Le Monileio\ 30 janvier
FMATERiMTÉ RÉVOLUTlONiN AIRI-:
Aussi bien, ces emblèmes de la révolution triomphante devinrent-ils bientôt un objet d'horreur sur tous les points de la France. Partout on disait sans détours qu'ils étaient un mensonge évident, qu'on les nommât arbres de la liberté ou de la fraternité, de la raison ou de l'union; on répétait qu'ils insultaient aux malheurs dans lesquels la tyrannie de quelques-uns plongeait la masse des citoyens. Les attentats, comme Ton s'exprimait, contre ces symboles trompeurs se multipliaient donc de toutes parts ; de toutes parts on les abattait, de toutes parts on les brûlait '.
La Convention elle-même s'émut de ce qu'on jugeait un forfait abominable et n'était pour l'ordinaire qu'un acte irrélléchi, spontané de mécontents, de farceurs ou d'emballés.
Dans sa séance du i" mars 1793, elle « renvoya à son comité de législation une lettre dont l'objet était de faciliter une loi pénale contre ceux qui abattraient l'arbre delà liberté ». Un an plus tard [^~ mars 1794), elle entrait dans la voie des rigueurs et confirmait un
\. Outre les localités dont il sera qiieslion tout à riienre, je cite ;"i la li.Ue Lyon. |)resque toutes les communes du district dVvetot. (Irillod N'auchise ., iirossac' 'Cliarente , Sauviac (Gironde), S.irraiil «iers , Urée (Oise). — Parfois le crime revêtait des caractères spéciaux de <jravité. C'est ainsi que, le 28 janvier l~9;i. on (lruon(;a à l;i Convention « trois compa^Miies du i" bataillon des V(dontaires nationaux du déiiartement du Tarn ^>. coupables dudit forfait. Cf. .Vrchives nationales, C, 2i't.
« arrêté du département du Tarn qui ordonnait d'élever autour de Tarbre de la liberté un autel à la patrie, aux frais de ceux qui avaient renversé ledit arl)re ' ». Toutefois, ce ne fut que le 22 germinal an W - 11 avril 1796) qu'elle en vint aux châtiments sévères : les coupables devaient être punis « non seulement de la peine déterminée par l'article 14 du titre II du décret du 20 septembre 1791, sur la police rurale- », mais suivant les lois portées contre les crimes antirévolutionnaires « et attentatoires à la liberté, à l'égalité et à la souveraineté du peuple ^ ».
Les divers dépositaires du pouvoir, les représentants en mission surtout, n'avaient point attendu ce décret pour agir vigoureusement et infliger aux délinquants les peines les plus disproportionnées avec la faute, approuvés en cela, nous le verrons tout à l'heure, par la Convention toujours prête à souscrire à l'emprisonnement et à la mort de ceux qu'on lui dénonçait.
Avant de sévir, toutefois, on procédait au remplacement de l'arbre sacrilèf/ement abattu, (tétait l'occasion d'une nouvelle fête.
1. A la même époque, mêlant, comme souvent, les minuties aux ctioses les plus graves, elle décrétait le remplacement des arbres de la liberté dans les communes où ils auraient péri. Le Moniteur. 22 janvier 1794.) « Elle confiait cette plantation et son entretien aux soins de tous les bons citoyens, afln que dans chaque commune l'arbre de la liberté fleurit sous Tégide de la liberté française. » ' Ih'ul.)
•2. Voici la teneur de cet article : « Ceux qui détruiront les greiles des arbres fruitiers ou autres, et ceux qui écorceront ou couperont en tout ou en partie un arbre sur pied qui ne leur appartiendra pas, seront condamnés à une amende double du dédommagement dû aux propriétaires et à une détention de police correctionnelle qui ne pourra excéder six mois. »
■L Séance du 22 germinal an IV.
268 FRATERNITÉ RÉVOLLTIONNAIRE
Comme toutes ces mascarades se ressemblaient au fond, je me contenterai de relever ici et là certains détails plus curieux.
Le rapport du capitaine de gendarmerie de Quimperlé nous en fournira quelques-uns. La scène se passe dans le Finistère, à Bannalec.
