‹ Fraternité révolutionnaire; études et récits d'après des documents inéditsChapitre 168 sur 206 · V/., pièce · texte numérisé non relu

V/., pièce

devenait la justice? Que devenait l'égalité surtout?

L'accusateur puljlic du F'inislère, Gaillard, fit part de cette étrange anomalie ^ à son collègue du Morbihan, Marion -. Ce dernier frémit d'indignation, et, de sa propre autorité, sans hésiter, sans tarder, sans consulter, sous prétexte d'une erreur de rédaction, sur laquelle d'ailleurs il lui était facile de se renseigner, il modifie un décret de la Convention et substitue un accusé à un autre. Sur son ordre, Lelgouarch prend le chemin de Paris, c'est-à-dire de l'échafaud, à la place de Thomas André ^.

Il faut que cet audacieux ait eu sur ses collègues de la capitale de bien singulières idées pour ne s'être même pas donné la peine de les prévenir de la substitution faite, et leur en expliquer les motifs. Peut-être crut-il qu'elle passerait inaperçue, tant alors la guillotine était prompte et le sans gène des tribunaux révoltant ! Son collègue du Finistère semble s'être montré plus timide. Du moins, on le voit signaler à Paris le changement opéré. La commission des administrations civiles, police et tribunaux, informée, avertit l'accusateur public. Lelgouarch est dans les prisons delà Conciergerie, lui mande-t-elle. Examine « si c'est à dessein que la Convention l'a extrait du nombre des

1. Hien dans les idèces du dossier n'explique la conduite, sur ce point, de la Convention. Faut-il voir dans ce fait une simple faute de copiste? Ne serait-ce pas plutôt un nouvel exemple de la scandaleuse désinvolture avec laquelle la sanguinaire assemblée disposait dune vie humaine?

2. Lettre du :i prairial. Archives nationales, 39f), Ul(», pièce -ii. ;l Cf. L'accusateur public du Finistère à l'accusateur public de

J^iris, 12 prairial (Archives nali(»nales, W, 395, pièce 34). — D'après une autre pièce, « au lieu de trois condamnés que portail le décret, il en arriva «piatre à Paris ». Ihi(/., pièce 35.

LES ARBRES DE LA LIBERTÉ 2'.ll

condamnés à traduire au tribunal révolutionnaire, ou si c'est une erreur dans la rédaction du décret ' ». Quelques jours plus tard, elle apprenait du comité de législation interrogé par elle « que Lelgouarch ne devait pas être compris dans le décret- » ; il fallait, en conséquence, le renvoyer en Bretagne. Heureux accusé, il échappait à la guillotine.

Ses trois compatriotes n'eurent pas le même bonheur, et les quelques mois d'incarcération qui, à bon droit, avaient semblé punition suftisante aux juges du Finistère, se changèrent en une condamnation à m(^rt. Ce n'est pas toutefois qu'ils eussent été convaincus de crimes plus horribles; ce n'est pas même que leur participation à la mauvaise farce de Bannalec fût mieux établie ou parût plus prépondérante ; que de nouvelles dépositions eussent donné plus de fondement aux S(^upçons élevés contre eux. Non. Ils restaient à Paris, aux yeux de tout homme impartial, ce qu'ils avaient été à Qiiimperlé : des accusés dont la culpabilité ne reposait sur aucun témoignage positif. Mais l'arbre de la liberté gisait là-bas, étendu sur le sol; il fallait des victimes expiatoires; on saisissait les premiers venus, tant pis s'ils n'étaient pas coupables. Le 6 messidor, les tètes de Matthieu Tuupin, de Corentin Perron et de Thomas André tombaient sur la place de Vincennes pour venger le chêne de Bannalec ^ !

1. Paris. 28 prairial an 11 (16 juin 1794). Archives nationales, W, 395, pièce 3 o.

•1. Paris, 4 messidor (22 juin). Ibid.. pièces 32 et 33.

3. Voir le procès-verbal de leur exécution. Archives nationales, W, 530, 6 messidor an II (24 juin 1794).

292 FRATERNITÉ RÉVOLLTIOKNAIRE

Cette exécution, tonte monstrueuse qu'elle semble, n'est pourtant qu'un jeu d'enfants auprès de celle qui décima la petite commune de Bédoin, près de Carpentras. Là aussi, dans la nuit du 12 au 13 floréal an II (!*=' et 2 mai 1794), Tarbre de la liberté avait été scié et brûlé par des mains demeurées inconnues, probablement par des étrangers.

Informé de ce fait, le représentant du peuple en mission dans ces contrées, Maignet\ entre dans une véritable crise de folie furieuse et jure de se signaler par une sévérité inconnue jusqu'alors.

(( Instruit, dit-il, que... des contre-révolutionnaires ont commis à Bédoin, district de Carpentras, un de ces crimes qui appellent toute la vengeance des lois; qu'ils ont osé porter leurs mains sacrilèges sur l'arbre de la liberté qu'ils ont renversé; qu'ils ont poussé l'audace jusqu'à arracher les décrets de la Convention, les fouler aux pieds et les plonger dans la boue ;

(( Considérant que la commune où un pareil délit s'est tranquillement commis ne peut qu'exciter les plus vives inquiétudes;

« Considérant que le soupçon doit tout envelopper dans un pays où les ennemis de la patrie, des ci-devant nobles, ont vécu jusqu'ici tranquillement, au mépris des décrets qui ordonnaient leur arrestation..., que les membres du conseil général de la commune et du

\. Dcputi' du Puy-de-Dùme, né à Anibert, le 9 juillet 17o8.

comité de surveillance seront toujours, avec raison, regardés comme complices d'un crime aussi abominable par la coupable négligence à remplir leur devoir,

« Arrête ce qui suit :

« Article premier. — L'agent national du district de Carpentras donnera sur-le-champ ordre aux citoyens du bataillon de TArdèche, qui se trouve à Carpentras, de se transporter à Bédoin en nombre suffisant pour en imposer à l'aristocratie.

(( Art. 2. — La force armée sera logée et nourrie chez les habitants tant qu'elle y restera.

c( Art. 3. — Elle n'en sortira que quand tous les coupables du crime de lèse-nation, qui y a été commis, seront saisis et conduits dans les prisons du tribunal criminel du département, et d'après les ordres du représentant.

« Art. -4. — Tous les ci-devant nobles, prêtres et autres gens suspects qui se trouveront dans la commune seront saisis et conduits dans les prisons du tribunal, comme présumés auteurs de ce complot liberticide.

« Art. 5. — Les membres du conseil de la commune et du comité de surveillance seront également saisis et conduits dans les prisons comme présumés complices de ce délit, et jugés comme prévaricateurs dans leurs fonctions, pour n'avoir pas exécuté la loi du 17 septembre et mes arrêtés sur les gens suspects...

« Fait à Avignon, le 14 lloréal an IH. »

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