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CHAPITRE ONZIEME

Une dernière goutte fait déborder la coupe , dit le proverbe.

Ainsi la scène qui s'était passée le jour de la Saint- Hubert, sur le mail de Pont-Brillant, fit déborder le fiel dont le cœur de Frédéric était gonflé.

Dans le châtiment infligé à son cheval par le jeune marquis, Frédéric vit une insulte, disons mieux, un prétexte qui lui permettait de manifester directement sa haine à Raoul de Pont-Brillant, dans l'espoir de tirer de lui-même une vengeance sauvage.

De retour à la ferme avec sa mère, et après une nuit passée dans de sombres réflexions, le fils de Mme Bastien écrivit dès le matin ce billet:

„Si vous n'êtes pas un lâche, vous vous trouverez „ demain à la roche du Grand-Sire, avec votre fusil „ chargé à balles; j'aurai le mien. Venez seul ... je „serai seul. . .

„Je vous hais, vous saurez mon nom, lorsque je „vous aurai dit en face la cause de ma haine.

„La roche du Grand-Sire est un endroit désert de

,, voire forêt de Pont-Brillant. Je vous y attendrai de- ,, main toute la matinée, tout le jour, s'il le faut; vous ,, n'aurez pas ainsi de raisons pour manquer à ce ,, rendez-vous."

Cette provocation presque insensée ne s'expliquait que par l'effervescence de la haine et de l'âge de Frédéric, ainsi que par sa complète inexpérience des choses de la vie, et l'isolement où il avait jusqu'alors vécu.

Ce billet écrit, Frédéric y mit l'adresse de Raoul de Pont-Brillant, attendit l'heure où le facteur rural passait par la ferme, et celui-ci emporta la lettre destinée au marquis, afin de la mettre à la poste à Pont-Brillant.

Durant celte journée, l'adolescent, afin de mieux dissimuler son dessein , feignit d'être plus calme que de coutume.

Le soir venu, il dit à Mme Bastien que, se sentant fatigué, il désirait dormir pend'ant toute la matinée du lendemain, et qu'il désirait que l'on n'entrât pas dans sa chambre avant qu'il ne fût levé. La jeune mère, espérant que le repos calmerait son fils, s'empressa de se conformer à son désir.

Au point du jour, Frédéric ouvrit sans bruit la fenêtre de sa chambre, dans laquelle on ne pouvait arriver que par l'appartement de sa mère, prit son fusil, et sortit d'autant plus facilement que la croisée était au rez-de-chaussée; il n'avait à sa disposition que du gros plomb de chasse, il alla prier le vieux jardinier de lui fondre quelques balles, sous prétexte d'aller à l'affût aux sangliers avec un métayer, dont ils ravageaient le champ.

La chose parut si croyable au jardinier, qu'au moyen de quelques débris de plomb il fondit une demi-douzaine de balles qu'il remit à son jeune maître; celui-ci se rendit alors en hâte à la roche du Grand-Sire , situe'e dans une des parties les plus désertes de la forêt.

En approchant de l'endroit du rendez-vous qu'il avait donné au jeune marquis, le cœur de Frédéric palpitait d'une ardeur farouche, certain que, courroucé de l'outrage et de la provocation que renfermait le billet de son adversaire inconnu, Raoul de Pont-Brillant s'empresserait de venir venger cette insulte. . .

„ — Il me tuera ... ou je le tuerai • — se disait Fré- ,,déric. — S'il me tue, tant mieux. . . A quoi bon traîj, ner une existence à jamais empoisonnée par l'envie! ,,Si je le tue. . ."

Et, à cette réflexion, il frissonna ; puis, ayant presque honte de cette faiblesse, il reprit:

„ — Eh bien! si je le tue .. .tant mieux encore, il „ne jouira plus de ces biens qui font mon envie ... si

„je le tue — ajoutait ce malheureux enfant en

„ cherchant à justifier à ses propres yeux cette sinistre „ résolution, — son luxe n'insultera plus à ma pauvreté 5, et à celle de tant d'autres encore plus à plaindre que „moi."

Absorbé dans ces noires pensées, Frédéric arriva bientôt à la roche du Grand-Sire.

