‹ Frédéric BastienChapitre 12 sur 44 · CHAPITRE DOUZIEME · texte numérisé non relu

CHAPITRE DOUZIEME

Les deux octogénaires suivirent à pas lents la route qui conduisait à la Roche du Grand-Sire. Zerbinette , s'adressant à sa maîtresse :

— Ah ça! Madame, ^IV orfraie?

— Tu te souviens combien le président de Lunel étai't jaloux du chevalier? Je lui dis un jour: — Sigismond, voulez-vous que nous jouions un fameux tour au chevalier? — J'en serais ravi, Marquise. — Mais il faut pour cela, Sigismond, que vous sachiez imiter le cri de l'orfraie en perfection. — A ces mots, tu juges, ma fille, de la figure du président; il me déclare qu'il a bien, dans sa vie, outrageusement crié à la grand' chambre, où il a son mortier, mais sans prétendre pour cela imiter plus particulièrement un cri plutôt qu'un autre. — Eh bien ! apprenez celui-là, Sigismond, et, quand vous le saurez . . . nous rirons fort de ce pauvre chevalier. — Dès ce soir, Marquise, — reprend le président, — je m'en vas étudier . . . Dieu merci! les orfraies ne manquent point dans ces bois.

— Bien, Madame, — dit Zerbinette, — je com-

mence à me rappeler, mais vaguement; je vous en prie, continuez . . .

— Quand le président est sûr de son cri, je prends jour avec le chevalier ... je lui donne rendez-vous entre chien et loup, ma foi, tiens! quelque part par ici... je le devance, en compagnie du président que je colloque dans une manière de caverne que tu verras là-bas, à la roche du Grand-Sire; — maintenant, Sigismond, — lui dis-je, — écoutez-moi bien: Le chevalier va venir; vous allez compter mî7/e pour lui donner le loisir de me soupirer son martyr ... pendant le temps que je compterai mille comme vous . . . mais, dans les environs de neuf cent quatre-vingt-dix-huit, j'aurai l'air de m'atlendrir à l'endroit du chevalier... C'est alors que vous pousserez vos cris d'orfraie ... — Divin, Marquise! divin! — Écoutez-moi donc, mauvais garçon. Ah! mon Dieu, la vilaine béte, que je dirai au chevalier* je suis superstitieuse à l'excès . , . Courez au château chercher un fusil pour tuer cet affreux oiseau et après . . . nous verrons. Le chevalier s'en courra ... et moi, cher Sigismond, je viendrai vous trouver. . . dans la grotte ... — Marquise, vous êtes le démon le plus charmant... — Vite, vite, voici le chevalier, — elle pauvre Lunel de se coUoquer dans son trou et de commencer à compter 1, 2, 3, 4 etc., pendant que je viens rejoindre le chevalier.

— Bon, Madame, — dit Zerbinette, en riant comme une folle, — je vois d'ici la figure de ce cher président comptant scrupuleusement 1, 2, 3, 4 etc., pendant que le chevalier était auprès de vous.

— Tout ce que je peux te dire, ma fille, c'est que

j'étais convenu avec ce pauvre Lunel, de ne m' adoucir pour le chevalier que dans les eavirons de 998 ... et, ma foi ! ... je n'avais pas compté 10 . . . que je ne comptais plus du tout. Et pendant ce temps-là, le président qui avait fini son 1,000, faisait l'orfraie de toutes ses forces avec des cris si aigus, si étranges, si sauvages... que le chevalier m'en parut tout-à-coup si extrêmement incommodé, que je dis à ce pauvre garçon, pour le consoler de son inconvénient: C'est la maudite orfraie! ..•. . c'est l'orfraie !

11 est impossible de rendre l'accent avec lequel la douairière prononça ces derniers mots: cest Vorfraie! en aspirant sa prise de tabac pendant que Zerbinette riait aux éclats.