Le matin du grand jour, écrit-il, « environ les neuf heures, le nouvel arbre arrivé de Quimperlé, nous l'avons fait planter à dix pas de distance du trou de Tancien arbre, que nous avons fait conserver pour être une preuve toujours constante du délit. Nos frères de Cliâteaulin ayant fait lors une halte, nous les avons invités à la cérémonie de l'inauguration du nouvel arbi'C. Nous avons fait chanter Thymne de la liberté et à la strophe sacre {peut-être à la strophe : Amour sacré de la pairie) toute la troupe, tout le peuple de Bannalec se sont agenouillés autour du plançon chéri'. Cette strophe terminée, nous avons avec tout le peuple dansé une Carmagnole-. »
La fête d'Amiens fut plus intéressante encore. Le récit nous en a été fait par un député, André Dumont, avec lequel nous ferons sans tarder plus ample connaissance.
« Cette fête, dit-il, fut célébrée au milieu des épanchements de la fraternité. La cérémonie commença par la translation à la commune du tronc de l'arbre qu'on avait eu la scélératesse de scier. Ce tronc était couvert d'un drap noir ; neuf mille hommes sous les
1. A Coulommiers, à La Ferté-Gauchcr (Seine-et-Marne), et en (Vautres endroits, les Te Deum ne se chantaient plus ù l'église, m.iis autour des arltres de la liberté.
•1. Archives nationales, W, 3l)o, 916, pièce "70.
armes et une musique de deuil accompagnaient le cortège K
(( Arrivé à la commune, on y déposa les restes de l'arbre et on en sortit un autre orné des couleurs nationales... Une musique triomphante changea tout à coup la scène et les airs retentirent des cris mille fois répétés de : <^ Vive la Convention ! Vive la Montagne ! )) Des chansons patriotiques furent chantées jusqu'à ce que Ton fût parvenu au temple de la raison, où l'on planta le nouvel arbre. La société populaire et les citoyens de la garde nationale vinrent inviter mes collègues et moi à jeter les premiers de la terre sur les racines de l'arbre. On entra ensuite dans le temple, où Ton jura généralement haine aux tyrans, aux intrigants et aux fanatiques. On reconnut pour divinité la liberté, pour son autel la patrie, pour sa doctrine Tégalité, pour ses commandements la défense de la patrie, le maintien des lois, le respect des propriétés et le soulagement des pauvres, et pour résultat la république une et indivisible -. »
1. Ces exhibitions carnavalesques valaient parfois à Dumont de bien douces joies, digne récompense de son zèle actif. 11 écrivait d'Abbeville, le dixième jour de la deuxième décade de frimaire an II ('20 décembre 1793), après avoir livré aux tlammes les richesses des sacristies : « Une chose remarquable, c'est qu'en brûlant les saints et les saintes avec tous les harnais ecclésiastiques, la flamme en était tricolore, de manière que l'équipement même de ces animaux noirs a montré au peuple les couleurs nationales. » (Archives nationales, AFii, 153.) Après avoir lu des lignes semblables, on peut vraiment se demander si ces hommes étaient entièrement responsables de leurs actes.
2. Le Moniteur, séance du 3 nivôse an 11. n" 93. Cet attachement à la République une et indivisible n'empêcha pas Dumont de servir Napoléon à la sous-préfecture d'.Vbbeville et à la préfecture du Pas-de-Calais.
270 FRATERNITÉ KKVOLUTIONNAIHE
Tout cela était fort consolant assurément, mais ne veng-eait pas suffisamment « remblèmo sacré » criminellement outragé. La fraternité révolutionnaire, d'ailleurs, demandait autre chose : salisfaclion lui fut partout largement donnée.
Le conseil général de la commune de Vaudeurs (^Yonne) est en séance, bien qu'il ne soit encore que six heures du malin. Voici que Tagent national se présente devant les honorables citoyens, la tristesse peinte sur le visage.
