obscurément l'art de Courtens, — obscurément car l'artiste est étranger aux théories et tout, chez lui, est impulsif, — cette conception est synthétique. Ce n'est jamais simplement un paysage qu'il regarde : c'est toute la Nature qui se déroule devant ses yeux avides, devant son regard qui, naturellement, sans réflexion, prolonge le spectacle, démêle les liens qui l'unissent à tout.

C'est pour cela que Courtens n'a jamais été exclusivement un paysagiste. La vie animale et la vie humaine occupent dans son œuvre une large place ; mais elles sont toujours unies intimement à celle des choses. Il ne fixera jamais une figure isolée, sinon en ses dessins qui sont des études, des documents, et en quelques unes de ses premières peintures. Je connais une petite étude, très curieuse, de Vieux Pêcheur, et un groupe de pêcheurs attablés, œuvre vigoureuse, mais dépourvue de l'émotion et de la splendeur épandues dans d'autres tableaux, dans ceux où l'homme participe à la vie générale. Il existe aussi un Jeune Etudiant, datant de l'époque des débuts à Bruxelles, et que je ne connais pas. Mais cela est exceptionnel. Les figures

peintes par Courtens se dressent sur le fond du ciel, des arbres ou de la mer. C'est dans un décor fourni par les vagues et par les nuages qu'il a peint un portrait de sa femme portant ce titre romantique : Ne m'oubliez pas. Et les Vieilles de Schiedam, et la Jetine Fille dans les Tîilipes, et le Retour des Vêpres, et la Traite, et les Raccommodeuses de filets, et le Marché au Poisson, et tant d'autres toiles montreront l'homme, quelquefois l'homme et les bêtes, ou les bêtes seules, dans le paysage ; et un trouble commun animera celui-ci et ceux-là.

C'est la figure en plein air. Mais ce n'est point le plein air tel que l'ont compris beaucoup de peintres contemporains, qui semblent ne voir que des chatoyements de lumière sur la chair ou l'éclat violent d'un ton d'étoffe dans le soleil. Les hommes et les bêtes dressés par Courtens devant la mer ou parmi les arbres ont le même héroïsme que les troncs puissants ou les vagues entêtées. L'artiste ne tente point des expressions individuelles, particulières, passagères et subtiles. Quand l'homme ou la bête vivent dans ses compositions, c'est toujours la Nature qu'il peint, la Nature dont l'Homme et la Bête font partie, sont un des éléments, comme la Terre, comme l'Arbre, comme l'Eau, comme les Nuages. Je ne sais si Courtens a jamais eu la révélation de la doctrine panthéiste formulée. J'en doute, car, je l'ai dit, les théories lui sont étrangères, et depuis les temps lointains où on lui enseigna le catéchisme, je pense bien qu'il ne s'est point arrêté souvent aux dissertations philosophiques. Les livres, d'ailleurs, l'inquiètent un peu. Il a toujours senti le danger qu'ils représentent pour l'instinct du peintre, pour la fraîcheur de sa vision.

Le Haleur (Nuit)

Il a toujours redouté le dualisme périlleux des arts plastiques et de la littérature. Et sa défiance alla même souvent jusqu'à l'injustice à l'égard du livre. Il est donc probable qu'il ignore les formules du panthéisme. Or, son art semble célébrer délibérément la substance divine. Elle est, dans tout ce qu'il évoque, le lien.

On lui a reproché quelquefois d'être, en sa peinture, trop matériel. C'est le reproche adressé d'ailleurs, souvent, à l'école flamande, à ceux d'entre nos artistes pour qui la lumière n'est pas l'unique sujet d'admiration. Sans doute, des peintres ont mérité ce reproche. Ils l'ont mérité lorsqu'ils n'ont vu que la matière, son aspect extérieur, sa lourde rudesse. Ils l'ont mérité lorsqu'ils n'ont pas perçu la vie que la lumière rend en elle sensible et vibrante, lorsqu'ils l'ont évoquée inerte, indifférente. Elle est, alors, devenue grossière. Et ceux qui la voient ainsi commettent une erreur aussi grave que ceux qui la négligent. La vérité, et la puissance, et l'émotion profonde, et la complète révélation sont entre ces deux erreurs. Nulle part la vie n'est uniquement matérielle ; nulle part non plus elle n'est uniquement dans de fuyantes fluidités. Aucune beauté n'existe qui ne participe de ces deux éléments. Même dans une figure humaine, l'un et l'autre contribuent à l'expression. Mais en toutes choses, c'est la forme qui fournit le facteur éternel ; sur elle passent les changeants aspects ; elle demeure. Et de cette souveraineté permanente l'artiste doit donner l'impression, dans un équilibre des forces.

