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CHAPITRE DIXIEME

Après le départ de la servante, David, encore sous l'impression de l'attendrissement que lui causaient les conGdences de son ami au sujet de Marie Bastien, garda le silence pendant quelques instants.

Le docteur Dufour était, de son côté, redevenu triste et pensif.

La venue de sa servante lui avait rappelé que, pour des années peut-être, il allait être séparé de son meilleur ami.

David reprit le premier la parole.

• — Pierre, tu avais raison . . . j'emporterai un délicieux souvenir de cette charmante Mme Bastien. Bien souvent, ce que tu viens de m'apprendre sera pour moi le sujet de douces rêveries, auxquelles tu seras joint dans ma pensée, car je te devrai une des plus pures jouissances que j'aie goûtées depuis long-temps. . . II est si bon de reposer son esprit, de se distraire de peines cruelles par la pensée de l'idéal ... car c'est une créaure presque idéale que Mme Bastien. . .

— Henri ... je le comprends ... et pardonne-moi

Frédéric Bastien, I. ft

de ne pas y avoir songé plus tôt, — reprit le docteur en remarquant l'émotion de son ami, — la vue de cet enfant de seize ans ... a dû te rappeler . . .

Et comme le docteur hésitait à continuer, David reprit avec accablement:

— Oui ... la vue de cet enfant m'a rappelé . . . celui que je ne peux oublier, mon pauvre Fernand! Il était de l'âge de Frédéric! Aussi, ce bel enfant . . . m'a tout de suite inspiré un intérêt profond ... et cet intérêt s'augmente de toute l'admiration que je ressens pour cette jeune mère si vaillante, si dévouée! ... Va, mon ami, ce souvenir me sera bon et salutaire... Oui, crois-moi, au milieu de cette vie aventureuse que je vais recommencer, bien sou> ont, après une rude journée de marche dans le désert, je fermerai les yeux et j'évoquerai la suave apparition de cette charmante femme et de son fils. Ces pensées me reporteront en même temps vers toi, mon bon Pierre, mon évocation sera complète . . . son cadre sera ce petit salon où nous avons passé de si longues soirées, dans les épanchements de notre vieille amitié.

— Et moi aussi, Henri, ce me sera une consolation,, en te voyant partir, de te savoir un bon souvenir de plus, et de penser que, comme moi, tu t'intéresses maintenant à la plus noble femme que j'aie connue et aimée. . . Dieu veuille seulement qu'elle ne soit pas fatalement frappée . . . dans son fils, car tu comprends maintenant, son fils, c'est sa vie. . .

— Mais comment se fait-il qu'élevée par elle, et malgré les antécédents que tu m'as racontés de lui, il

donne maintenant à sa mère de graves inquiétudes? Et ces inquiétudes, quelles sont-elles?

— Frédéric, que tu viens de voir pâle, amaigri, sombre, impatient et brusque, était, il y a peu de mois, plein de santé, de fraîcheur et degaîté; alors, rien de plus charmant, de plus affectueux que ses manières; rien de plus généreux que son caractère. . . Je pourrais te citer de lui des traits qui te feraient battre le cœur.

— Pauvre enfant! . . — reprit David, avec une expression de tendre compassion. — Je te crois, Pierre, combien il y avait de douleur, d'amertume sur son beau visage, pâle et contracté! Non, non, il n'est pas méchant; ... il souffre de quelque mal inconnu, — ajouta David, pensif. — Cela est étrange ... en si peu de temps méconnaissable à ce point.

— Que te dirai-je , — reprit le docteur, — tout a été attaqué à la fois .... le cœur et l'intelligence. Naguères rempli de zèle et d'ardeur, l'étude était un plaisir pour Frédéric; son imagination était brillante, ses facultés, précoces. Tout a tellement changé, qu'il y a un mois, sa mère, désolée de l'incurable apathie d'esprit où il restait plongé, et espérant que peut-être de nouveaux travaux aiguillonneraient sa curiosité, s'est décidée à prendre un précepteur. Il devait donner à Frédéric les notions de quelques sciences à la fois curieuses, instructives et toutes nouvelles pour lui. . .

