‹ Frédéric BastienChapitre 9 sur 44 · CHAPITRE NEUVIEME · texte numérisé non relu

CHAPITRE NEUVIEME

Après avoir accompagné Marie Baslien jusqu'à sa voilure, le docteur Dufour remonta chez lui et trouva son ami toujours accoudé sur la barre de la fenêtre, où il demeurait pensif.

Au bruit de la porte qui se referma, David, sortant de sa rêverie, vint au-devant du médecin, qui lui dit tristement, en parlant de Mme Bastien, et faisant allusion à la scène dont tous deux venaient d'être témoins :

— Ah ! pauvre femme . . . pauvre mère ! . . .

— Tu as raison . . . Pierre — reprit David, — cette jeune femme me semble bien à plaindre . . .

— Oui ... et plus à plaindre . . . encore que tu ne le penses , car elle ne vit au monde que pour son fils. . . Juge ce qu'elle doit souffrir.

— Son fils?... l'on dirait son frère! Elle parait avoir vingt ans à peine.

— Ah! mon cher Henri, les habitudes d'une vie agreste et solitaire, l'absence d'émotions vives (caries inquiétudes que lui cause son fils datent seulement de quelques mois), le calme d'une existence aussi régu-

lière que celle du cloître ... conservent long-temps, dans toute sa fraîcheur, cette première fleur de jeunesse, qui te frappe chez Mme Bastien.

— Elle s'est donc mariée bien jeune?

— A quinze ans . . .

— Mon Dieu! qu'elle est belle! — reprit David après un moment de silence, — mais belle surtout de cette beauté, à la fois virginale et maternelle, qui donne aux vierges-mères de Raphaël un caractère si divin.

— Fierge-mère? ... tu ne crois pas si bien dire, Henri . . .

— Comment?

— En deux mots, voici l'histoire de Mme Bastieo, elle t'intéressera... et tu emporteras... du moins un touchant souvenir de cette charmante femme.

— Tu as raison , mon ami ... ce me sera dans mon voyage un doux sujet de méditation.

— Marie Fierval, — reprit le docteur, — était fille unique d'un assez riche banquier d'Angers; plusieurs opérations malheureuses le mirent dans une position de fortune très-précaire; il était alors en relations d'affaires avec un homme nommé Jacques Bastien, qui se livrait à une spéculation assez commune dans nos pays, il était marchand de terres.

— Marchand de terres.

— Il achetait dans certaines localités des lots de terre considérables, et les revendait ensuite, en les fractionnant afin de les rendre accessibles aux très-petits cultivateurs.

— Je comprends ...

~ Jacques Bastion est, comme moi, natif de cette petite ville; son père avait amassé une belle fortune dans son élude de notaire; 'Jucqiics était son prcmieiclerc. A la mort de son père , Bastien se livra aux spéculations dont je te parle; lors de la gène de M. Fierval, chez qui il avait quelques fonds placés, il put, en lui laissant disposer de ces capitaux, lui rendre un grand service; Hlarie avait alors quinze ans, elle était belle... comme tu l'as vue, et élevée... ainsi que peut l'être la fille d'un avaricjeux de province, c'est à dire, habituée à se regarder comme la première servante de la maison,., cl à en accomplir à peu près tous les grossiers emplois.

— Ce que tu me dis là, me surprend beaucoup, Pierre! Rien de plus facile que de juger en un instant de la distinction des manières d'une femme ... Et chez Mme Bastien. ..

— Il n'y a rien, n'est-ce pas? qui sente une éducation presque grossière?

— Non ... et bien plus, il est impossible de s'exprimer d'une façon plus louchante et plus digne, que l'a fait cette jeune femme dans la position presque pénible on clic s'est trouvée tout-à-l'heure . . . vis-à-vis de moi . . .

— C'est vrai ... et je m'en étonnerais comme toi . . . si je n'avais été témoin de bien d'autres métamorphoses chez Mme Bastien ... Elle fit donc, étant toute jeuuc fille, une assez vive impression sur notre marchand de terre, pour qu'un jour il me dit: ,,J'ai envie de faire ,,une grosse bôtise ... celle d'épouser une très-jolie jjfillc; seulement, ce qui pallie un peu ma bêtise, c'est ,,que celte très-jolie fille est sotte comme un panier.

