‹ Fraternité révolutionnaire; études et récits d'après des documents inéditsChapitre 146 sur 206 · Pièce · texte numérisé non relu

Pièce

Mo7isiein'

Miiiisieiir Cruuillière^

rue Baratte,

à Séez,

Département de l'Orne.

UNE FAMILLE d'ouVRIERS 23r)

dimanches et fêtes, j'ai le bonheur de célébrer la sainte messe uniquement à vos intentions, c'est-à-dire pour vous, ma mère et mon frère, de qui je désire avoir... quelques nouvelles en particulier.

« Tous les Anglais qui professent la religion catholique sont à Téglise d'une édification admirable et la plus édifiante... Il pourrait se faire que sous peu les passages de communication de France en Angleterre fussent bouchés. Cela parait même très prochain. C'est encore un second malheur pour nous; car cela nous empêcherait de recevoir des nouvelles de nos parents...

« Je me suis muni d'un certificat de résidence en Angleterre pour servir dans le cas de besoin ^ Ce certificat n'est cependant pas exigé par la Convention nationale; mais, quoi qu'il en soit, je vous l'enverrai si vous venez à en avoir besoin... Je suis fort bien accoutumé dans le pays que j'habite... je suis fort content et tranquille...

« Je n'ai point encore touché aux soixante livres que j'ai reçues; je les garderai pour un autre temps plus opportun. Je souhaite à tous la meilleure santé avec toutes les bénédictions du ciel. Tel est le vœu que j'adresse au Père des miséricordes pour votre bonheur en finissant cette présente année.

(( Mille compliments à tous nos voisins et intimes

amis.

« Crouillière, prêtre. »

l. L'abbé Crouillière voulait par là épargner aux siens les persécutions de toutes sortes qu'on multipliait contre les parents d'émigrés. Efl'ectivement, il ne devait pas être rangé dans cette catégorie, car, en quittant sa patrie, il n'avait fait que profiter d'une disposition de la loi.

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« S'il y avait quelques décrets qui me regardent, vous aurez la bonté de me le marquer.

u Gomme je prévois que ma pauvre mère doit avoir beaucoup de peine, je compte beaucoup sur vos attentions à son égard.

« Dites à mon frère que je l'aime et que je Texhorte à avoir pour ma mère et pour vous toutes les honnêtetés possibles. Je l'embrasse de tout mon cœur et lui fais mille amitiés *. »

La correspondance entre l'exilé et les siens se termina-t-elle sur ces paroles affectueuses? Ce ne semble guère probable. Toutefois, et c'est la seule chose qui nous intéresse présentement, le dossier qui fit condamner ces malheureux ne porte point trace de relations subséquentes.

Par contre, il nous présente deux autres lettres, tout aussi séditieuses, on le verra, non pas, il est vrai, adressées à la famille Crouillière, mais confiées à son obligeance. On la priait de les faire parvenir à destination; ce qui témoignait évidemment d'une criminelle hostilité contre la Révolution, et appelait, par suite, un juste châtiment.

La première était signée Pasquier, prêtre. Je cite tout ce qu'elle a d'intéressant.

<^ Cologne, le 1" avril 1793.

« Mon tri: s cheu ini:i«K, « J'ai reçu vos deux lettres, il y a quinze jours. En

I. IMècc 21. — Je noie que cette lettre n'était pas adressée (lirecttement à la famille de l'exilé, mais à M"" Lef«*vre. à Caen, « pour faire tenir à M. Crc»uilliere père, nie Baratte, Séez ».

U.NE FAMILLE D OUVRIEKS 237

me réjouissant le plus particulièrement de la bonne santé dont vous paraissez jouir, je suis très centriste de la maladie de ma mère. Je vous prie de me répondre le plus tôt possible pour m'informer de sa situation. »

L'abbé donne ensuite quelques détails sur un voyage qu'il venait d'achever et la composition d'un vernis dont on lui avait demandé la recette ; puis il continue :

« En faisant de ma part tous les compliments les plus affectueux à notre famille..., je vous prie de les assurer tous que je ne les perds pas de vue.

« J'aurais bien voulu pouvoir trouver l'occasion de faire passer quelques secours à mes pauvres père et mère; je suis consterné que, dans leur vieillesse, ils n'aient pas un seul de leurs enfants avec eux pour les secourir. J'ai encore plus de vingt louis d'or dont je pourrais me passer. Je m'en déferais le plus volontiers, si je pouvais les consacrer aux nécessités d'un père et d'une mère chers à si juste titre et que je recommande le plus instamment aux sentiments de votre cœur.

" J'entrevois avec bien de la peine que vous ne viviez pas en bonne intelligence avec notre frère. Dites-lui, néanmoins, que, quand je pourrai lui procurer la composition des drogues qu'il m'a demandée, je le ferai avec tout le plaisir possible.

« Donnez-moi le nom du malade qui est tombé en léthargie et qui menace de mourir. Je n'ai pas compris votre lettre quant à cet article : je crains que ce ne soit notre pauvre frère. Voyez M"*' Lemonnier et demandez-lui si elle me pourrait indiquer quelque

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moyen pour envoyer de Targent à mes père et mère. Quant à moi, je n'en ai pas besoin...

« Paso ui EH, prêtre K »

Un mois plus tard environ, ce même correspondant écrivait dereclief à son frère, toujours par Tentremise de M'»<= Crouillière.

« Cosfekl (Wesiphalie), le 6 mai 1794.

u Mon thès cheh frèhe,

u ... N'ayant point eu réponse à la lettre que je vous ai écrite il y a environ six semaines, je continue d'être inquiet à l'égard de ma tendre mère dont vous m'avez annoncé la maladie dans votre dernière lettre. Je vous adresse la présente en vous réitérant instamment la prière de me faire réponse sans délai. Désormais je ne vous écrirai pas souvent. Il ne faut en concevoir ni surprise ni mécontentement contre moi. Je vous prie néanmoins de me faire le plaisir de m'écrire tous les deux mois ou six semaines... J'ai été à Termonde-, où demeure toujours M. votre curé; il vous prie de faire ses compliments à M"'^ sa sœur et de lui dire qu'il a reçu les nouvelles qu'il attendait... J"ai changé de domicile pour mon mieux et de mon plein gré. J'ai dernièrement passé deux jours à Munster dans le couvent où j'ai demeuré un an. C'est par là que j'ai" terminé la promenade de 160 lieues que je viens de faire.

1. Pièce n. — M. Pasquier annonçait, en terminant, que l'abbé Crouillière, venu récemment en Flandre avec quelques autres ecclésiastiques, y était mort peu après son arrivée.

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