— Eh bien!

— Au bout de huit jours, le précepteur, rebuté par le mauvais vouloir, la rudesse et la violence de Frédéric, a quitté la maison.

Et ce changement, à quoi l'attribuer ?

— Je crois encore, comme il y a quelques mois, que la sombre mélancolie de Frédéric, sa laciturnilé, son dépérissement, son découragement, son dégoût de toutes choses, ses brusqueries, ont pour cause l'âge de puberté. . . Il y a mille exemples de pareilles crises chez les adolescents lors de leur avènement à la virilité. . . C'est aussi à cet âgeque généralement les traits saillants, arrêtés, du caractère, se dessinent nettement, que l'homme enfin succédant à l'adolescent commence à se montrer tel qu'il doit être un jour; cette seconde éclosion cause presque toujours de graves perturbations dans tout le système. Il est donc probable que Frédéric se trouve maintenant sous l'influence de ce phénomène.

— Mais cette explication si vraisemblable a dû rassurer Mme Bastien ?

— Ah! mon pauvre Henri, on ne rassure jamais complètement une mère . . . surtout une mère comme celle-là. Pendant quelque temps ... les raisons que je lui ai données ont calmé ses craintes . . . mais le mal s'accroît et elle s'alarme de nouveau. . . Tu ne peux l'imaginer avec quelle éloquence de l'ame . . . tout-àl'heure encore elle m'exprimait ses angoisses, avec quelle douloureuse amertume elle s'accusait elle-même en s'écriant: ,,Je suis sa mère, et je ne devine pas ce 5, qu'il a. . . Je manque donc de pénétration et d'instinct

5, maternel ! Je suis sa mère et il ne me confie pas

„la cause du chagrin qui le dévore! Ah! c'est ma „ faute . . . c'est ma faute! . . je n'ai pas été véritahlcj,ment bonne mère . . . une mère a toujours tort

, , lorsqu'elle ne sait pas s'attirer la confiance de son „fils!"

— Pauvre femme, — reprit David, — elle se calomnie .... au moment même ou son instinct de mère . . la sert à son insu.

— Que veux-tu dire?

— CertainementASon instinct l'avertit que si plausible que soit l'explication que tu lui donnes de l'état de son fils . . . cependant ... tu te trompes! car, malgré sa confiance en toi . . . malgré le besoin qu'elle a d'être rassurée, tes paroles n'ont pas calmé ses craintes. . .

Et après être resté quelques moments pensif, David dit à son ami :

— Ce grand château que l'on voit là-bas ... à l'horizon, n'est-il pas le château de Pont-Brillant ?

A cette question , qui semblait n'avoir aucun rapport à l'entretien, le docteur regarda David d'un air surpris et répondit:

— Oui, c'est le château de Pont-Brillant. Son propriétaire actuel, le jeune Marquis, était parmi les chasseurs qui ont passé tout-à-l'heure. C'est à lui ce bel équipage de chasse, mais quel . . . rapport? . . .

Dis-moi ... le fils de Mme Baslien est-il reçu dans la famille de Pont-Brillant ?

— Jamais . . . cette famille est très-fière, ils ne voient que la noblesse du pays, et encore une noblesse très-choisie. . .

— Et Frédéric connaît-il le jeune Marquis ?

— S'il le connaît, c'est tout au plus de vue . . . car, je le répète, le jeune Marquis est trop hautain pour frayer avec le fils d'un petit bourgeois.

— Cette famille est-elle aimée? — reprit David, de plus en plus réfléchi.

