‹ Fraternité révolutionnaire; études et récits d'après des documents inéditsChapitre 145 sur 206 · Ibid., pièce · texte numérisé non relu

Ibid., pièce

Lorsqu'on prêle l'oreille à ces discours boursouflés qui se débitaient, au temps de la Révolution, en toutes occasions et jusque dans les hameaux les plus reculés; quand on lit les élucubrations de toutes sortes et de toutes venues qu'on semait alors à pleines mains, on ne peut manquer d'être frappé de la place qu'on y donne aux intérêts du peuple. Il semble qu'en ces jours le peuple seul attirât les regards et occupât l'attention. C'était pour son affranchissement qu'on devait s'insurger ou courir aux frontières; pour son bonheur qu'on pillait et brûlait, massacrait et guillotinait. Ce qu'on voulait avant tout, à tout prix, c'était l'arracher à l'insupportable oppression de la royauté, à la tyrannie de la noblesse, à l'avilissement de la superstition ; le rendre à lai-même, à la liberté dont il ne se souvenait plus, à la fraternité que l'Evangile n'avait pas suffisamment enseignée, à l'égalité dont la monarchie ne lui avait point permis de goûter les charmes.

230 FRATERNITÉ HÉVOLL'TIONNATRE

Ainsi parlaient, écrivaient terroristes et modérés, avec un surprenant ensemble.

Malheureusement, en regardant les choses de près, en les étudiant froidement à la lumière des documents, on s'aperçoit bien vite que tout cela n'était trop souvent que mots sonores, fantasmagories trompeuses, promesses décevantes. Pour ces réformateurs infatigables, pour ces parangons d'équité, le peuple, c'était tout simplement les braillards qui les acclamaient, les violents qui les suivaient, entraînant après eux un troupeau de timides plus ou moins compact. Quant à la masse des petits, ouvriers et marchands paisibles, paysans pacifiques, s'ils se permettaient quelques protestations contre les infamies et les iniquités dont ils étaient témoins, surtout s'ils montraient quelque attachement à la religion de leurs pères, ceux-là n'étaient pas le peuple, mais de vulgaires suppôts de la tyrannie, de lâches esclaves dignes des temps barbaresdumoyen âge : ils n'avaient droit qu'à la prison et à la mort. Telle était la seule part de fraternité dont ils fussent dignes.

Et, de fait, lorsqu'on a tenté de compter le nombre des artisans, des cultivateurs, des petits commerçants que la Révolution avait immolés, l'on a été effrayé de leur multitude. Les cartons des Archives nationales notamment sont remplis de dossiers qui détaillent les injustes persécutions que le peuple, dans sa partie la plus saine, eut à subir en ces jours. J'en choisis un, presque au hasard ^ , au milieu de centaines d'autres tout

1. Cf. Archives nationales, W. 39:;. — M. Wallon l'a résumé en deux pages un peu cunCuses. Cf. le Trihunal rérolufionnaire, t. II. p. 2Sri-t>87.

aussi suggestifs. Il nous dira ce qu'il faut penser de ces protestations de dévouement au peuple dont on aimait à se targuer ; il nous montrera avec quelle scandaleuse désinvolture la Révolution supprimait ceux qui lui déplaisaient, fussent-ils sortis des rangs les plus humbles de la nation !

Nous sommes en pleine Terreur : les visites domiciliaires se multiplient sous les plus futiles prétextes, souvent même sans prétexte. Les comités de surveillance, établis dans chaque bourgade avec des pouvoirs presque illimités, n'ont-ils pas la mission de protéger et sauver la République, qu'attaquent sans cesse, leur répètent quelques agités, d'irréconciliables ennemis, insensibles aux bienfaits dont la Révolution couvre la France ?

Au district d'Alençon, dans la petite ville de Séez, vit inconnue la famille Crouillière '. Elle se compose de quatre membres : le père, maître charpentier, est âgé de soixante-trois ans; la mère, née Marie Sassier, en a soixante-six; le fils, nouvellement marié avec la fille d'un laboureur des environs, en compte vingt-sept; il exerce le métier de tisserand. Au premier abord, on serait assez porté à croire que ces pauvres gens ne peuvent être de bien redoutal)les adversaires pour le gouvernement et ne lui font guère courir de dangers. Et pourtant les voilà tous les quatre enlevés de leur demeure et emprisonnés.

Qu'ont-ils donc fait? Quel crime ont-ils commis qui leur mérite un si rude châtiment ? C'est, sans aucun

1. J'adopte cette manière d'orthographier d'après la sio-nature auloofraphe de l'abhé Crouillière.

doute, ce que va nous révéler le dossier officiel où se trouvent consignés les détails de leur procès.