^,mais ménagère de premier numëro. Elle va aa marché „ avec la cuisinière de son père; elle fait les confitures ,,dans la perfection, et n'a pas sa pareille pour repriser „le linge et les bas." Six semaines après, Marie, malgré sa répugnance, malgré ses prières, ses larmes, subissait l'inexorable volonté de son père ... et devenait MmeBastien.

— Et M. Bastien savait la répugnance qu'il inspirait?

— Parfaitement; cette répugnance n'était d'ailleurs que trop justifiée, car Bastien, qui a maintenant quarante-deux ans, était et est encore au moins aussi laid que moi; mais il a, ce que je n'ai pas, une constitution de taureau: ce sont de ces gens formidables, qui n'ont pas des cheveux, mais une crinière, une poitrine, mais un poitrail ... {igme-toi V Hercule Famèsc, avec beaucoup d'embonpoint, car Bastien est un mangeur féroce ; joins à cela une incurie de sa personne qui va jusqu'à la malpropreté. Voilà pour le physique. Quant au moral, c'est un gaillard, retors et madré comme un homme de loi de province; il est possédé d'une idée fixe, incessante ... faire une grosse fortune et devenir député, lorsqu'il ne sera plus, dit-il, bon à rien... qu'à cela . . . Sortez-le de ses spéculations, il est ignare, brutal, fier de l'argent qu'il amasse, et ne tarit pas en plaisanteries grossières, car s'il n'est pas précisément bête, il est prodigieusement sot ... très-enclin à l'avarice ... il se croit fort libéral envers sa femme, en lui donnant une servante, un iardlmer maîlre Jacques , et un cheval de labour hors de service pour la conduire à la ville. La grande et seule qualité de Bastien, c'est d'être, les trois quarts du temps, en route et hors de

chez lui pour ses achats de terres. Lorsqu'il revient dans sa demeure, ferme qu'il a été obligé de conserver en suite d'une opération malheureuse, il s'occupe de ce faire-valoir , sort dès l'aube pour surveiller ses cultures, déjeûne aui champs, revient à la nuit, soupe largement, boit comme un chantre, et souvent s'endort ivre sur la nappe. '

— Tu as raison, Pierre, • — reprit tristement David, — cette pauvre femme est plus malheureuse que je ne le croyais ... Quel mari, pour une si charmante créature! Mais ces gens qui, ainsi que M. Bastien, n'ont à peu près que les appétits de la brute, joints à l'instinct de la rapacité, ont au moins parfois l'amour excessif de \a femelle et de lears, petits .. . M. Bastien... aime-t-il du moins sa femme et son fils?

— Quant à sa femme ... je t'ai dit que ta comparaison de vierge-mère .. . était, à ton insu, d'une singulière justesse . . . Voici pourquoi ... Le surlendemain de son mariage, Bastien, qui m'a toujours poursuivi de sa confiance, me dit, de son air de bœuf surpris et courroucé: — „Ah çà! tu ne sais pas que si j'écoutais ,,ma bégueule de femme, je resterais maintenant toute ,,raa vie ?nari garçon?" — Et il paraît qu'en définitive ... il en a été ainsi ... car, faisant allusion à sa première et unique nuit de noce, Bastien m'a souvent dit d'un air profond: — „ C'est bien heureux que j'aie eu ,,un enfant cette nuit-là, sans cela je n'en aurais jamais ,,eu." — Puis, dans sa colère de se voir rebuté, il a voulu punir la pauvre Marie de l'invincible répugnance qu'il lui inspirait, et dont il n'avait pu triompher, après avoir tout tenté . .. tout, entends-tu bien, Henri? tout

... jusqu'à la brutalité... jusqu'à la violence ... jusqu'aux coups... car une fois ivre, cet homme ne se connaît plus ...

— Ah !.. . c'est infâme . . .

