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les seuls motifs allégués pour justifier cette cruauté. Et ce fait, malheureusement, n'est pas isolé; c'était la règle, non l'exception : l'on en trouverait par centaines de bien plus atroces encore.
ï.es hommes de la Révolution, on a pu s'en convaincre, eurent plus fréquemment recours à la vi(3lence qu'à Tadresse; quelques-uns cependant surent à l'occasion se faire habiles et modérés pour gagner et maintenir le peuple; et alors, il est juste de le reconnaître, ils ne se contentaient même pas toujours de caresser les instincts pervers, de ilatter les passions mauvaises de la foule ; ils tenaient compte de ses goûts natifs et allaient audevant de ses aspirations naturelles.
De là, par exemple, les fêtes sans nombre, les mascarades, grotesques mais parlantes, qui se succédaient sur tous les points du territoire, avec leurs cortèges empanachés et leurs longs défilés, leurs salves d'artillerie et leurs feux de joie, leurs chants et leurs danses.
C'est à ce désir d'attirer les masses en s'adressant aux yeux, qu'on doit la plantation d'arbres de la liberté, jusque dans les plus humbles villages des provinces les
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plus reculées ', souvent en face des prisons qui regorgeaient de victimes, au milieu de ces places où le sang coulait à Ilots. Ils devaient plus aisément s'imaginer jouir de la liberté, ceux (jui avaient assisté à la plantation du chêne ou du peuplier qui la symbolisait, ceux qui, de leurs yeux, le voyaient debout, orné d'inscriptions qu'ils ne pouvaient croire mensongères, de guirlandes de toutes sortes, témoins irrécusables de la possession de ce grand bien ? A force d'affirmer avec énergie même de grossières contre-vérités, ne finit-on pas trop souvent par en imposer, du moins aux faibles d'esprit et aux ignorants ?
On aimait d'ailleurs, en ces temps, à copier les républiques antiques, et partout, suivant la remarque de Grégoire-, en Grèce comme à Rome, « l'arbre avait servi d'emblème religieux, politique ou moral ». L'olivier était consacré à Minerve, le myrte à Vénus, la vigne à Bacchus, le laurier à Apollon. 11 n'était pas jusqu'à nos ancêtres, aux siècles du moyen âge, qui n'eussent suivi d'un œil lûenveillant les joyeux clercs de la basoche, lorsque, chaque année, ils plantaient leur mai. C'était, ce jour-là, fête pour tous, fête simple comme la nature, mais pure et fortihante. Pourquoi n'eût-on pas imité de tels exemples?
1. Au dire de quehiues historiens, on eût pu en compler plus de (iO.OOO en 179-2. Le 2 juin no.'î, les représentants en mission, Deville et Milhaud, annoncèrent même de .Mézières (|u'ils venaient de planter un arbre de la fraternil»' sur cette frontière {CJ. Archives nationales. A Kit, 148), comme s'ils eussent pensé que sa vue seule sullirait à mettre en déroute les l>ataillons des « desposles coui'onués ».
'2. Ksstti hislor'ujite et /xilriolifiiie sur les arbres de la liberté^ p. 2.
S'il faut s'en fier au yj.oniteii/\ Thonneup d'avoir inauguré ce qu'on peut appeler le tulte des arbres de la liberté revient à un prêtre. En mai 1790, y lisonsnous, le jour de l'organisation de la municipalité, M. Norbert de Pressac, curé de Saint- Gaudens près Civray (Vienne), « fait arracher delà forètunchèneaude belle venue et le fait transporter sur la place du village, où les deux sexes réunis concourent à le planter. Il les harangue ensuite sur les avantages de la révolution et de la liberté. Au pied de cet arbre, dit-il, vous vous souviendrez que vous êtes Français, et dans votre vieillesse vous rappellerez à vos enfants l'époque mémorable à laquelle vous l'avez planté. Alors tous les citoyens qui avaient des procès consentent sur sa demande à les terminer par arbitre ; ils s'accordent sur le choix, s'eml>rassent après avoir entendu leur sentence ' ».
Si les fêtes, qui se renouvelèrent partout en semblable occurrence, n'eurent pas toujours d'aussi consolants résultats, du moins elles présentent ordinaire- Uient des particularités réjouissantes et instructives, dont il serait cruel de priver entièrement le lecteur.