On appelait ainsi, depuis des siècles, en commémoration de l'un des sires de Pont-Brillant , un amoncellement de blocs granitiques, situé non loin d'une des routes les moins fréquentées de la forêt.

Des châtaigniers et des sapins énormes s'élançaient

du fond des crevasses des roches -, c'était un lieu agreste et solitaire, plein d'une grandeur sauvage; le soleil, déjà élevé, projetait çà et là sur ces niasses de granit grisâtre et couvertes de mousse, ses rayons vermeils à travers les arbres dépouillés de feuilles; la journée s'onnonçait splendide, ainsi que cela arrive souvent vers la fin de l'automne.

Frédéric déposa son fusil dans une sorte de grotte naturelle, formée par une profonde excavation à demi voilée par un épais rideau de lierre, enraciné dans la fente d'un bloc supérieur.

De cet endroit à une route dite du Connétable, il y avait quarante pas environ; le marquis, s'il venait, ne pouvait arriver que par ce chemin, bordé d'un taillis où Frédéric se posta; de cet endroit, il embrassait au loin le chemin du regard, sans être aperçu.

Une heure, deux heures, trois heures se passèrent . . . Raoul de Pont-Brillant ne parut pas.

Dans sa flévreuse impatience, ne pouvant, ne voulant pas croire que le marquis eût dédaigné son appel, Frédéric trouvait moyen de s'expliquer le retard de son adversaire: il ne devait avoir reçu sa lettre que dans la matinée ; ... il avait eu sans doute quelques précautions à prendre pour sortir seul; . . . peut-être préférait-il attendre la fin de la journée.

Le temps s'écoulait parmi ces angoisses; une seule fois Frédéric songea à sa mère et à son désespoir, se disant que, dans une heure . . . peut être, il n'existerait plus.

Cette réflexion ébranla seule pendant quelques in-

slants la sombre détermination de l'adolescent; mais il se dit bientôt:

„ — Mieux vaut mourir ... ma mort coûtera moins „de larmes à ma mère que ma vie . . . j'en juge par „ celles qu'elle a déjà versées. . ."

Pendant qu'il attendait ainsi l'arrivée du marquis, une voiture, partie du château de Pont-Brillant vers les trois heures de l'après-midi, arrivait à un carrefour où aboutissait l'allée du Connétable, non loin de laquelle se trouvait, on l'a dit, la roche du Grand-Sire.

Cet équipage, espèce de petit wourst très-large et très-bas, attelé de deux magnifiques chevaux, s'arrêta au poteau du carrefour; deux grands valets de pied poudrés descendirent du siège de derrière où ils étaient assis, et l'un d'eux ouvrit la portière de la voiture, d'où la marquise douairière de Pont-Brillant descendit très-prestement, malgré ses quatre-vingt-huit ans; une autre femme, qui semblait non moins âgée que la douairière, mit aussi pied à terre.

L'autre valet de pied, prenant sous son bras un de ces pliants portatifs dont se servent souvent dans leurs promenades les personnes valétudinaires ou âgées, se disposait à suivre les deux octogénaires; mais la marquise lui dit de sa voix claire et un peu chevrotante :

— Reste avec la voiture, mon garçon ; que l'on m'attende ici, donne le pliant à Zerbinetle.

Le valet de pied s'inclina, remit le pliant à la compagne de la douairière, et toutes deux entrèrent de préférence, dans l'allée du Co7mé fable, qui, beaucoup moins fréquentée que les autres, était revêtue d'un lapis de mousse et de gazon.

L'octogénaire dont était accompagnée la marquise, et -que celle-ci avait appelée Zerbùiette, s'était donc chargée du pliant.