Cet équilibre est respecté, est formidablement harmonieux dans les œuvres de Courtens. Cette figure

établie en plein triomphe du soleil, dans la Traite, du Musée de Bruxelles, celle du Haleur dressée dans l'écrasante nuit, gardent un égal relief, une égale importance, une égale grandeur, une égale puissance de structure ; leur vie n'est point diminuée par l'éclat du soleil, par la majesté delà nuit; elle change d'expression, de frisson, pas de valeur. Le bateau de la Barque à

Chevaux (Étude pour un Tableau).

moules est dans la lumière sereine et diffuse du matin ; celui de la Levée des nasses dans la lumière blême de la bourrasque ; celui de Pendant l'orage dans l'atmosphère livide et pesante ; ici et là les formes demeureront également précises et la matière également résistante, dans les subtiles différenciations de leur rayonnement. Ces figures, ces choses marquent le centre du drame. Et des chevaux immobiles et tremblants, sous l'orage, devant la mer immense, resteront, dans leur détresse, l'objet de notre attention.

Ce déchaînement de puissance, Courtens l'évoque avec une délicatesse suprême. Ses tableaux que l'on dit matériels sont pleins de subtilités. Une œuvre peut, en effet, avoir toutes les subtilités sans être subtile, en étant même écrasante. La majesté de la nature est faite d'innombrables délicatesses. Chaque feuille d'un arbre est fragile ; et l'arbre est vigoureux. Il y a dans une vague, sous le soleil, toutes les séductions de la couleur nuancée ; et la vague est lourde et menaçante. Regardez de près un tableau de Courtens et vous retrouverez toutes ces suavités dans la puissance. Dans un avantplan fait de terre et d'herbe grasse, vous goûterez les arômes les plus raffinés de la couleur, dans ce coin de nature banale et rude toutes les splendeurs diaprées qu'un rayon violent ou voilé sème sur un peu de verdure. Tout cela sera dans la pâte onctueuse et précieuse, dans la pâte dont les consistances, savamment, s'étagent et se graduent, édifient des monuments de saveurs, dressent des forces autour desquelles l'air apparaîtra plus fluide, les vapeurs plus légères, au-dessus desquelles les nuages seront plus flottants, le ciel sera plus vaste.

Que parfois le peintre accentue les aspects de solidité, que parfois il transpose un effet de lumière sur ces aspects-là, qu'il en atténue l'éclat, c'est possible. Il le fait délibérément. Et il a raison, parce que de telles interprétations sont nécessaires à l'ampleur du style, à l'évocation de la vérité.

Il ne faut point confondre, en art, la vérité avec la littérale, la rigoureuse exactitude. Avec cette exactitudelà on fait du document, on ne fait pas une œuvre d'art. Ce que le peintre a devant lui, c'est un morceau, un

infime morceau de la nature. Et ce qu'il doit peindre, ce qu'il doit faire surgir, c'est le monde infini. Un paysage ne doit pas être une fenêtre ouverte sur la nature. Cette conception du paysage restreint l'impression, délimite le spectacle, l'arrête aux lignes d'un cadre. Le tableau, pour être de l'art, pour être autre chose qu'une indifférente imitation, ne doit pas montrer un petit coin de la Terre, mais la Terre immense, la Terre sous l'influence de joie, ou de tristesse, ou de gravité, ou de drame, d'une heure. Il n'est pas cela s'il enregistre strictement un aspect fragmentaire, s'il se borne à fixer méticuleusement les divers éléments de cette infime portion du spectacle, avec la même exactitude les relations entre ces éléments morcelés. Cette rigueur-là aboutit à de la vérité diminuée. Par elle, on n'évoque point la Terre, on peint un village.

