‹ Frédéric Bastiat et l'extension du rôle de l'état [microform]Chapitre 5 sur 7 · II · texte numérisé non relu

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produit du travail des peuples voisins. C’est ainsi que la guerre subsista entre les collectivistes comme un moyen de s’entre-dépouiller les uns les autres, permettant aux hommes les mieux armés pour la lutte de vivre aux dépens des plus faibles en leur arrachant par la violence, les richesses qu ils avaient produites et qu’ils détenaient en toute équité. Au lieu d’exploiter 1a nature pour en obtenir les moyens d’existence, ils trouvaient plus simple et moins pénible d’obtenir par la conquête la propriété qui avait été constituée par le travail d’autrui.

Le vainqueur exterminait le vaincu et s’emparait de ses dépouilles. Et, si sa supériorité était assurée, il trouvait ainsi dans des guerres souvent renouvelées, le moyen de vivre sans travail jusqu’au jour où il rencontrait lui-même un adversaire plus puissant qui le dépouillait à son tour.

Toutefois, les sociétés les plus fortes se rendirent compte qu’au lieu d’exterminer le vaincu, elles auraient plus d’avantages à l’asservir. A l’extermination du plus faible succéda son exploitation ; on lui conserva la vie, mais on en fit un esclave. Ce fut une forme de spoliation plus habile et plus efficace.

De la sorte, le vainqueur ne se contentait plus de s’approprier des richesses dont il n’était pas sûr de pouvoir tirer parti, et dont la possession était

naturellement précaire, c’était les hommes euxmêmes qu’il s’appropriait. Le vaincu, réduit à 1 état d esclave, voyait toutes ses forces productives mises au service du vainqueur, qui se constituait ainsi une source de produits permanents.

L’esclavage fut la conséquence naturelle de la guerre. Par lui, se forma la première grande distinction entre les classes sociales ; et la prépondérance de l’une s’affirma bientôt sur les autres.

Toutefois, si l’esclavage marque ainsi un progrès, ce résultat ne fut pas uniquement atteint, comme on eût pu le croire, par un adoucissement dans les mœurs et l’avènement de l’humanité à un plus haut degré de civilisation. Si au meurtre et au pillage, le vainqueur substitua la réduction en servitude, ce ne fut pas par pitié mais par intérêt. Le plus fort n’épargnait sa victime que parce qu’il y trouvait un avantage en acquérant les facultés elles-mêmes plutôt que le produit de ces facultés. Et c’est avec raison que Bastiat définit l’esclavage « l’oppression organisée dans un but de spoliation » (1). 11 se résume dans le fait d’exiger d'un homme tous les services que la force peut lui arracher, et ne lui en rendre aucun en retour. Le maître recueille la totalité des produits acquis par 1 activité de celui qu’il a réduit en servitude, il possède sur lui un pouvoir illimité et s’il le pro-

(1) Harmonies Economiques, p. 393.

lège et pourvoit à sa subsistance, ce n’est que parce qu’il a intérêt à ne pas laisser dépérir cetle merveilleuse source de profits.

L’esclave est placé sous l’entière dépendance de son maître, celui-ci l'assimile au.t instruments de travail qu il possède, il est une propriété animée, une chose, « res », comme s’exprime la loi romaine. L’esclave ne possède aucun droit ; sa pensée, sa conseil nce, ses facultés mêmes, tout appartient à son maître. Lt si, par suite des progrès de la civilisation, l’esclavage se transforma et s’adoucit, si la force publique intervint pour protéger l’esclave et limiter le pouvoir du maître, le caractère essentiel de l’esclavage ne disparaît pas, il continua d’être une exploitation humaine admise par les mœurs et garantie par les lois. Parfois celles-ci reconnurent à l’esclave la propriété d’une partie des biens créés par son travail, mais jamais il n’en acquit la propriété intégrale; il y eut de tout temps entre lui et son maître un rapport de sujétion et de dépendance. Le seul progrès qui se réalisa fut de limiter et de diminuer la quantité de travail qu’il devait consacrer à la satisfaction des besoins d’autrui.