« Un coup fatal, dit-il, a été porté cette nuit sur la place publique de notre commune; des scélérats ont assassiné [sic) notre arbre de la liberté qui a été coupé avec une sie (.sic) de (à) la hauteur de 2 pieds, 7 pouces, il est renversé à côté et par terre'. Depuis ce coup fatal, les scélérats ont cassé l'inscription qui était une planche attachée à l'arbre, où étaient gravés ces mots :
Vous qui m'avez planté pour monument de votre liltert»',
Français, voulez-vous être heureux.
A|j|iienez à Jouir de ce présent céleste, El que tout en vous manifeste Qu'un peuple libre est fait poui- être vertucmx.
l. Quels détails touchants je trouve encore ailleurs! « .\ous avons reconnu que ledit arbre avait reçu environ à la hauteur de deux pieds, deux pouces, du cùlé du midi, un coup d"un instrument tranchant, de la lai'geur d'environ trois pouces, dont nous n'avons pu détei-miner la profondeur parce que lécorce n'est pas séparée. » Archives nationales, W. ;}93. 912. pièce 40.
« Les morceaux (de Tarbre vénéré, continue Fagont national), ainsi que ceux du bonnet de la liberté ont été trouvés dans le jardin du citoyen Desjeux, maire, et dans celui du citoyen Ant. Roy, ancien maire de cette commune, et le surplus du bonnet trouvé sur le chemin de Vaudeurs allant à Cerisiers... lesquels morceaux nous ont été représentés. [En conséquence , requiert qu'il soit informé dudit délit pour parvenir à découvrir les coupables; que sur le champ expédition du présent soit transmise à l'administration du district de Mont-Armance, ci-devant Saint-Florentin, prévu par les citoyens administrateurs toutes les mesures de sûreté et être par eux statué ce qu'il appartiendra. )•
A ce récit, les membres du conseil général sentent l'indignation leur monter au cœur et la colère les saisir; le procès- verbal de la séance nous l'apprend :
« Nous, maire, officiers municipaux et notables composant le conseil général de la commune de Vaudeurs, y lisons-nous, la matière mise en délibération, les opinions prises, l'agent national entendu, crions anathème contre les scélérats coupables de l'attentat à nous dénoncé... et vouons ces personnes à l'exécration publique ; et. pour parvenir à leur faire subir toute la rigueur des lois, il sera informé de ce délit à Teffet de pouvoir les découvrir. >
Et, sans plus tarder, ils prennent l'arrêté suivant :
H Vu la délibération ci-dessus,
u Le directoire du district, considérant qu'il vient d'être commis un horrible attentat dans la commune de Vaudeurs contre la liberté française, que des contre-révolutionnaires ont coupé à la scie l'arbre de
la liberté et qu'un tel attentat doit être puni..., l'agent national entendu,
(( Arrête que la délibération du conseil général..., sera transmise au citoyen juge de paix et officier de police du canton de Cerisiers à refîet par lui d'informer des faits contenus en icelle^ »
Chargé de la sorte du glorieux honneur de venger l'arbre renversé, le juge de paix entre sans retard en campagne. 11 cherche de toutes parts, interroge de tous côtés; il tend ici ses pièges, multiplie là ses sollicitations et ses prières. Enfin les ténèbres semblent s'éclaircir et la nuit s'éclairer : plusieurs témoins sont en sa présence. L'un lui révèle mystérieusement qu'aux environs de minuit « il a vu trois hommes, l'un habillé en blanc, et les deux autres en bleu ». Mais Sont-ils coupables? Il l'ignore absolument.
Un autre a t-ntendu le nommé Chapperon, cultivateur, dire, sans rougir, « que ceux qui avaient coupé Tarbre de la liberté avaient plus de raison que ceux qui l'avaient planté ». Ce propos sans doute était abominable ^, mais le mauvais citoyen qui l'avait tenu était-il l'un des criminels ? Le dénonciateur ne pouvait l'affirmer; il inclinerait plutôt à penser le contraire.
Un troisième témoin est moins aflîrmatif encore et ses éclaircissements plus obscurs. Que dis-je? il devient même impertinent. « Puisqu'il y avait un arbre de la liberté de planté, concluait-il, on devait être libre, et,