— Courez vite au château chercher un fusil, dis-je au chevalier, — reprit la marquise , — il me faut la vie de cette vilaine bête ... de cette abominable orfraie, je veux la déchirer de mes propres mains . . . Courez, je vous attends. — Bon Dien! Marquise, que voilà un étrange caprice, et puis la nuit va devenir noire, vous aurez peur? — Bah! Chevalier, je ne suis point poltronne ... courez au château ... et revenez tôt.. — il était temps, ma fille, car lorsque j'ai été retrouver ce pauvre président, la voix lui manquait, il commençait à crier comme une orfraie qu'on étrangle . . . heureusement la voix lui est revenue vite . . .

— Quelle bonne histoire. Madame ... et quand le chevalier est revenu?

— Il nous a trouvés, le président et moi, à peu près à cette place où nous voici. — Arrivez-donc, Chevalier, — lui ai-je crié de loin, — sans le président,

que je viens de rencontrer, par hasard, je mourais de peur. — Je vous l'avais bien dit, Marquise, — reprit ce hç\ Alcandre , — et l'orfraie? s'écria-t-il, en brandissant soQ fusil d'un air de farouche rancune, et l'orfraie? — Ma foi. Chevalier, je crois bien que je lui ai fait peur, car elle s'est tue, quand j'ai rencontré la marquise, — répondit le président; — mais à propos, mon cherChevalier, ajouta innocemment le pauvreLunel, — savez-vous que ce cri-là annonce toujours quelque inconvénient? — et en disant ces mots d'un ton prodigieusement malicieux, le président me serra le coude gauche. — En effet, moucher Président, j'ai toujours ouï dire que ce cri pronostiquait fort mal, — riposta le chevalier d'un air non moins narquois en me serrant le coude droit. — Plus tard, quand je me suis affolée de cet impertinent petit comédien de Clairville , nous avons bien ri de l'aventure avec le président et le chevalier, à

qui j'ai tout dit alors Aussi, bien long-temps

parmi les gens de notre société: c'est Vorfraie! est resté comme une manière de proverbe, quand les hommes ....

— Je comprends, Madame, mais hélas ... du temps de Vorfraie .... c'était le bon temps .... alors.

— Laisse-moi donc tranquille, Zerbinette, avec tes hélas ... ça sera encore le bon temps.

— Et quand cela. Madame?

— Eh pardi! dans l'autre monde! C'est ce que je me tuais toujours à dire à ce gros joufflu d'abbé Robertin, qui, par parenthèse, était goulu comme un dinde, et se serait fait fouetter pour ces belles truffes blanches du Piémont, que m'envoyait ma cousine Doria. —

Allons, Madame la Marquise, — me répondait l'abbé en s'empiffrant, — vaut encore mieux croire à cette immortalité-là qu'à rien du tout. — C'est pour te dire, ma fille, qu'aux Champs-Èly siens , je retrouverai mes seize ans fleuris ...et tout ce qui s'ensuit, pour m'en servir encore, et toujours ainsi jusqu'à la fin des siècles . . .

— Amen! .. et que le bon Dieu vous entende. Madame, — reprit Zerbinette d'un air béat, — seize ans, c'est si joli!

— C'est ce que je me disais avant-hier, en regardant mon petit-fils . . . Pendant la chasse, quel entrain, quelle ardeur! élait-il animé ! quelle belle jeunesse . . . hein! ma fille?

— Un vrai Chérubin pour chanter la romance à madame, — reprit Zerbinette, qui savait son Beaumarchais, — aussi je crois bien que certaine vicomtesse . . .

— Zerbinette, — s'écria la douairière en interrompant sa suivante, — tiens, voilà la roche du Grand- Sire ... C'est niché dans ce trou-là... que ce pauvre président faisait l'orfraie.

— Pour Dieu! Madame, n'approchez pas davantage . . . c'est comme nne caverne ... il peut y avoir des bêtes là-dedans . . .

— J'aurais pourtant bien voulu y entrer pour me reposer.