Cette exploitation des hommes par d'autres persista au cours des évolutions sociales. L’esclavage avait pour fondement l’intérêt et cela explique comment, à tous les siècles, les sentiments reli-

gieux et philanthropiques furent impuissants contre

lui. Les idées seules, le progrès moral, le christianisme, ne purent 1e renverser ; il ne disparut que vaincu par une nécessité économique, quand le progrès des sociétés fut arrivé à fonder le travail libre sur une base suffisamment solide, pour défier tous les efforts du travail servile et le condamner à disparaîire.

De même que l’esclavage avait été engendré par l’intérêt, ce fut l’intérêt, mieux compris, qui y mit fin. Un jour vint où il fut manifeste à tous les esprits, que le travail libre, essentiellement progressif, était plus utile à l’humanité que le travail imposé par la contrainte.

Que ce fut en exterminant les vaincus, ou en les réduisant en servitude, pendant le cours des siècles, les plus forts vécurent aux dépens des plus faibles, et la spoliation par la force s’exerça longtemps sans partage. Seule une lente évolution et un long progrès dans la civilisation pouvaient y mettre fin.

L’histoire de l’humanité est remplie par cette lutte de peuples s’entre-dépouillant par la force; la guerre fut un fait général, et, si, par suite de la transformation des conditions, d’existence des sociétés, la spoliation par la guerre devint moins répandue, les ravages qu’elle avait causés n’ont pas été réparés et ses traces subsistent encore.

Quels que fussent les effets funestes de la force mise ainsi au service de la spoliation, bien qu’il y eut là un abus de pouvoir et une violation des droits les plus respectables, l’opinion, loin de blâmer cette spoliation, lui était nettement favorable. L’injustice de ce procédé s’effacait devant 1a nécessité de recourir à de semblables moyens pour triompher dans la lutte pour la vie. Aussi les esprits, loin de voir dans la guerre une violation des principes de l’équité la plus évidente, n’y remarquaient que les grands services qu’elle rendait à la société.

Selon la remarque de Bastiat, « cette spoliation qui se passait de nation à nation prenait le nom de conquête et conduisait à la gloire ». Et il remarque qu’une nation peutainsi en dépouiller une autre, non seulement sans tomber dans le mépris public, mais encore en se conciliant l’admiration du monde, et que « loin de considérer l’abus de la force comme incompatible avec la vraie gloire, c’est précisément pour la force en ce qu’elle a de plus abusif que sont réservés les chants des poètes et les applaudissements de la foule » (OEuvres, tome I, p. 382). Et cette indulgence de l’opinion s’explique : une étroite solidarité unit tous les membres du peuple spoliateur, chacun trouve des avantages directs aux richesses dont bénéficie ainsi la collectivité, et nul individu ne serait assez

inconséquent pour mettre en relief l’injustice, sur laquelle repose cette extorsion, si nettement conforme à l’intérêt de tous. Et si chez le peuple vaincu une protestation s’élève contre cette violation des droits les plus sacrés, elle reste sans effet sur le peuple vainqueur, d’autant plus que sous ces invocations a la justice et à 1 équité se cachent le plus souvent une intention de vengeance et le désir, plus ou moins caché, de réparer, par une prochaine spoliation à son profit, les dommages causés par celle dont on vient d être victime.

Toutefois, les progrès de la civilisation devaient avoir une répercussion toute naturelle sur la condition de l’esclave, et la rendre moins pénible. L’esclavage ne disparut pas complètement mais il se transforma en servage. Si l’esclave devenu sert demeurait toujours sous la dépendance du maître, son sort néanmoins s’était grandement amélioré. La coutume lui garantissait des droits que, dans sa condition passée, il avait toujours ignorés. 11 pouvait posséder un petit pécule et acquérir, sa vie durant, la jouissance de certains biens qu’il faisait valoir à son gré. A la condition de fournir à son maître, chaque année, une quantité déterminée de travail et de produits ou des deux à la fois, il était libre de garder le reste pour lui-même.

11 ne dépensait plus tous ses efforts pour le seul profit de son maître. Néanmoins le rapport de su-

jétion qui existait entre lui et le seigneur n’en

persistait pas moins, il était « taillable et corvéable à merci ».

Pourtant l’évolution des sociétés condamnait la

spoliation exercée par la guerre k disparaître à son tour.