Le Monite/>r du 30 janvier 1793 nous décrit celle qui s'était déroulée à Paris quelques jours auparavant.
u L'arbre de la fraternité - a été planté le 27 avec
1. Le Moniteur, 24 mai 1*90, n'' lU. C'est encore le curé constitutionnel d'IIazebrouck qui fit planter l'arbre de la liberté dans cette ville. Aussi bien, pour présider à cette importante cérémonie, fallait-il être un pur. Nous apprenons qu'à Beuzeville Eure:, par exemple, des troubles éclatèrent, parce que plusieurs ^< ne voulaient pas qu'on plantât l'arbre de la liberté sous les auspices de municipaux » réputés aristocrates. Archives nationales, AFii, 121. 1108, pièce 15.
2. On disait tantôt arbre de la liberté, tantôt arbre de la fraler-
l'allégresse digne d'une pareille fête. Le cortège, composé d'une députation de vingt-quatre membres de la Convention nationale et de tous les corps administratifs, de la force armée départementale parisienne, est parti de la place de la maison commune vers midi. Parmi les emblèmes que Ton est accoutumé à voir dans les fêtes patriotiques, on remarquait dans celle-ci le l)uste de Brulus.
u Lorsque le chêne fédératif a été planté, Maure \ ancien d'âge de la députation de la Convention nationale, après avoir répandu de la terre sur les racines de ce symbole de l'union fraternelle, a dit : « Citoyens de Paris, fédérés des quatre-vingt-quatre départements, c'est sur cette place que vous avez versé votre sang, c'est ici que nos frères sont morts pour la liberté et l'égalité, c'est par voire union et vos efforts combinés que vous avez renversé le trône du roi ; le tyran a été puni et la tyrannie détruite... Puissiez-vous voir bientôt s'étendre les rameaux de cet arbre sacré et jouir à leur ombre des douceurs d'une paix profonde et d'un bonheur inaltérable.
« .lurons, mes amis, de maintenir au péril de nos vies la liberté, l'égalité et l'indivisibilité de la république "-. »
Iwidemment tous le jurèrent avec enthousiasme.
Le discours du représentant Maure satisfit-il les
7ii/e, et enfin, mais plus rarement, arbre de la raison ou de l'union.
\. 11 était député de l'Yonne.
2. Le Moni/enr, 30 mai 1793. — Cette plantation fut déridée le jour même de lexécution de Louis X VI , dans une orgie où se trouvèrent avec <les représentants du conseil ^uMiéral de la commune et de la municipalité quelques patriotes et fédérés marseillais.
sans-culottes auditeurs? On peut le supposer : il avait du moins le mérite de la brièveté.
Voici quelques passages d'un autre plus copieux et, je crois, plus aussi dans le goût de Tépoque. Le manuscrit d'où je le tire n'indique malheureusement pas dans quelle localité il fut prononcé ni même par qui. Est-ce pour nous faire entendre que nous avons sous les yeux un vrai modèle du genre? Rien de plus vrai, en tous cas.
*< Concitoyens, s'écrie l'orateur, nous allons planter l'arbre sacré de la liberté. Les fastes de l'antiquité la plus reculée ne nous présentent pas de fête plus sainte ! La plupart des anciens peuples, abrutis sous le joug du despotisme, traînaient leurs tyrans couronnés dans des chars de triomphe. Assoupis dans celte insensibilité, dans cette crédulité aveugle, ils célébraient la fête du crime. Hélas! citoyens, n'étions-nous pas naguère corrompus de cette fatale crédulité ! N'avonsnous pas aussi encensé des hommes couverts de l'or extrait de la sueur du peuple?
« Heureusement, il vient un temps où la nature, accablée sous le poids des forfaits, suscite, par un effet généreux, les génies qui éclairent le monde, dissipent l'ignorance et ramènent l'homme à la hauteur de la vérité. Voilà notre position...
« L'arbre que nous allons planter est, concitoyens, l'apothéose de la liberté. L'auguste et sainte cérémonie qui nous a rassemblés en ce jour n'est pas un vain spectacle donné à l'amusement et à la curiosité. Cette cérémonie est toute religieuse et sacrée...
« Que ce bonnet chéri et cet arbre sacré soit {sic) pour nous le signe de ralliement dans le temps de
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malheur ; que ces racines pénètrent les enfers, et sa tète altière défie la voûte azurée; qu'au pied de cet ' arbre s'anéantisse Tanimosité individuelle; qu'à la faveur de son ombre divine notre amitié se resserre; que son aspect glace d'ciïroi les tyrans ; que son existence confonde les malveillants...
