‹ Fraternité révolutionnaire; études et récits d'après des documents inéditsChapitre 150 sur 206 · Ibid · texte numérisé non relu

Ibid

nir une caution? Pourquoi surtout ses juges attendaient-ils un mois presque entier avant de lui rendre une liberté dont elle n'eût jamais dû être privée? Il semble vraiment qu'ils ne pouvaient se résoudre à lâcher leur proie, fût-elle, contre toute équité, demeurée jusque-là entre leurs mains.

Les trois autres accusés furent pourtant moins heureux encore, bien que les inculpations dont on les chargeait nous paraissent maintenant d'une insignifiance parfaite, et leurs réponses, par contre, très satisfaisantes, à défaut surtout de témoignages sérieux qu'on leur pût opposer.

Le plus compromis était sans contredit le jeune Crouillière.

Impossible d'en douter, lui répétaient ses juges de Séez, d'Alençon et de Paris, vos sentiments sont d'un antirévolutionnaire prononcé. Et aussitôt ils lui relisaient la lettre suivante qu'il avait écrite lorsqu'il servait en Vendée :

« D'Angers, le S avril 1193.

« Mon chkr pèhe et ma cui:re mère,

« Celle-ci est pour m'informer de l'état de vos santés et en même temps pour vous marquer le danger périlleux qui me menace et tous mes camarades. Nous allons à Saint-Lambert^ et à Cholet camper pour repousser les brigands- qui ravagent tout ce pays-là. Il est à présumer que nous ne reviendrons pas si tôt.

1. Saint-Lambert-du-Lattey, dans le canton de ïhouarcé (Maine-et-Loire).

2. On sait que les révolutionnaires appelaient ainsi les Vendéens insurgés.

Tout le monde est au chagrin, et cela fera de mauvais soldats: ainsi sur deux enfants', vous i)ouvez nous dire vos derniers adieux à toute sûreté, car il y en a déjà plus de deux mille des nôtres de tués, et plus de deux cents dans riiôpital de blessés. Ainsi nous voirons bleu [sîr).

« Cliolet a été bombardé pendant sept heures de temps à boulets rouges. Nos ennemis se sont retirés dans une forêt qui est à deux lieues de la ville ; on y a mis le feu le 17 avril, et nous ne savons pas comment cela se passera. Ainsi, si j'en reviens, je pourrai me flatter d'avoir vu le feu.

« J'ai éprouvé bien des fatigues en route; nous avons été trois jours à Angers pour nous reposer. J'ai vu mourir trois personnes par la guillotine; cela est bien triste.

(' Consolez toujours ma mère et qu'elle ne prenne point de chagrin ni vous non plus; car y a' assez de moi. Je finis en vous embrassant de tout mon cœur'-*. »

N'est-il pas indéniable, s'écriaient ses juges, cette lecture terminée, n'est-il pas évident même que vous êtes un suppôt de la tyrannie, que vous détestez notre sainte révolution, qu'au moins « vous êtes un lâche » ? Comment expliquer autrement que vous ayez parlé » d'une infinité de patriotes tués dans le combat », multiplié les détails' capables « d'empêcher les volontaires de partir »?

Crouillière avait beau répondre qu'il s'était contenté

1. Il fait allusion à son frère, le prêtre, alors exilé. 2« JMèce a. I/adresse était : Au citoyen, citoyen Crouillière, père, ni.iitro charpentier, rue Haratte. Séez...

U.NE FAMILLE D OUVRIERS 2w

de dire ce que tout le monde disait ' : que tout cela il l'avait entendu de la bouche des « vainqueurs de la Bastille » ; ses juges n'en continuaient que plus ardemment de le presser, sans se donner la peine d'écouter et de peser ses explications.

— Et la Chanson du milord et \ Adresse aux Français trouvées parmi vos papiers, n'achèvent-elles pas d'établir votre forfait?

Le procès-verbal des débats ne nous dit point si l'on fit à l'accusé la lecture de ces pièces ; pour moi je me reprocherais d'en priver totalement le lecteur.

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