Pour faire œuvre d'art, l'artiste a le droit, il a le devoir d'interpréter, de modifier. Quand il a devant lui un coin de terre et un coin de ciel, s'il veut prolonger l'impression, s'il veut qu'elle fasse pressentir, qu'elle embrasse toute la terre et tout le ciel, toute l'ombre et toute la lumière, toute la matière et tout l'éther, il accentuera les caractères, afin que dans ce peu de terre solide il y ait toute la force, et que, par contraste, dans cette portion de ciel il y ait toute l'atmosphère. Pour cela il transposera les tons, il accentuera les formes. Et il restera vrai parce que la vérité, dans l'œuvre d'art, est atteinte pourvu que l'on garde la fidélité dans les relations, dans les valeurs ; pour fixer les rayons du soleil, il n'est pas nécessaire de les égaler : il suffit, comme

l'éerit quelque part Ruskin, de faire sentir qu'ils sont brûlants.

Courtens, certainement, interprète ainsi, modifie, accentue. Il sait que l'œuvre d'art doit concentrer son attention et son effort sur un caractère, sur une impression, que, pour égaler dans une composition restreinte une expression que la nature étend à l'immensité, il faut l'enfermer dans des lignes et dans des tons d'une intensité qui résume. C'est à cela qu'instinctivement il tend, sans vouloir, par la seule force de sa sensibilité et de son enthousiasme. Il peint toujours ce qu'il voit ; mais il voit plus loin que ce que ses regards embrassent. Il voit avec paroxysme. Vous ne l'entendrez jamais dire devant un paysage : « C'est beau !» Il dira : « C'est sublime ! » Et c'est sublime à ses yeux parce que tout est grandi, parce que tout est fortifié.

Ce n'est point, remarquez-le, un arrangeur ; il a pour la vérité un respect tellement fervent, il songe si peu à modifier ce qu'elle fait, qu'il ne peint jamais dans son atelier, sinon pour des retouches de simple métier ; et les quelques mois d'hiver qu'il passe à Bruxelles sont pour lui des mois vides. Il a rapporté les études et les tableaux brossés à la campagne où il est demeuré de mars à la fin de novembre. Il les fait défiler, les examine un à un, les étudie, les compare à d'autres toiles moins récentes, cherche dans les uns et dans les autres ce qu'il reste à faire, prépare en somme son travail de l'été suivant, mais ne point pas. Il ne dessinera point une forme, il ne posera point un ton qui ne soit devant lui.

L'interprétation n'intervient que dans le groupe-

ment, dans les relations. Et le tableau commencé demeurera intact, jusqu'au moment où l'artiste pourra retourner guetter encore la nature qui l'inspira et dont le souvenir, dans ses yeux ardents, sans cesse s'amplifie, prend des expressions pathétiques. Mais s'il est esclave de la vérité, en ce sens qu'il ne peint rien qu'il n'ait vu, rien qui ne soit vrai, son instinct fait qu'il ne peint pas tout ce qu'il voit, tout ce qui est vrai ; presque machinalement il écarte, il néglige ce qui, à ses yeux, n'est pas de la beauté, ou nuit à la splendeur voisine, ou rompt une belle ligne, une harmonie; tout naturellement aussi il accentue ce qui exprime, ce qui traduit l'impression ressentie. Et ainsi naît un style, un style sans recherche, un style sans convention, tout entier dans le rythme des forces et des délicatesses ; style spontané, exempt de composition laborieuse, et qui imprime les moindres études, ces études abondantes, d'un métier complet, si différentes des réalisations rapides dont sont encombrées les expositions d'aujourd'hui, études qui presque toutes sont des œuvres. Impression rapide, oui, évocation d'une heure fugitive, d'une nuance passagère, oui ; mais évocation intégrale, avec l'infinie variété des beautés contenues dans ce moment, avec toute la puissance stable que baigne cette subtilité fuyante. L'étude ne sera jamais une vague apparition dans un rayonnement uniforme ; les choses, dans ce rayonnement, se préciseront, accrocheront la lumière, l'absorberont en leur pulpe vivante ; et, sans même que l'on perçoive une ligne, des formes naîtront, et des mouvements reliés par un rythme.

Un Rayon après la Pluie

Un peu de toute la force haletante du monde est ainsi fixée, simplement parce que le peintre, sans cesse hanté par elle, en retrouve partout la trace : elle est dans le battement de ses veines, et il la sent fermenter sous ses pas.

Page 1