— Les Pont-Brillant sont immensément riches, presque toutes les terres leur appartiennent à six ou sept lieues à la ronde. . . Ils possèdent une grande partie des maisons de cette petite ville ... où ils ont aussi tous leurs fournisseurs. Tu conçois 4fc'à défaut d'affection, l'intérêt d'un nombre considérable de personnes dépendantes de cette puissante famille, commande du moins ua semblant de respect et d'attachement; aussi parmi les bravos, les vivats'que tu as peut-être entendus toutà-i'heure sur le passage du Marquis et de sa grand'mère, bien peu, je crois, étaient désintéressés; du reste, il y a bon an, mal an, une somme fixe pour les pauvres, donnée par la famille. Le m^ire et le curé sont chargés de la distribution de cette aumône ; mais le jeune Marquis ne s'en mêle pas plus que sa grand'mère, dont la philosophie eût, dit-on, fait pâlir celle du baron d'Holbach. Figure-toi une grande dame de la régence, avec l'athéisme railleur et la parole cynique de cette époque; mais, encore une fois, mon ami, pourquoi ces questions au sujet du château et de la famille de Pont- Brillant?

— Parce que tout-à-l'heure , seul avec Frédéric , j'ai crû m'apercevoir qu'il éprouve une haine profonde contre ce jeune Marquis.

— Frédéric ! — s'écria le docteur avec autant de surprise que d'incrédulité, — c'est impossible. . . Encore une fois, je suis certain que de sa vie il n'a parlé à M. de Pont-Brillant. Allons donc ... de la haine . . .

«ontre ce jeune homme? et pourquoi? quelle en serait la cause?

— Je l'ignore . . . mais je suis certain de ce que j'ai vu.

— Et qu'as-tu vu ?

— Le cheval qui avait conduit ici Frédéric et sa mère, s'étant détaché sans doute, s'est approché du cortège, le jeune Marquis l'a fouaillé, et à ce moment, si je ne l'avais retenu, Frédéric, livide de rage, s'élançait par la fenêtre, après avoir montré le poing à M. de Pont- Brillant.

— Et pour ne pas effrayer Mme Bastien, tu nous as dit . . .

— Que Frédéric s'était imprudemment penché à la fenêtre... Encore une fois, Pierre . .je le le répète, je n'ai pas perdu un geste, un regard, une nuance de la physionomie de ce malheureux enfant, . . . C'est de la haine, te dis-je . . . qu'il ressent contre cet autre adolescent.

Un moment ébranlé par la conviction de David, le docteur reprit:

— Qu'en cette circonstance Frédéric ait cédé à la violence de caractère qui semble se développer en lui . . . soit; mais pense, mon ami, que ce changement qui effraie et désole sa mère, date déjà de quelques mois. La scène de tantôt a pu un moment courroucer Frédéric, mais une haine assez puissante pour réagir si visiblement sur le physique et sur le moral, doit avoir une cause terrible ... et déjà ancienne ; or, je te le répète, le fils de Mme Bastien et Raoul de Pont-Brillant ne se sont jamais parlé, ils vivent dans des sphères absolu-

ment séparées, il n'y a entre eux aucuo contact possible. D'où serait née la haine qui diviserait ces jeunes gens?

— Il est vrai ... ton raisonnement est juste ... je dois m'y rendre ... — répondit David en réfléchissant, — et pourtant je ne sais quoi me dit que Frédéric subit l'influence d'une cause toute morale.

— Oh! quant à cela ... je suis loin de regarder comme absolue l'explication que j'ai donnée à Mme Bastien, dans l'espoir de la rassurer; je dis comme toi: Frédéric est peut-être sous l'influence d'une crise morale. . . Cette crise quelle est-elle? hélas! il sera bien difficile de le découvrir, si la pénétration d'une mère a échoué . . . dans cette recherche. . . J'ai d'ailleurs engagé Mme Bastien à tâcher de donner à son fils le plus de distractions possibles, et au besoin à le faire voyager pendant quelques mois. . . Peut-être le mouvement, le changement de lieux, auraient-ils sur lui une réaction salutaire. . .

— Tiens, maintenant, Pierre, — reprit tristement David, après un moment de silence, — je suis presque aux regrets d'avoir rencontré chez toi cette charmante femme . . . par cela même qu'elle et son fils m'inspirent un intérêt croissant.

— Que veux-tu dire?

