Il se trouve à la bibliothèque Carnavalet
la vérité fort altérée, à ces trente-deux pages à peu près entièrement inédites. Ici, en effet, elle s'est peinte sans déguisements, tout entière, avec une spontanéité qui exclut tout calcul et toute dissimulation, un abandon naïf auquel il est d'autant moins téméraire de se fier que la jeune fille écrivait pour elle seule ' .
Anne Philippe Lucile Haridon Duplessis- avait pour père « le fils d'un maréchal ferrant de village, devenu, grâce à ses efforts, à une lutte patiente et constante, premier commis du contrôle général des finances ». Sa famille résidait tantôt à Paris, rue de Tournon, tantôt à Bourg-la-Reine, au « ci-devant clos Payen », propriété agréable de 21 arpents de superficie, comprenant terres de labour, vigne, prés et potager. C'est là qu'en 1788, M"® Duplessis commença le Journal^ duquel je vais essayer de dégager sa physionomie morale, vraie et complète.
Assurément, je ne l'ignore pas, une jeune fille morte prématurément, et dont la vie fut très inutile, ne mériterait pas d'arrêter un instant l'attention, si plusieurs n'en avaient fait une héroïne et si, partant, la légende ne menaçait sur ce point de remplacer l'histoire. L'importance que plusieurs lui ont donnée interdit de passer à côté d'elle sans lui accorder un regard et constater qu'on l'a démesurément grandie. Aussi bien il ne peut être que très instructif de voir comment la Révolution
\. « Maman m"a fait trembler hier soir.... j'étais couchée, elle a ouvert mon tirt)ir, j'avais bien peur qu'elle ne prit mon cahier... (j'écris en cachette) ; une lumière et un éteignoir sont sur mon lit. pour l'éteindre, si j'entends du t)ruit. »
2. C'est ainsi que ses juiics du Tribunal révolutionnaire la désignent ordinairemenl. Cf. Archives nationales, W, 345, G76, pièces 71, 73, 74.
entendait la fraternité non plus vis-à-vis de ses ennemis, mais de ses amis les plus fidèles.
Liicile a dix-huit ans lorsqu'elle trace les premières lignes de son Journal: et vraiment, à la juger par ses propres confidences, elle ne l'emporte point, à cette époque de sa vie, sur les jeunes filles de son âge. Peutêtre môme est-elle moins sérieuse que beaucoup d'entre elles. Un ver à soie qu'on lui montre, un pinson qui chante à ses côtés, un colimaçon qu'elle rencontre, des canards qu'on vient d'acheter, suffisent à remplir quelque temps sa pensée: ces riens lui semblent même devoir tenir une place dans son Journal. Elle nous y dira de plus qu'elle a cueilli des framboises, mangé des groseilles, fait du café, joué du piano, copié de l'italien et des romances, filé, chanté. Il n'est pas jusqu'aux rêves qui agitent son sommeil qu'elle ne jugea propos de nous narrer.
Jusqu'ici donc, on l'avouera bien, je pense, rien en elle qui doive enthousiasmer môme un admirateur de la Révolution.
Mais voici que les traits de sa physionomie vont s'accentuer visiblement. Par sa tristesse précoce, sa mélancolie étrange, ({ue nourrissent des rêveries sans fin et que coupent à peine quelques éclats de rire, quelques accès de gaieté folle, elle se sépare du groupe de ses semblables, sans pour cela nous paraître plus attrayante, bien au contraire. On dirait qu'elle est tout imprégnée de Uousseau, qu'elle en a fait depuis longtemps sa lecture favorite. « Vous, guidés par la simple nature, s'écrie-t-elle du bout des lèvres seulement peut-être, que j'envie votre sort! pourquoi ne suis-je pas parmi vous?»
1^1 puis, quels crisdésolés, dignes de l'hypocondriaque
d'Ermenonville, à cent endroits de son manuscrit ! « Que je suis lasse de vivre ! Je ne désire rien que de n'avoir jamais été. (Aussi bien), à quoi suis-je utile sur la terre, (où d'ailleurs) il n'y a point de bonheur... Je me suis ennuyée toute la journée et j'ai eu bien envie de pleurer. Je ne pouvais ni m'occuper,ni rester en place. Que faire aujourd'hui? Je vais me promener en attendant que la journée finisse, elle me paraît bien longue '... Si (au moins) j'entendais un coup de tonnerre, qu'il me ferait plaisir 1 (comme) je serais curieuse de le voir tomber ! J'ai touché mon piano presque toute la nuit, sans lumière, c'est un grand plaisir pour moi. »
Cet ennui dévorant, la jeune fille tentait de le combattre, non, il est vrai, en se livrant à des occupations sérieuses, comme il Teût fallu, mais à celles que son époque goûtait et prônait.
C'était àlalecture d'abord qu'elle demandait quelques distractions. « Ce matin, jai été lire dans le bosquet les Noces 'patriarcales ; après dîner, je suis montée pour lire encore. »
Souvent le remède ne réussissait pas à endormir le mal. « Maman, dit-elle, m'a fait ennuyer toute la journée en me lisant des passages de Grandisson -, des
1. Et M. des Essarts résume cette période de sa vie en ces deux vers :
Dans le doux nid de la famille f]llo était bien gaie autrefois.
Vraiment! — Il semble que, pendant les premiers mois de son mariage, la gaieté remplaça, au moins parfois, la mélancolie. Faisant allusion à cette époque heureuse de sa vie, elle écrivait, lors du procès de Camille : « Je ne ris plus, je ne fais plus le chat, je ne touche plus à mon piano, je ne rêve plus, je ne suis plus qu'une machine. »