— Vous n'y songez pas, Madame... ça doit être humide comme une cave . . .

— C'est vrai, ma fille... eh bien! place mon pliant . . . adossé à ce chêne . . . bien au soleil . . . c'est cela . . . à merveille. Et toi, Zerbinette, où t'asseoiras-tu?

— Là . . . sur cette roche , Madame . • . c'est un peu près de la caverne, mais enfin . . .

— A propos . . . qu'est-ce que tu me disais donc de la vicomtesse?

— Je disais, Madame, qu'elle voudrait, je crois bien, être la belle marraine de Chéinibin.

— De Raoul?

— Ma foi , . . Madame, c'est toujours: Monsieur Raoul, mon chapeau; M. Raoul, mon ombrelle... toujours Monsieur Raoul . . . Hier encore . . . quand on a voulu effrayer M. Raoul, c'est Mme la vicomtesse qui s'est proposée pour lui faire peur ... Et j'ai bien vu . . .

— Tu as vu . . . tu as vu . . . que tu ne voyais rien du tout, ma fille ... La vicomtesse veut tout bonnement, en paraissant s'occuper d'un enfant sans conséquence, donner le change à son imbécille de mari, pour qu'il ne s'effarouche ni ne se cabre point, lorsque M. de Monbreuil, l'amant de la vicomtesse, arrivera ici, car je l'ai invité, ce garçon, il n'y a rien qui vous égaie un château, comme quelques couples gentiment appareillés ... aussi moi, j'en invite tant que j'en trouve dans ma société; ces amoureux, ... c'est gai, c'est chantant, c'est grouillant comme les pierrots au mois de mai ... Rien qu'à les voir, ça me met la joie au cœur et le feu à mes souvenirs ... Et ces bêtas de maris ... ces figures! ... C'est pour te dire, ma fille, que tu as vu de travers à rencontre de la vicomtesse.

— Je comprends ... M. Raoul est pour elle .. . un manteau.

— Pas autre chose, et je l'en ai prévenu; mon petit-

fils , il aurait pu s'y laisser d'autant plus prendre, l'innocent, que la vicomtesse est charmante.

— Innocent! ... innocent! — reprit Zerbinette, en hochant la tête, — pas déjà tant, Madame; car M. Raoul est comme Chérubin . . . son amour pour une belle marraine à ce bel oiseau bleu ne l'empêcherait pas de lutiner Suzeite . . .

— Cher enfant! Vraiment, Zerbinette... Est-ce que parmi les femmes de la vicomtesse il y a quelque chose . . . qui vaille . . . qu'on le regarde?

— La vicomtesse a amené ici une grande blonde aux yeux noirs, qui vous a un air, mais un air .... Avec ça, blanche comme un cygne, dodue comme une caille et faite autour...

— Et lu crois que Raoul? . . .

— Eh! eh! Madame, c'est de son âge .. .

— Pardi! — s'écria la marquise en prenant sa pincée de tabac. — Mais à propos de ça, — reprit-elle après un moment de réflexion, — toi, qui sais tout .. . quoi que c'est donc qu'une manière de petite bourgeoise ou de grosse fermière qui vit encoqueluchonnée comme une ermitesse ... dans c'te bicoque isolée qu'est sur la route de Pont-Rrillant? tu sais ben? La maison est treillagée comme un mur d'espalier, avec une manière de porche tortillonné en bois rustique dans le goût de la Diche aux daims que mon petit-fils s'amuse à élever dans les pâlis? Tu n'y es pas! mon Dieu, que t'es donc sotte, Zerbinette; nous -sommes passées là -devant, il y a huit jours ...

— Ah! je sais... Madame.

— Eh bien! cette ermitesse . .. comment qu'ça se nomme?

— MmeBastien, Madame...

— Quèque c'est que ça, Madame Bastien?

— Madame, — dit \ivement Zerbinette sans répondre à sa maîtresse, — tous n'avez pas entendu?