A quatre-vingt-sept ans, répondre à ce nom coquet et pimpant de Zerbinette . . . cela semble étrange; et cependant Zerbinette avait été, dans son printemps, plus que personne, digne de porter ce nom qui sentait d'une lieue sa soubrette de Crébillon Gis ; nez retroussé, raine effrontée, grands yeux fripons, sourire libertin, corsage provoquant, pied mignon et main potelée, tels avaient été autrefois les titres de la soubrette à être appelée Zerbinette, nom dont elle avait été baptisée, lorsqu'elle entra (il y avait quelque soixante-dix ans de cela), comme aide coiffeuse, chez sa sœur de lait, la charmante marquise de Pont-Brillant. Hélas! nous la voyons douairière et grand'nière; mais, à cette époque, la marquise, mariée au couvent à seize ans, était déjà plus que galante ; aussi frappée de l'esprit hardi de son aide coiffeuse, de ses rares dispositions pour l'intrigue, elle fit de Zerbinette sa première femme, et bientôt sa confidente.

Le diable sait les bons tours de ces deux jeunes et madrées commères, dans leur beau temps ! avec quel dévoûment, avec quelle présence d'esprit, avec quelle merveilleuse ressource d'imagination, Zerbinette aidait sa maltresse à tromper les trois ou quatre amants qu'elle avait à la fois, sans compter ce qu'on appelait alors

Les fantaisies.

Les occasions.

Les dettes de jeu.

Et les curiosités.

Frcdc'rie Bastien, I. %

Oq allait en curiosité aux Vorcherons, vêtue en grisette ou en marchande de bouquets.

L'on ne parle du défunt mari de la marquise que pour mémoire; d'abord, l'on ne se donnait pas alors la peine de tromper un mari, puis, ,,ti'ès-haut et très-puissant seigneur Ilector-Magnijique-Raoul-Urbain-Anne- Cloud-Frumence , sire et marquis de Pont-Brillant et autres lieux, était trop du monde et de son siècle pour gêner en rien Madame sa femme.

De cet échange de confidences de la part de la marquise et de services de toutes sortes de la part de Zerbinette, il était résulté une sorte de liaison presque familière entre la soubrette et sa maîtresse; elles ne s'étaient jamais quittées, elles avaient vieilli ensemble, et à quatre-vingt et tant d'années qu'elles avaient, elles trouvaient un grand plaisir à se rappeler les bons jours, les malins tours, les folles amours d'autrefois, et il faut le dire, chaque jour avait son saint, si ce n'est davantage, dans ce calendrier libertin.

Quant à la licence de paroles, disons mieux, quant au cynique langage dont la marquise et Zerbinette avaient l'habitude dans leur tête-à-tête en parlant du temps jadis ou du temps présent, ce langage n'était ni plus ni moins cru que celui de la régence ou du règne de Louis-le-Bien-aimé, et il avait parfois chez la douairière cette affectation de patois parisien, si cela se peut dire, que la plupart des grands seigneurs du milieu du XVIII. siècle transportèrent des Porcherons à la cour, disant m'sieu, cte demoiselle, que que vous m'voulez, etc.

Quant aux expressions et aux tournures par trop ma-

roliques ou rabelaisiennes de la marquise, nous les traduirons avec bienséance.

La douairière était une petite vieille sèche et bien droite, mise avec une recherche extrême, et toujours parfumée d'eau arménienne. Elle portait ses cheveux crêpés et poudrés à la maréchale, et avait sur la joue une ligne de rouge qui doublait l'éclat de ses grands yeux noirs, très-hardis et très-brillants encore malgré son âge. Elle s'appuyait sur une petite canne d'ivoire à pomme d'or, et puisait de temps à autre une prise de tabac d'Espagne dans une tabatière ornée de chiffres et de médaillons.

Zerbinette, un peu plus grande que sa maîtresse et aussi maigre qu'elle, portait ses cheveux blancs en papillotes, et était vêtue avec une simplicité élégante.

— Zerbinette, — dit la douairière après s'être retournée pour regarder celui des deux valets de pied qui avait abaissé le marche-pied. — quèque c'est donc que c'beau grand garçon-là? ferais ben n'iavoir point encore vu dans mon antichambre?

— Ça se peut, Madame . . . c'est un des derniers venus de Paris.

— Mais c'est qu'il est drûtnent et fièrement tourné, ce gars-là, — reprit la douairière. — Dis donc, Zerbinette, as-tu vu c'te carrure? c'est étonnant. . . Les beaux laquais, ça m'rappelle toujours. . . — et la marquise s'interrompit pour prendre une pincée de tabac d'Espagne, — les beaux laquais, ça me rappelle toujours c'te petite diablesse de baronne de Montbrison. . .

