‹ Fraternité révolutionnaire; études et récits d'après des documents inéditsChapitre 167 sur 206 · Archives nationales. W, 3!»o, OltJ · texte numérisé non relu

Archives nationales. W, 3!»o, OltJ

286 FRATERNITÉ RÉVOLl TIO.NNAIRE

audacieuse. Appelez donc le tribunal criminel du déparlement du Finistère. C'est le vrai moyen d'épouvanter les scélérats '. »

Les ordres de l'autocrate furent ponctuellement obéis et le procès commença sans retard. On vit alors les accusés se succéder et les témoins défiler. Une trentaine au moins de ces derniers comparurent devant le tribunal. Leurs dépositions peuvent se résumer ainsi- : L'outrage >> au signe vénéré de la liberté » se fit sans préméditation aucune, par une sorte d'entraînement bien pardonnable, tant il fut spontané, subit. Du reste quels étaient les coupables? 11 semblait impossible de le découvrir, car ou bien le nombre des jeunes gens faisant cercle autour des travailleurs impies avait empêché qu'on les reconnût; ou bien c'étaient des étrangers à la localité que personne ne pouvait désigner avec quelque certitude ; ou bien on ne les avait vus manier que des bâtons, et parfois même après que le chêne sacré avait été renversé. Les magistrats avaient beau multiplier les questions, presser habilement témoins et inculpés, ils n'obtenaient rien de plus. Parfois même, les réponses étaient déconcertantes. « La seule cause, qui a fait abattre l'arbre de la liberté, dit celui-ci, était que cet arbre avait trop de hauteur, et a signé ^. » Le désespoir au cœur, les juges se virent donc contraints de laisser inactif le « couteau national ». Quatre des accusés furent seuls condamnés à quelques années d'emprisonnement.

1. Arrliivos n.ilionales, AKii, 126,971. pièce 37, ■1. lln<l.. W. :]9.-.. î)!»;, i.ièi-cs 30. f.S, 6!). 3. llnd., \V, 3'j:j. 916, pièce 68.

A la nouvelle de cette défaillance, de tout point antirévolutionnaire, on s'irrita violemment à Paris, et le ministre de la Justice en écrivit sévèrement aux membres du tribunal, tenus dès lors pour prévaricateurs. Ceux-ci répondirent, le 30 frimaire (20 décembre 1793) :

(( Ai' citoyen ministre de la Justice

<( L'accusateur public, citoyen, nous a communiqué la lettre que tu lui as écrite... Nous avons été d'autant plus sensibles aux reproches que tu y fais au tribunal qu'aucun de nous ne croit les avoir mérités, Il se peut que nous ayons adopté quelques principes erronés, mais notre intention a été pure. »

Ils racontaient ensuite les premières phases de l'incident comme je l'ai fait. Il est certain, continuaient-ils, que quelques-uns ont agi sur leurs camarades ; mais (' point de preuves qu'ils aient employé la moindre voie de fait pour leur barrer le passage. Il fut arrêté d'un accord à peu près unanime qu'ils n'iraient point ce jour-là à Quimperlé... Le rassemblement était formé d'environ cent soixante hommes dont aucun n'était armé;... personne dans la route n'avait eu l'idée de faire de dégât, ni même d'insulte à l'arbre de la liberté. S'il fut coupé, ce fut l'ouvrage inattendu d'un petit nombre de forcenés...

« Après cet acte infiniment coupable, mais dont il a été impossible au tribunal de découvrir les auteurs, le reste du rassemblement se dissipa, avant qu'aucune autorité civile ou militaire ait fait la moindre injonction aux attroupés de se séparer... L'attroupement du

288 FUATERMTÉ RÉVOI-LTIOxNN AIRK

i23 octobre nous a (donc) paru ne porter aucun des caractères propres à le faire ranger dans la classe des révoltes ou émeutes contre-révolutionnaires, dont parle la loi du 19 mars... l'^nfin, une loi du 10 mai porte que les chefs et instigateurs des révoltés seront seuls sujets à la peine portée par la loi du 19 mars. (Or) pas un de ceux sur le sort desquels nous avons prononcé, pas un de ceux mêmes qui ont pris part à l'attroupement, ne pouvait être considéré comme chef ou instigateur. » 11 nous a donc été tout à fait impossible d'infliger à qui que ce fût les châtiments spécifiés contre cette catégorie d'accusés. Tels sont les principes qui nous ont guidés dans l'affaire de Bannalec ; nous croyons n'avoir point failli à notre devoir '.

La Convention ne pensa pas ainsi ; aucun des motifs allégués par les membres du tribunal criminel pour justifier leur sentence ne lui parut mériter la moindre attention. Ces magistrats imbéciles n'avaientils pas osé dire, par exemple, « qu'un rassemblement qui avait pour but de retarder l'exécution de la loi sur le recrutement >- n'était pas aussi criminel que s'il eût tendu « à l'empêcher tout à l'ait- ». Pour de vrais révolutionnaires, retarder de quelques heures et empêcher définitivement, n'est-ce pas chose entièrement ('-quivalente '^ Fi des distinctions les plus fondées, quand il s'agit de supprimer un ennemi. En conséquence, un décret daté du 2:2 floréal (11 mai 1793) annulait les jugements rendus et traduisait au tribunal révolutionnaire, à Paris, trois des condamnés. —

\. Archives nationales, W. :}9;i, 910, pièce 2î 2. Ihid., [tièce 31.

Quant aux juges qui ont prononcé àQuimper, terminait ce document, « leur conduite sera examinée par le Comité de sûreté générale ' ».

Ces serviteurs de la Révolution ne m'intéressent guère pour le moment : je les laisse à leur tâche de pourvoyeurs des prisons et d'apologistes de leurs propres arrêts. J'aime mieux suivre devant Fouquier- Tinville les trois malheureux conscrits de Bannalec.

Déjà ils ont quitté le dépôt des déportés de Lorient, où ils viennent de souffrir plusieurs mois, et sont en route vers Paris.

Alors se produisit un incident, exceptionnel, je crois, même en ces jours de fantaisie sanguinaire et d'illégalité !

Le décret du 22 floréal ne livrait au tribunal révolutionnaire que trois accusés, Matthieu Toupin, Corentin Perron et Thomas André, tous les trois « domestiques laboureurs », âgés de moins de trente ans et condamnés, les deux premiers, à deux ans d'emprisonnemient, et le troisième, à une année seulement.

Or, il était un quatrième inculpé, Jean Lelgouarch, lui aussi « domestique laboureur », âgé de vingt-cinq ans et puni de six ans de déportation. Et ce criminel, le plus coupable de tous, qu'un témoin même, du moins il Tafïirmait, avait vu porter un coup de hache sur Parbre vénéré -, ce criminel, au bout de quelques mois, allait reprendre sa place au soleil de la liberté, tandis que ses camarades, moins compromis, porteraient leur tête sur Péchafaud ! iV ce compte, que

Page 1