— Quoi?

— Là . . . dans cette manière de caverne?

— Eh bien?

— On dirait qu'on a remué.

— Allons donc, Zerbinette, tu es folle; c'est le vent dans ces lierres.

— Vous croyez. Madame?

— Certainement, mais, réponds-moi donc; quèque c'est que c'te Mme Bastien?

— C'est la femme à un revendeur de propriétés, comme qui dirait un homme de la bande noire ou approchant.

— Ah! le \ilain gueux; c'est cette bande-là qui a mis le marteau dans mon pauvre châtelet de Saint-Irénée, en Normandie ... un bijou de la Renaissance; ils n'en ont pas laissé pierre sur pierre... Mais, ma foi, heureusement, mon fils m'adonne le régal de bâtonnet un de ces gredins-Ià!

— Un des hommes delà bande noire. Madame?

— Certainement... figure-toi que nous allons visiter ma terre de Francheville où je n'avais pas mis lespieds depuis six ans; le marquis me dit: — Ma mère, passons donc par Saint-Irénée, nous verrons ce qu'il en reste. — (Les Jacobins nous l'avaient confisqué, ce pauvre cher petit châtelet, et il était retombé dans le

domaine national, comme disaient ces abominables scélérats.) Nous arrivons ... à Saint-Irénée et nous trouvons... table rase... sauf l'orangerie où une de ces mauvaises bêles de proie de démolisseurs s'était terré . . . Son méchant sort veut qu'il se trouve là quand nous descendons de voiture sur l'emplacement du châtelet... Nous étions, comme tu le penses, mon fils et moi, dans le feu de notre colère. — Monsieur, — dit le marquis à cet homme, — pourriez- vous ra'apprendre quelles sont les bétes brutes qui ont eu l'infamie de raser le châtelet de Saint-Irénée, un des plus merveilleux monuments de la province? — Ces bètes brutes, c'est moi et mes associés. Monsieur ... et vous . . . vous êtes un insolent de me parler ainsi , — répond cet animal à mon fils avec un accent charabia qui empestait son Auvergnat d'une lieue. Tu sais que le marquis était vif comme la poudre, fort comme un Turc et brave comme un lion ; il vous applique alors à mon démolisseur une volée de coups de canne ... Ah ! ma fille, quels coups de canne jubilants! Il me semble que j'ai la volupté de les entendre encore tomber et retomber sur le gros dos de ce charabia; — nous allons nous battre à mort! à bout portant! — criait cet imbécille en se frottant les reins. — Vous avez été insolent, je vous ai donné des coups de bâton, partant quitte, — lui répondit le marquis-, — quant à me battre avec vous, j'ai fait mes preuves, et je ne me commets point avec un drôle de votre espèce, — et là-dessus . . .

— Madame, s'écria Zerbinette en interrompant enencore sa maîtresse, — je vous assure qu'on a remué dans la caverne ...

— Ah! en flairas-tu avec tes effrois? tu m'impatientes à la fin . . ,

— Mais, Madame ...

— Que diable veux-tu qu'il y ait là-dedans? des voleurs?

— Ma foi, Madame... cette forêt .. .

— Eh bien ! ma fille, rappelle-toi la vieille chanson. Et la marquise fredonna de sa voix chevrotante:

— Cher voleur, disait Suzon»

— Cher voleur , disait Marton.

— Mais va, ma fille, nous n'aurons pas cette aubaine, et pour en revenir à mon histoire de coups de bâton, je te dirai qu'après la bastonnade, mon fils et moi nous remontons en voiture, pendant que notre courrier et nos deux valets de chambre tenaient en respect ce mauvais homme de la bande noire, et puis, fouette postillon . . . Les six chevaux de notre berline repartent comme le vent ... et ni vu, ni connu ... le charabia.

— Se battre ... avec M. le marquis, — dit Zerbinette, rassurée par le courage de sa maîtresse, — il n'était pas dégoûté, ce bourgeois.