Lfi guerre, qui, pendant de longs siècles, avait ete la plus lucrative des industries, ne tarda pas à devenir de moins en moins productive. Le peuple le mieux armé pour la lutte n’eut plus la même certitude de pouvoir asservir le plus faible. Sa prépondérance cessait de s’exercer aussi manifestement sur les peuples voisins, dont la force de résistance s’était accrue. La victoire exigeait des sacrifices parfois considérables, qui ne compensaient pas toujours les chances de profit. La force physique ne se suffisait plus à elle-même, elle demandait à être perfectionnée. Un peuple n’était assuré de sa prépondérance sur les autres, qu’à la condition de consentir à de lourds sacrifices pour accroître sa force destructive.

Souvent l’effort qu’on devait faire pour entreprendre une guerre et la mener à bien, était inférieur aux résultats qu’on devait en obtenir, d’autant plus que le vainqueur risquait de ne pas tmuver, dans les dépouilles des vaincus, des richesses susceptibles de répondre à ses propres besoins; le butin pouvait être inutilisable et il en

résultait une déperdition générale sans profit pour personne. Du jour où les peuples, jusqu’alors victimes de leur infériorité, sentirent la nécessité de s’unir et de perfectionner leur armement pour opposer la force à la force, la conquête devint plus difficile, plus dangereuse et, partant, moins populai re.

La crainte des représailles et l’appréhension d’une défaite contraignirent les peuples à respecter la propriété et les droits de leurs voisins.

Néanmoins, l’esclavage primitivement engendré par la conquête survécut à la disparition des conquêtes. L’homme libre qui, après une défaite, avait été asservi par son vainqueur, avait fait souche d’esclaves, et ses descendants étaient réduits en servitude de par hérédité. Pour ne plus être esclave, il se trouvait toujours placé dans un état de dépendance et bien que celle-ci fût moins manifeste et moins pesante, elle constituait néan- ^moins une spoliation indéniable.

Du reste, celte situation n’était pas particulière aux serfs. Les roturiers dans les villes, et presque toute la classe ouvrière dans les campagnes, la partageaient.

Durant la féodalité, un petit nombre d'hommes parvint à vivre sans produire, subvenant à ses besoins par le travail des masses asservies. Une aristocratie s’était formée qui vivait aux dépens de

la multitude. Sa suprématie s’était établie par la force même des circonstances et avait répondu à un véritable besoin social. Le développement de la nation n’était possible qu’à la condition d’être à l’abri des agressions des tribus voisines, et elle ne pouvait y parvenir qu’en se plaçant sous la dépendance d’une classe dirigeante, détentrice de la souveraineté et qui remplissait les fonctions inhérentes à l’Etat.

« La sécurité intérieure nécessitait l’établissement d’un ensemble de règles de conduite individuelles et collectives, et d’un pouvoir capable d’en assurer l’observation. La sécurité extérieure exigeait la constitution d’une force organisée, d’une armée composée d’hommes aptes au métier de la guerre, hiérarchisés et disciplinés. Grâce à l’ascendant que valait aux uns leur supériorité d’intelligence et de connaissances, l’appui et l’intervention active du sentiment religieux; aux autres leur supériorité de forces physiques et d’aptitude au combat, les individus en possession de ces facultés d’élite constituèrent la classe gouvernante et guerrière des sociétés. Le plus souvent, cetle classe gouvernante s’établit par voie de conquête et pourvut à sa subsistance au moyen de redevances en travail, en nature ou en argent, dont elle Fixait elle-même le taux (1). »

(1) Dk .Molinari, Ouv. cit., p. Ho.

Il n’y avait là qu’échange loyal de services. Et si la nation dans son ensemble était assujettie à la domination de cette aristocratie, ce n’était pas sans qu’elle y trouvât son profit, de même que les privilèges qui étaient attribués à la noblesse féo- |

dale se justifiaient par l’accomplissement des fonctions dont elle avait la charge.

Non seulement elle dirigeait le groupement des forces sociales, mais encore, ayant le pouvoir de commander et de se faire obéir, elle établissait des mesures inspirées par l’intérêt général et des lois destinées à délimiter et à reconnaître la propriété et le droit de chacun, afin que les plus faibles ne soient plus exploités par les plus forts.

Mais bientôt, les services que rendait la classe difigeante ne furent plus proportionnés aux avantages qu’elle se faisait concéder.

Les guerres, devenant moins nombreuses et moins lucratives, ne lui procurèrent plus les ressources qui lui étaient nécessaires pour subsister sans avoir besoin de recourir à la production.