— Oui ... et il répondait à l'indignation de mes reproches : ,, Tiens . . . c'est ma femme , j'ai mon droit „ ... et la loi pour moi; je ne me suis pas marié pour „ rester garçon ... ce n'est pas une griiigalette comme „ça qui me fera céder;" et pourtant ce taureau sauvage a cédé, parce que la force brutale ne peut rien contre le dégoût et l'aversion qu'une femme éprouve . . . surtout lorsque cette femme est douée comme Marie Basticn d'une incroyable énergie de volonté . . .

— Au moins elle a su courageusement échapper à l'une des plus flétrissantes, des plus atroces humiliations que puisse imposer un pareil mariage, et cet homme, dis-tu, s'est vengé de l'inexorable aversion qu'il inspirait?

— Voici comment. Il avait d'abord eu l'intention de s'établir àBlois; la résistance de sa femme changea ses projets. „ — Ah! c'est comme cela! — me dit-il, „ — eh bien! elle me le paiera! ... J'ai une ferme déjjlabrée près de Pont-Brillant. Cette sotte bégueule ,,n'en sortira pas, elle y vivra toute seule ... avec cent ,, francs par mois ..." Et il en a été ainsi . . . Remplie de courage, de résignation, Marie a accepté cette existence pauvre et solitaire . . . que Bastien lui rendit aussi pénible que possible, jusqu'au moment où il apprit la grossesse de sa femme; alors ce brutal s'est un peu radouci... Il a toujours laissé Marie à la ferme ... mais il lui a permis d'y faire quelques changements bien

peu coûteux qui cependant, grâce au goût naturel de MmeBastien, ont transformé en un riant s^'jour l'habitation la plus désagréable du pays; puis peu-à-peu la douceur angéliquc, les rares qualités de cette charmante femme, ont eu quelque influence surBastien: quoique toujours grossier, il a fini par être moins brutal et par prendre son parti de sa \ie de mari-garçon. ,,Mon ami, me disait-il dernièrement, je suis né „coiffé, ma femme vit, et je n'en suis pas fâché; elle ,,ost douce, patiente, économe, car, excepté pour la ,, dépense de la maison et son entretien, je ne lui ,, donne pas un sou, et elle s'en contente; elle ne met ,,pas le nez hors delà ferme, et ne s'occupe que de ,,son fils; après cela, ma femme mourrait que je n'en j, serais pas non plus fâché... car, lu conçois? être „mari-garçon, ça vous force d'avoir des «//?/re5, et ça j, coûte, sans profit pour le ménage ... Ainsi, que ma „ femme vive ou qu'elle meure, je n'aurai pas à me ,, plaindre ... c'est ce qui me faisait te dire que j'étais ,,né coiffé."

— Et son fils? — demanda David de plus en plus intéressé, — l'aime-t-il?

— Basticn est un de ces pères qui ne conçoivent la paternité que toujours rébarbative, colère etgrondeuse... Aussi, dans ses rares séjours à la ferme, et quoiqu'il s'occupe beaucoup plus de l'élève de son bétail que de son fils ... Il trouve toujours le moyen de se courroucer contre cet enfant. Qu'est-il arrivé? c'est que Bastien ne compte pour ainsi dire pas du tout dans la vie de sa femme et de son fils... Et, à propos de l'éducation de ce Frédéric, il faut que je te cite une autre de ces meta-

morphoses admirables que l'amour maternel a opérée chez Mme Baslien.

— Tu ne saurais croire . . . Pierre, — dit David avec une curiosilé croissante, — tu ne saurais croire combien tout ceci m'intéresse.

— El que diras-tu tout-à-l'heurc? — reprit le docteur.

Et il poursuivit ainsi:

— Jeune fille de quinze ans ... et élevée comme je te l'ai raconté, Marie Baslien n'avait reçu qu'une éducation incomplète, et même... grossière; tranchons le mot, la pauvre enfant, à l'époque de son mariage, était d'une ignorance complète . . . dune intelligence non pas bornée .... mais que rien jusqu'alors n'avait ouverte lorsqu'elle se sentit mère, une merveilleuse révolution s'opéra en elle . . . Devinant la grandeur des devoirs que lui imposait celte materniié, désormais sa seule espérance de bonheur, Marie, désolée de son ignorance, se donna pour lâche d'apprendre en quatre ou cinq ans tout ce qui lui serait nécessaire pour entreprendre elle-même l'éducation de son enfant, qu'elle ne voulait confier à personne.