— Ainsi, pour en revenir à notre ermitesse de la bicoque ... son honnête mari est donc de la même et abominable séquelle que l'homme aux coups de bâton?

— Oui, Madame ... mais on ne le voit presque jamais ... il est toujours voyageant ... de ci ... de là .. .

— Ah ... il n'est jamais chez lui ?.. . mais sais-tu, Zerbinette, c'est que ça se trouverait joliment bien, ça! — reprit la douairière en réfléchissant.

Puis elle ajouta :

— Dis-moi, ma fille . . . est-cp que c'est vrai qu'elle est jolie... cette petite? Comment l'appelles-tu?

— Bastien...

— Cette petite Bastien?

— Belle comme le jour, Madame... Tenez, vous vous rappelez Mme la maréchale de Rubempré?

— Oui ... et celte petite . . .

— Est aussi belle ... si ce n'est plus . . .

— Et ça a de la taille? ...

— Une taille de nymphe . . .

— C'est bien ce que Raoul m'a rabâché quand il l'a eu rencontrée dans les champs ... Mais qu'est-ce que c'est qu'un grand dadais de garçon, jaune comme un coing, qui était avec elle? A ce que m'a dit Raoul, quelque flandrin de frère, probablement? Alors pour qu'il ne gêne point (et la marquise prit son tabac) on pourrait vous fourrer ça au château dans les bureaux de l'intendant avec douze ou quinze cents livres de gages.

— Ah!... pour le coup. Madame!... — s'écria Zerbinette, en se levant, très-effrayée et regardant du côté de la caverne avec épouvante, — on a remué . . . avez-vous entendu?

— Oui, j'ai entendu, — répondit l'intrépide douairière, — eh bien! après?

— Ah! Madame... venez, sauvons-nous vite! ...

— Laisse-moi donc tranquille.

— Mais, mon Dieu! Madame ... ce bruit? .. .

— Eh . . . eh, — reprit la marquise en riant, — c'est probabliment l'ame de ce pauvre président, que revient compter 1, 2, 3, etc. Allons, rassieds-toi là et ne m'interromps plus, ou sinon . , .

Frédéric Baslien. I. JO

— Ah! Madame... vous êtes toujours un vrai dragon pour !e courage.

— Pardi ! beau courage , quelque bcte de nuit, quelque orfraie qui est à voleter dans ce trou . . .

— Enfln, Madame ... ça n'est pas rassurant.

— Voyons, rdponds-moi, qu'est-ce que c'est que ce flandrin de garçon, que Raoul a rencontré avec cette petite Bastien? c'est un frère? hein?

— Non, Madame... c'est son fils!

— Allons donc, son fils; mais alors...

— Elle s'est mariée très-jeune, et elle est si admirablement conservée, qu'elle ne paraît pas avoir plus de vingt ans , Madame . . .

— C'est ra, Raoul y a été pris, car il m'a dit: — grand'raère, figure-toi des yeux bleus longs de ça, une taille à tenir entre les dix doigts, une figure de camée ... et vingt à vingt-deux ans au plus . . . Seulement, — a ajouté ce cher enfant, — elles sont si peu habituées aux gens de bonne compagnie, ces bourgeoises, que celle-là a ouvert ses grands yeux tout grands, ayant l'airde me regarder comme un phénomène, parce que je lui rapportais poliment son mantelet que j'avais ramassé. — Mais, innocent, — ai-je dit à Raoul, — puisqu'elle était si jolie, cette petite, et qu'elle te regardait avec de si grands yeux, au lieu de lui rendre son mantelet, il fallait le garder et aller le lui reporter chez elle ... ça t'aurait fait entrée ... de jeu. — Mais, grand'mère, — m'a riposté ce cher enfant avec tout plein de bon sens: — Ce n'est qu'en lui rapportant son mantelet que j'ai vu qu'elle était si jolie.