Aussi fut-elle amenée à tirer parti de Tautorité qu’elle détenait par tradition et à s’en servir pour exploiter directement le peuple. La chose lui était aisée. Elle possédait la force militaire et la propriété du sol ; ayant ainsi entre ses mains un merveilleux instrument de domination, qu’elle n’eut garde de négliger. Chaque seigneur féodal déte-

nnit une part du pouvoir souverain, dont la possession s’éparpillait entre les propriétaires et les guerriers. Ils en profitèrent pour abuser de l’état d'infériorité des individus, placés sous leur tutelle, et exiger d’eux des services en nombre toujours croissant ; ainsi la protection seigneuriale devint-elle rapidement oppressive.

Les charges, qui pesaient sur la nation, furent accrues dans de larges proportions. Aux redevances fiscales déjà existantes, et dont le prélèvement avait été équitable, s’en ajoutèrent de nouvelles auxquelles ne correspondait plus un service équivalent. L’impôt devint une véritable exploitation du peuple par la classe en possession d’un pouvoir qu'elle exerçait à son profit.

11 en résulta de véritables abus et de profondes injustices. La condition des personnes et l’attribution des biens étaient déterminées par la force et l’oppression. Aucune garantie n’e'tait accordée à la propriété du serf comme à celle du roturier, toutes deux étaient soumises à l’arbitraire du seigneur. Des différences considérables de situation s’accusaient entre les classes sociales. A côté d’une minorité pourvue de privilèges de toutes sortes, la grande masse de la nation constituait une classe accablée sous les charges considérables, rançonnée par cette aristocratie dont la tutelle lui était si pesante.

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Au cours de la féodalité, une classe vécut ainsi au dépens de la masse et il en fut ainsi jusqu’à la fin de l’ancien régime.

L’état de subordination des classes inférieures ne devait pas être modifié par les transformations de l’organisation sociale. Quand, à l’aristocratie féodale, détentrice delà souveraineté, se substitua un seul chef héréditaire de l’Etat centralisé, la situation du peuple demeura la même, et la rigueur de sa sujétion ne fut en rien adoucie. Il continua à être exploité comme par le passé.

Leroi, devenu détenteur exclusif des prérogatives souveraines, s’attribua, sur les biens et les personnes de ses sujets, les mêmes droits qu’avaient détenus les seigneurs féodaux.

Quant à l’ancienne classe dirigeante, bien que dépouillée du pouvoir souverain et asservie par la royauté, elle n’en conserva pas moins la plénitude de ses privilèges. Les lois et les coutumes lui garantirent une situation particulièrement favorable, en l’exemptant des charges publiques dont le poids retombait tout entier sur le peuple.

Aucune relation n’existait entre les impôts prélevés sur le peuple et les services que rendait l’autorité publique. L’égalité, devant la loi comme devant l’impôt, était chose inconnue. Les droits et les propriétés de la grande majorité de la population continuaient à être confisqués

par un petit nombre de puissants privilégiés.

Ce qui, sous l’ancien régime, permettait à une classe de la société de vivre au dépens des autres, c’est qu’elle détenait la souveraineté et qu’entre ses mains cette souveraineté était illimitée. Aussi, afin de garantir sa liberté et sa propriété, le peuple s’efTorça-t-il de limiter ce j)ouvoir absolu afin de se prémunir contre tout despotisme et de sauvegarder un minimum d’intérêts contre l’omnipotence royale. C’est ainsi qu’il émit la prétention de n’être soumis qu’aux charges et aux servitudes, auxquelles il aurait lui-même donné son consentement. 11 réclama la protection de la loi contre les abus dont jusqu’alors il avait eu à souffrir, et qu’il jugeait désormais intolérables.

L’histoire de toutes les nations européennes est remplie par les efforts incessants que le peuple tenta dans ce but. La lutte devait être longue et difficile, en présence de la résistance qu’opposait la classe dirigeante aux exigences de la nation.

Toutefois, la victoire devait rester au peuple. Il en fut ainsi pour toutes les nations, bien que les uns devancèrent les autres dans la conquête de leurs libertés.

En France, cette lutte nécessita de longs et de patients efforts. Il fallut procéder avec méthode et n’agir que par échelons successifs. Elle devait longtemps se circonscrire sur la question de l’im-

pôt. Dès le xv° siècle, le pouvoir qu’avait le Roi de lever des impositions de sa propre autorité fut vivement battu en brèche.