Or, Tétude attentive de ces documents nous force à constater que pas une accusation sérieuse ne fut, à aucun moment, même formulée contre eux. Jamais ils n'avaient ni parlé, ni agi contre le régime d'alors ; au contraire, ils s'étaient toujours fidèlement acquittés des devoirs imposés à tous: ils avaient payé les impôts, et^ quand il l'avait fallu, servi dans la garde nationale, assisté aux assemblées, porté les armes sous les étendards de la Révolution ' !

Malheureusement pour eux, et cette tare expliquait toutes les sévérités, l'un des enfants de cette famille était prêtre ; il venait même de mourir en exil, là-bas, dans les Flandres. De plus, et c'était presque aussi fâcheux pour ces grands criminels, les Crouillière avaient autrefois logé un séminariste, devenu prêtre lui aussi, « dans le temps qu'il étudiait à Séez, en 1779 et 1780 ». N'était-ce pas suffisant pour légitimer les conjectures les plus défavorables et justifier tous les soupçons ?

En tout cas, les membres du comité révolutionnaire de la localité pénètrent à deux reprises, de par la loi, au foyer de ces suspects ; on saisit à la poste leur correspondance, et, de la sorte, on forme un dossier qui conduit ces pauvres gens droit à Téchafaud.

Les pièces qui le composaient nous ont toutes été conservées. C'étaient d'abord cinq lettres adressées à l'un ou l'autre des inculpés, quatre par les jeunes

1. Cf. interrogatoires de Crouillière père et fils, pièces 23, 24, 2:i.

UNE FAMILLE d'oUVRIERS 233

Crouillière, une par un ami, puis deux autres lettres qu'on priait de faire parvenir à destination ; enfin, trois pièces ', conservées on ne sait trop pourquoi dans cette famille.

La suite de cette étude m'obligera à revenir, au moment voulu, sur ces divers documents ; mais, avant de pénétrer plus avant dans cette attristante affaire, je crois utile de reproduire les cinq pièces dues à la plume des ecclésiastiques, correspondants des Crouillière.

Ces documents n'auront pas seulement l'avantage de nous faire toucher du doigt l'affreuse tyrannie sous laquelle gémissait la France; ils nous révéleront les sentiments les plus intimes des prêtres, victimes de la persécution, car ceux dont nous allons recueillir les paroles ne sont pas assurément une exception. On verra dans ces lettres, écrites sans apprêts, comme sans arrière-pensée, avec quelle soumission ces vénérables martyrs souffraient l'exil et la prison ; on constatera, non sans admiration, que pas un mot de plainte, de récrimination ou d'amertume ne sort de leur bouche contre leurs bourreaux; on entendra, par contre, les plus touchantes assurances de chrétienne affection pour leurs proches, et les plus calmes protestations de fidélité à Dieu. Ces reliques méritent d'être conservées.

Le premier message reçu des exilés est le billet suivant, que ses auteurs, assurément, ne prévoyaient pas devoir contribuer à la condamnation de leurs amis.

« Nous arrivons au Havre ; à cinq heures nous nous embarquons. Les uns, parmi ceux qui sont ici, vont à

1. Un passeport, une chanson, une proclamation. Je les ferai connaître tout à Iheure.

Ostende, les autres en Angleterre ; nous allons dans ce dernier endroit ; nous nous portons bien. Si les vents sont favorables, nous y serons demain soir. Dès que nous serons arrivés, vous aurez de nos nouvelles.

« Faites part de la présente à toutes les familles de nos compagnons de voyage.

(( Recevez les nouvelles assurances de nos respects \ »

Quelques mois plus tard, le fils des inculpés écrivait à son tour :

« Londres, 8 décembre 1792.

« Mon pi: RE kt ma mère,

« Je profite d'une occasion sûre pour vous renouveler Tassurance de mon profond respect et vous assurer que je jouis de la plus parfaite santé... J'ai reçu mon paquet tel que vous me l'avez adressé avec les soixante livres d'argent en espèces...

« Comme vous me demandez l'état de mes petites finances, le voici. Je ne manque de rien absolument, grâce à la générosité de la nation bienfaisante qui nous a tous reçus en nous comblant tous les jours des bienfaits les plus signalés. Aussi soyez tranquilles à ce sujet. Je vous suis toujours bien reconnaissant de vos bonnes attentions paternelles.

<( Nous sommes munis de tous les pouvoirs pour notre ministère par M^' Tévêque de Londres. Tous les

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