— C'est égal, Madame, M. Raoul aurait pu retoarner chez la petite Bastien deu\ ou trois jours après . . . elle aurait été ravie de recevoir M. le marquis, quand ça n'eût été que pour faire crever de rage toute la bourgeoiserie du pays . . .

— C'est ce que je lui ai dit, à ce cher enfant .... Mais il n'a pas osé.

— Un peu de patience. Madame ... Il faudra bien qu'il ose . , .

— Dis donc, ma fllle . . . — reprit la douairière, après un assez long silence et en aspirant lentement et d'un air méditatif sa prise de tabac d'Espagne, — sais-tu que, plus je songe à cette petite Bastien, plus je trouve que, pour toutes sortes déraisons, ça serait charmant pour ce cher enfant? et que si ça se pouvait, ça serait une fameuse trouvaille.

— J'allais vous le dire, Madame.

— Aussi ma foi, faut-il battre le fer pendant qu'il est chaud, — répondit la douairière, après de nouvelles réflexions. — Quelle heure est-il, Zerbinetle?

— Quatre heures et demie, Madame, — répondit la suivante, en regardant à sa montre.

— Très-bien... nous aurons le temps. Ce matin, quand il est parti pour aller passer la journée à Boncour, chez les Mérinville, j'ai promis à Raoul d'aller au-devant de lui par l'étang des Loges . . . sur les cinq heures; allons, Zerbinette . . . en route, je veux tout de suite chapitrer Raoul à l'endroit de cette petite Bastien.

— Mais, Madame, vous oubliez que M. Raoul a renvoyé son palefrenier pour vous dire qu'en parlant de

Boncour il irait faire une visite auMontel, et qu'il ne reviendrait au château que sur les sept heures pour dîner.

— Tiens. . . c'est, ma foi! vrai, ma Dlle, je n'y pensais plus ... car sa route à ce cher enfant pour revenir du Montel est par la cavée de la Vieille-Coupe . . . J'aurais une peur de loup dans la descente ... car je suis devenue poltronne en voiture, et puis d'ailleurs, il n'est que quatre heures et demie ... il faudrait aller trop loin au-devant de mon petit-fils... je le sermonnerai aussi bien ce soir au sujet de l'ermitesse . . .

— Et puis, Madame, le soleil baisse et le froid du soir vous est mauvais.

— Allons, Zerbinette ... ton bras . .. Mais laissemoi donc encore une fois la regarder, c'te pauvre roche du Grand-Sire.

— Oui, Madame; mais, pour Dieu, n'approchez pas trop près.

Malgré la recommandation de Zerbinette, la marquise s'avança, et, jetant un regard presque mélancolique sur ce sit sauvage, elle dit:

— Ah! les roches ... ça ne change pas . . . Là, voilà bien comme il y a soixante et tant d'années . . .

— Puis, après un moment de silence, s'adressant gaîment à Zerbinette, qui se tenait prudemment à l'écart, la marquise ajouta:

— Dis donc, ma fille?

— Madame ...

— Cette bonne histoire de Vorfraie m'a mise en

goût de me souvenir. J'crais ben que ça m'amuserait de griffonner comme qui dirait nos mémoires ... *).

— Ah! Madame, la bonne idée!

— Ça servirait à l'instruction de mon petit-fils, — ajouta la douairière en riant aux éclats, — hilarité que partagea Zerbinette.

Pendant quelques moments encore l'on entendit, au milieu du silence de la forêt, le bruit du rire chevrotant des deux octogénaires.

Lorsque le bruit eut cessé tout- à-fait, Frédéric, livide, effrayant, sortit des ténèbres delà grotte où il était caché, et d'où il avait entendu l'entretien de la marquise douairière de Pont-Brillant et de Zerbinette.

1) Peut-être donnerons-nous un jour à nos lecteurs le Don Juan féminin des Mémoires de la mari^uite de Pont-Brillant.

Page 1