L’idée était profondément enracinée dans les esprits, que tout impôt était une atteinte portée à la propriété et qu’aucun ne pouvait être établi sans l’assentiment préalable des contribuables ou de leurs représentants. Mais si, à certaines époques, particulièrement aux Etats de Tours en 1484, le principe de l’impôt consenti sembla prévaloir, il ne fut jamais que d’une application momentanée. Les tentatives renouvelées par les Etats généraux et les Parlements, pour limiter les pouvoirs du roi absolu, n’obtinrent jamais un succès définitif. Pour arriver à leurs fins, les classes assujetties furent contraintes de recourir à des moyens plus violents.

Le résultat le plus important de la Révolution française fut en effet de dépouiller le chef de l’Etat de la souveraineté, dont il était dépositaire, pour la transférer à la nation elle-même.

Pourtant, si avantageux que fût pour le peuple ce transfert de la souveraineté, il ne devait pas en résulter pour lui l’acquisition d’une complète liberté.

En effet, pour avoir été conférée à la nation, cette souveraineté n’en demeura pas moins illimitée. Les mandataires du peuple héritèrent de tous les

droits que le chef de ^’Etat possédait antérieurement. Sans doute quelques essais furent tentés pour restreindre leur autorité, et garantir la liberté et la propriété des citoyens contre tout abus de pouvoir.

Des constitutions et des déclarations de droits fixèrent des limites à la sphère d’activité de l’Etat, et énumérèrent des droits irréductibles qui devaient demeurer hors l’atteinte du pouvoir d^u législateur.

Mais, en fait, ces garanties demeurèrent illusoires.

« En dépit de la reconnaissance des droits individuels, la souveraineté de la nation demeura ce qu’elle était sous l’Ancien Régime, absolue et illimitée.

La nation ou, pour mieux dire, ceux à qui elle délègue ses pouvoirs, sont investis du droit d’imposer à la liberté de l’individu toutes les servitudes, et à sa propriété toutes les charges qu’ils jugent nécessaires (1). »

Ce pouvoir illimité, ainsi conféré aux délégués de la nation, constitue un obstacle insurmontable à rétablissement complet de la liberté. Pour Herbert Spencer, « si la grande superstition de la politique d’autrefois était le droit divin des rois, la grande superstition de la politique d’aujourd’hui

(l) De Molinari, ouv. cité, p. 168.

est le droit divin des Parlements». Et il conclut que « de même que le vrai libéralisme dans les temps pa-sés luttait contre le monarque, qui prétendait exercer une autorité illimitée ; de même, de nos jours, le vrai libéralisme luttera contre le Parlement qui voudra s’emparer d’une pareille autorité (1) ».

En effet, comme la chose était à prévoir, les mandataires de la nation n'eurent garde de ne pas utiliser les pouvoirs sans limites qui leur avaient été conférés.

L’autorité publique ne tarda pas à étendre son action dans les domaines les plus divers. L’œuvre libératrice de la Révolution française devait être sans lendemain, les injustices et les inégalités de l’Ancien Régime n’avaient pu disparaître avec lui. Le législateur ne devait pas persister dans le grand effort qui avait été tenté pour assurer à l’individu une liberté définitive. 11 avait commencé par adopter une politique nettement libérale, dans toute l’acception du mot; son but avait été de diminuer tous les obstacles susceptibles de contrecarrer la libre initiative de l’individu, et il était effectivement parvenu à lui assurer l’entière disposition de ses facultés, |de ses ressources comme du produit de son travail. L’autorité pu-

(1) Herbert Spencer, L’individu contre l'Etat, p. U6.

Le Senne 6

blique n’intervenait alors que pour permettre à chacun de déployer librement son activité, maintenant intangibles l’égalité devant la loi et le respect dû aux droits de tous.

Toute l’organisation sociale était constituée dans le but de diminuer les pouvoirs de l’Etat sur l’individu, et accroître au contraire les pouvoirs de l’individu sur l’Etat.

Mais l’ère d’individualisme qu’avait ouvert la Révolution ne subsista pas longtemps, et bientôt

prévalut la tendance contraire.

Depuis un siècle, un mouvement général se produit en faveur de l’extension du rôle de l’Etat. L’intervention de la puissance publique se manifeste de plus en plus dans les phénomènes de la production, de la distribution, et de la circulation des richesses.