— Franchement, mon ami, quoi de plus triste que d'éprouver une commisération aussi profonde que vaine? . . . Qu'y a-l-ilde plus digne de sympathie et de vénération que cette jeune femme si atrocement mariée, et pourtant vivant long-temps heureuse dans une complète solitude, avec cet enfant, beau, sensible, intelligent

comme elle ... et voilà que tout-à-coup cette double eiistence est attaquée d'un mal mystérieux ... ce pauvre enfant s'étiole ... sa mère voit avec une douleur croissante les progrès du mal inconnu dont elle s'épuise en vain à chercher la cause. Ah ! ... de cette douleur . . . je devine toutes les angoisses . . . car, moi aussi j'ai aimé mon pauvre Fernand avec idolâtrie, — ajouta David en contenant à peine ses larmes, — et ne pouvoir que plaindre cette double infortune, continuer son chemin en se demandant ce que deviendra cet enfant de seize ans dont l'avenir paraît si sombre? Oh! cette impuissance forcée . . . fatale . . . devant le mal qu'on déplore, a toujours été un tourment . . . presque un remords pour moi!

— Oui . . . cela est vrai, — reprit le docteur en prenant les mains de son ami avec émotion. Combien de fois ne m'as-tu pas écrit que la seule amertume de tes longs et pénibles voyages, entrepris dans un si noble but. . . était cette nécessité de constater froidement les faits les plus affreux, les coutumes les plus barbares, les lois les plus monstrueuses, et de reconnaître en même temps que, durant des années, des siècles peutêtre, tant de maux devaient poursuivre paisiblement leur cours. . . Oui, oui, je comprends ce que causent à des âmes comme la tienne , David ... la vue du mal et l'impossibilité de le soulager.

Cinq heures trois quart sonnèrent à l'horloge de Pont- Brillant.

— Mon pauvre ami ! nous n'avons plus que quelques minutes, — dit David en sortant de la rêverie où il était plongé, — et il tendit la main au docteur.

Celui-ci ne répondit pas d'abord.

Deux larmes coulèrent lentement de ses yeux, et lorsque son émotion lui permit de parler:

• — Hélas ! mon pauvre David, je devrais être familiarisé avec la pensée de ton départ ... et, tu le vois ... le courage me manque. . .

— Allons, Pierre . . . avant deux ans ... je te reverrai ; ce voyage sera probablement le dernier que j'entreprendrai ... et alors tu sais mes projets ... je reviendrai m'établir auprès de toi. . .

Le docteur secoua mélancoliquement la tête.

— Je n'espère pas un pareil bonheur ... je sais ce que tu cherches à oublier, au milieu de cette vie d'aventures, de périls, au-devant desquels lu te jettes avec une audace désespérée . . . car tes voyages à toi, sont aussi chanceux que des batailles. . . Quels dangers n'as-tu pas déjà courus! et voici qu'à cette heure, lu pars pour l'une des plus dangereuses excursions qu'un voyageur puisse tenter, une exploration dans l'intérieur de l'Afrique ... et tu ne veux pas que je m'alarme !

— Aie confiance en mon étoile, mon bon Pierre, tu sais le proverbe : // est des malheuretix dont la mort ne veut pas , — reprit David avec une résignation amère , — que cela du moins te rassure. . . Va, crois-moi . . . nous nous reverrons . . . ici . . . dans ce petit salon.

— Monsieur . . . Monsieur ... la diligence de Xantes est en train de relayer, — dit la vieille servante en entrant précipitamment, — il n'y a pas un moment à perdre . . . venez . . . venez. . .

— Allons! adieu, Pierre, — reprit David en serrant son ami dans ses bras. — Écris-moi à Nantes un dernier

mot, et n'oublie pas de me donner des nouvelles de Mme Bastien et de son fils, . . Si je savais cette charmante femme moins inquiète, il me semble que cela serait d'un bon augure pour mon voyage. . . Allons, encore adieu, et à revoir, mon bon Pierre,

— A revoir! que Dieu t'entende! — dit le docteur Dufour en embrassant une dernière fois son ami.

— Maintenant, Pierre, conduis-moi jusqu'à la diligence, je veux te serrer la main en montant en voilure.

Quelques instants après, Henri David partait pour Nantes, où il devait rejoindre le brick F Endymion, frété pour Corée.

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