— C'est admirable ... de courage et de dévoûment maternel, — s'écria David. — Et cette résolution?...

— Cette résolution fui vaillamment accomplie, malgré mille obstacles; ainsi k quinze ans et demie qu'elle avait, Marie Baslien, pour s'instruire, sentit la nécessité de prendre elle-même une institutrice; et, aux premiers mots de ce projet, Baslien la traita de folié; loin de se rebuter, elle insista, et finit même par trouver d'excellentes raisons à lui donner, entre autres celle

de l'économie, disant que pour deux mille francs par an, elle aurait une institutrice qui lui enseignerait en peu d'années tout ce qui serait nécessaire à l'éducation d'une fille ou d'un garçon , jusqu'à l'âge de treize à quatorze ans; sinon, comme elle était décidée, disait-elle, à ne pas se séparer de son enfant, il faudrait faire venir à la ferme des professeurs de Pont-Brillant , ou même de Blois, ce qui rendrait l'éducation fort coûteuse. Bastien, après calcul et balance des frais, trouva que sa femme avait raison, et se rendit à ses désirs. Heureusement, Marie trouva dans une jeune institutrice anglaise un trésor de savoir, d'intelligence et de cœur. Miss Hariett (c'était son nom), digne en tout d'apprécier ce rare exemple de dévoûment maternel, se voua donc, corps et ame, à la mission qu'elle acceptait auprès de Mme Bastien.

— Non ... — dit David ému jusqu'aux larmes par le récit du docteur, — non, je ne sais rien de plus touchant que cette jeune mère de quinze ans, jalouse de donner elle-même à son enfant la vie de l'intelligence, se livrant ainsi opiniâtrement à l'étude.

— Que te dirai-je, mon ami, — poursuivit le docteur, — admirablement servie par ses facultés naturelles, qui se développèrent rapidement après quatre ans de travaux, qu'elle poursuivit ensuite toute seule, en s'occupant constamment de son enfant, la jeune mère acquit des connaissances solides en littérature, en histoire, en géographie, devint assez bonne musicienne pour pouvoir enseigner la musique à son lils . . . connut assez la langue anglaise pour le familiariser avec cet idion)e, et sut enfin ce qu'il fallait de dessin pour

mettre Frédéric à même de dessiner d'après nature; il profita merveilleusement de ses leçons; car il est peu d'enfants de son âge qui aient un savoir plus solide, plus varié ... Aussi, par son esprit, par son cœur, par son caractère, faisait-il l'orgueil et la joie de sa mère, lorsque soudain un changement étrange s'est manifesté chez lui . . .

L'entretien du docteur et de son ami fut interrompu par la vieille servante qui, s'adressant à son maître, lui dit:

■ — Monsieur, l'on vient vous avertir que la diligence pour Nantes doit passer à six heures , et l'on vient chercher les bagages de M. David.

— Bien... faites-les porter, je vous prie! — répondit Henri David à la servante, — et veuillez dire que l'on me fasse prévenir lorsque la voiture s'arrêtera pour relayer.

— Oui, Monsieur David, — reprit la servante. Et elle ajouta avec une expression de naïf regret:

— C'est donc bien vrai, vous nous quittez, mon bon Monsieur David?

Puis, se tournant vers le docteur:

— Et vous. Monsieur le Docteur, vous laissez donc partir votre ami?

— Tu l'entends? — dit M. Dufour, en souriant tristement, — je ne suis pas seul à me chagriner de ton départ.

— Croyez-moi, Honorine, — dit affectueusement David à la vieille servante, — quand on quitte un ami tel que Pierre, et une hospitalité que vos soins ont

rendue si bonne, c'est que l'oa obéit aune impérieuse nécessité.

— A la bonne heure. Monsieur David, — dit la servante, en s'éloignant, — mais c'est bien triste tout de même, on s'habitue si vite aux braves gens comme vous.

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