— Madame la marquise fait confusion . . . c'étaient des gardes françaises. . .

— T'as ma foi raison, ma fille . . . c'est si vrai que le duc de Biron, leur colonel. . . te rappelles-tu M. de Biron ?

— Je le crois bien, Madame . . . c'est vous qui avez eu l'étrenne de sa petite maison du boulevard des Poissonniers ... et, pour ce premier rendez-vous . . . vous aviez voulu vous habiller en Diane chasseresse comme dans votre beau portrait au pastel ... et, sous ce costume .. . vous étiez jolie ... ah! mais jolie à plaisir . . . quelle taille mince . . . quelles épaules blanches . . . quels yeux brillants! . ..

— C'est ma foi vrai, ma fille, j'avais tout ça ... et j'ai fait bon-iiser de ce que le bon Dieu m'avait donné : mais pour en revenir à M. de Biron ... qui me trouvait si belle en Di*ne chasseresse, je ne sais pas si c'est le souvenir d'Actéon qui lui a porté . . . malheur à ce pauvre duc; mais, quinze jours après notre arrangement, les sonneux et les piquetix de mon petit-fils auraient pu s'y tromper et crier tayau sur ce cher Biron: tant il y a, que pour en revenir à mon histoire, tu as raison, Zerbinette ... au vis-à-vis de cette petite diablesse de baronne de Montbrison, c'était si bien des gardes-françaises que M. de Biron, leur colonel, s'est allé plaindre au roi de ce qu'on mésusait de son régiment. — „ Je n'entends point ça du tout, — a répondu „ce bon prince, — je tiens à mes gardes-françaises, „ moi ; Montbrison a eu bien assez d'argent de sa femme „pour lui acheter un régiment,"

— Malheureusement, Madame, M. de Montbrison n'était pas capable de cette galanterie-là; mais pour ce

qui est des grands laquais. Madame \oulait parler de la présidente de Lunel . . . de . . .

— Lunel ... — dit vivement la douairière en interrompant sa suivante et en jetant les yeux autour d'elle comme pour rappeler ses souvenirs, — Lunel? . . . Dis donc? nous sommes bien ici dans l'allée du Connétable . . . hein! Zerbinette ?

— Oui, Madame. . .

— Pas loin de la roche du Grand-Sire ?

— Non, Madame . . .

■ — C'est ça même. . . Eh bien! te rappelles-tu l'histoire de l'orfraie ?

— L'histoire de l'orfraie? non. Madame. . .

— De l'orfraie et de ce pauvre président de Lunel ?

— Tout ce que je me rappelle, c'est que M. le président était jaloux comme un possédé de M. le chevalier de Bretteville ... et il y avait de quoi. Aussi, ça amusait toujours Madame de les inviter tous les deux ensemble au château. . .

— Justement, ma fille . . . voilà pourquoi je te parle de l'histoire de l'orfraie.

— Par ma foi. Madame, que je devienne chèvre, si je sais ce que vous voulez dire avec votre orfraie.

— Ah ! Zerbinette . . . Zerbinette, tu vieillis.

— Hélas ! . . . Madame.

— Dis donc, ma fille, autant nous promener d'un côté que de l'autre . . . n'est-ce pas? Allons du côté de la roche du Grand-Sire. . . De revoir cette pauvre chère vieille roche ... ça me rajeunira de. . . voyons, de combien, Zerbinette? — ajouta la marquise, en aspirant sa

prise de tabac d'Espagne, — car ce pauvre Lunel ... et le chevalier, c'était en ... ?

— Octobre 1779, — dit Zerbinette, avec la précision de mémoire d'un comptable.

— Ça me rajeunira donc . . . comme qui dirait de soixante et quelques années, ça en vaut la peine. Allons à la roche du Grand-Sire.

— Soit, Madame, mais n'êtes-vous pas fatiguée ?

— J'ai mes jambes de quinze ans, ma fllle, et en tous cas tu portes mon pliant.

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