« Appelés dans cetle auguste enceinte par la voix du patriotisme, chantons la fête de la liberté. Rendons un tribut d'éloges et de reconnaissance aux grands hommes qui, par leurs écrits divins, ont brisé nos chaînes. Soyez parmi nous et planez sur nos têtes vous, sages de la Grèce, savant Platon, éloquent Démosthène, divin Socrate ! Vous aussi, inébranlable Brutus; vous aussi, sage Jean-Jacques et courageux Mirabeau ; que le feu de notre reconnaissance anime vos cendres divines; que vos ombres fugitives soient parmi nous et partagent notre allégresse.
« O divin Jean-Jacques, c'est toi qui as gravé dans nos cœurs le principe de la liberté. Ces cœurs tant de fois émus par tes touchantes peintures, par tes sublimes leçons, ces cœurs s'enflamment tous à ton nom. J-ieçois, sage orateur, philosophe sensible, génie divin, les hommages de ceux que tu as rendus meilleurs et plus heureux.
« Et toi, courageux Mirabeau, il est temps que les airs retentissent des chants de notre reconnaissance; que nous répétions tous, du fond du cœur : honneur sans fin, gloire éternelle au défenseur du peuple, honneur et gloire au héros de U liberté, honneur et
gloire à Mirabeau,
'* Va vous, enfants chéris... voiJà Rousseau, voire bienfaiteur et votre ami ; allaités par celle qui vous
donna l'être, songez que c'est lui qui vous rendit à vos mères ; enfants heureux, qui respirez l'air de la liberté, élevez vos regards vers ce citoyen généreux... C'est pour la postérité, c'est pour vous qu'il s'immola; c'est vous qui jouirez du fruit de ses travaux... Que son nom n'ofTre sans cesse à vos regards que la gloire et les vertus.
u Vous aussi, sexe charmant, femmes héroïnes, c'est par vos attraits enchanteurs que toutes les institutions sociales ont pris leur accroissement et leur lustre; c'est vous qui, domptant Thumeur fière et sauvage de l'homme, formâtes le premier lien de société, dont vous faites l'ornement et les délices...
« Dignes citoyennes, c'est surtout par Tentliousiasme du patriotisme et par les actes de bravoure qu'il inspire, que votre sexe s'est toujours distingué... Ainsi l'on vit des femmes et des mères voler au-devant de leurs (ils et de leurs époux qui fuyaient du combat, leur fermer le passage et les forcer de retourner à la victoire ou à la mort.
« Aussi ce n'est pas en vain que nos législateurs ont remis le dépôt sacré de nos saintes lois aux épouses, aux mères et à l'affection des jeunes citoyennes...
« Dignes citoyennes, poursuivez avec ardeur vos nobles desseins. La patrie reconnaissante couronnera les fruits de vos travaux sur lesquels elle a fondé son espérance.
« Heureuse pour jamais la France! si toutes les mères s'appliquent à vivifier dans les jeunes cœurs le oferme des vertus sociales ' ! »
1. Archives nationales, F, 4629. — Voir le discours prononcé par Saint-Just le 13 mai 1792, dans la Revue de Paris, 15 octobre 190G.
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Avec la prose, la poésie, et après l'apostrophe aux mères, l'apostrophe à Tarbre sacré. On chantait :
Puissions-nous au déclin de Tàge Te voir en tous lieux respect»' El inouiir sous ton doux ombrage, Bel arbre de la liberté.
Cliénier était plus tragique que Ginguené; il s'écriait :
Rois conjurés, lâches esclaves.
Vils ennemis du genre humain, Vous avez fui, le glaive en main, Vous avez fui devant nos braves ; Et dans votre sang détesté Abreuvant ses vastes racines Le chêne ' de la liberté S'élève aux cieux sur vos ruines.
On s'explique sans peine que les malheureux qui venaient d'entendre de pareilles billevesées éprouvassent le besoin de se détendre les nerfs. Les organisateurs y avaient pourvu.
Bientôt, en effet, les sons entraînants d'une musique guerrière retentissaient dans les airs. On jouait de préférence la Carmagnole et le Ça Î7'a; et, pour l'ordinaire, les assistants se sentaient alors ((tellement électrisés, que, se prenant par la main, comme par instinct, ils se mettaient à danser. La municipalité elle-même, ayant le maire à sa tête, dansait comme les autres"-. »
1. IVu lois 011 se contciilîiildun peuplioi- : ce (jui n'agréait point à (irc<,'(iire.