L’autorité sociale prétend jouer un rôle, chaque jour plus considérable, dans les arrangements humains, afin d’y faire régner plus de justice. Pour des raisons diverses et sous des formes variées, elle empiète sur le domaine de l’autorité privée. Celleci a été contenue dans son libre essor par des prohibitions et des limitations de toutes sortes.

Le mouvement est général et procède de causes profondes, contre lesquelles aucun raisonnement ne saurait prévaloir. Les transformations, qui se sont opérées dans l’organisation économique et so-

oiale, ont rendu nos sociétés modernes plus com- ]

plexes que leurs devancières. A plus de vie il a ■!

fallu plus d’organes. |

L’émancipation de l’individu a eu pour effet de j

rendre plus vive la rivalité entre les hommes, et d’accroître leur activité. Aussi l'Etat a-t-il été contraint d’élargir son action, et d’intervenir en maintes circonstances pour éviter les abus que l’homme aurait pu faire de la liberté qu’il venait d’acquérir.

C’est pourquoi il s’est immiscé dans les rapports du capital et du travail, du patron et des ouvriers, oganisant et réglementant toutes les branches de l’industrie. Il a pris sous sa tutelle les faibles et les incapables, autrefois abandonnés à leurs propres forces dans la lutte pour la vie.

Toute une législation ouvrière est éclose en peu d années, favorisant spécialement les salariés de 1 industrie, que I Etat a voulu protéger contre les excès du régime industriel.

Si grandes que soient déjà les intrusions de l’Etat dans le domaine économique, elles se multiplient chaque jour, sans qu’on puisse prévoir les limites qu’elles atteindront. Chaque nation est entrée dans la vie du socialisme d’Etat, et il n’est pas de Parlement où des mesures législatives ne se succèdent pour développer l’ingérence de l’autorité publique au détriment des libertés indivi-

duelles. Partout un grand mouvement de sympathie se manifeste en faveur des classes ouvrières, et c’est entre les législateurs de tous les pays une noble émulation pour essayer d’améliorer le sort des membres les moins favorisés de la société, lie sentiment d altruilisme a concordé avec le développement de la démocratie qui, par sa nouvelle participation à la direction de l’Etat, a appelé l’attention des pouvoirs publics sur la condition économique des travailleurs. Loin d’inspirer aucune défiance, l’Etat est considéré au contraire comme un organe de droit, un instrument de justice, un agent de civilisation et de progrès.

L’opinion publique est favorable au développement progressif de ses attributions. Le peuple a gardé le souvenir des longs siècles de despotisme, où il ne pouvait rien obtenir que de la volonté du souverain. Celui-ci lui assurait contre les tyrannies féodales la seule protection qu’il connût; il a conservé l’habitude de tout attendre de l’autorité, dont autrefois la monarchie était l’unique dépositaire. Peu importe à ce peuple d’être beaucoup gouverné puisqu’il est à lui-même son propre gouvernement.

Cette extension de l’Etat devait avoir pour conséquence de rendre l’injustice dans les rapports sociaux aussi répandue que par le passé. La Révolution, loin de mettre fin à toute spoliation, lui

permit seulement de se manifester sous une forme nouvelle. De nos jours, la répartition des richesses ne se fait guère plus équitablement que sous 1 organisation sociale antérieure et de nombreuses altérations continuent à être portées au rapport du travail à sa récompense.

Un grand nombre d’hommes n’obtiennent pas une rémunération complète de leurs efforts et ne possèdent ni l’entière propriété ni la libre disposition du produit de leur activité. Certains individus comme certaines classes sociales reçoivent de la société plus de services qu’ils ne lui en fournissent, et parviennent ainsi « à vivre et à se développer aux dépens d’autrui ».

Seul, le nombre des privilégiés s’est accru; ce n’est plus seulement un chef unique ou une aristocratie nécessairement limitée, qui est favorisé au détriment des autres citoyens, une grande partie de la nation est appelée à bénéficier de cet avantage.

11 en est ainsi, soit que les services collectifs se soient multipliés,soit que l’autorité publique ait assumé un rôle économique important et intervienne fréquemment dans la répartition des richesses.

C’est du moins ce que Frédéric Bastiat se propose de démontrer :

Une grande analogie existe entre les services

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