CHAPITRE TREIZIEME
Frédéric, jusqu'alors pur et chaste, élevé sous l'œil maternel, avait plutôt pressenti que eompris les odieux projets de la douairière et de sa suivante, au sujet de Mme Bastien, qu'elles voulaient, dans leur naïf cynisme, donner, si cela se pouvait, pour maîtresse à Raoul de Pont-Brillant; en effet, à leurs yeux, c'était une fameuse trouvaille, comme avait dit la marquise, que cette charmante et honnête bourgeoise, qui demeurait à proximité du château, dont le mari était presque toujours absent, sans compter que l'on pourrait, pour qu'il ne fût point gênant, placer le fils de la jeune femme dans les bureaux de l'intendant du château avec quelques bons gages.
L'impression que cet entretien laissait à Frédéric, était donc la conviction plus instinctive que raisonnée, qu'il s'agissait d'un dessein infâme, dont sa mère se trouvait l'objet, et que, le soir même, le jeune marquis, devant avoir connaissance de ce projet, s'en rendrait nécessairement complice , pensait le fils de Mme Bastien.
A ces nouveaux et redoutables ressentiments se joignait, chez l'adolescent, le souvenir de cet homme «xerçantla même profession que son père à lui Frédéric, et qui, bâtonné par le père du jeune marquis, avait été dédaigneusement repoussé, lorsqu'il avait demandé une réparation par les armes.
— Il en serait ainsi de moi, — se dit Frédéric avec un sourire farouche, — Raoul de Pont-Brillant aura méprisé ma provocation ... à moins qu'il ne soit parti ce matin avant de l'avoir reçue. . . Heureusement la nuit approche ... le marquis revient seul ... et je connais la cavée de la Fieille-Coupe. . .
Et Frédéric, prenant son fusil, se dirigea rapidement vers une autre partie de la forêt.
La cavée de la Fieille-Cotipe , route obligée de Raoul de Pont-Brillant, pour se rendre chez lui en revenant du château du Montel, était une sorte de chemin creux, profondément encaissé, aux revers très-élevés et plantés d'énormes sapins d'Ecosse, dont les cimes formaient au-dessus de la cavée un dôme si impénétrable, qu'en plein jour il y faisait très-sombre.
Ce soir-là, au moment où le soleil venait de disparaître, il régnait déjà dans ce ravin une grande obscurité; toute forme y paraissait indécise; deux hommes se rencontrant face à face dans cet endroit, n'auraient pu de l'un à l'autre distinguer leurs traits.
Il était environ six heures du soir.
Raoul de Pont-Brillant, seul (il avait, on l'a dit, renvoyé son groom au château, pour avertir la marquise d'un changement de projets), Raoul entra au pas de son cheval dans la cavée, dont les ténèbres lui furent d'au-
taot plus sensibles , qu'il venait de quitter une route encore éclairée des dernières lueurs crépusculaires.
Au bout de vingt pas, cependant, sa vue, déjà familiarisée aves les ténèbres, lui permit d'apercevoir vaguement devant lui une forme humaine, debout, immobile au milieu du chemin.
— Holà ! hé ! — cria-t-il , — rangez- vous donc . . . d'un côté ou de l'autre de la route.
— Un mot! Monsieur le marquis de Pont-Brillant, — dit une voix.
— Que voulez-vous? — répondit Raoul en arrêtant son cheval et se penchant sur sa selle, afin de tâcher de reconnaître les traits de son interlocuteur; mais, ne pouvant y parvenir, il reprit :
— Qui êtes-vous ? Que voulez-vous ? . . .
— Monsieur Raoul de Pont-Brillant, — répondit la voix. — Avez-vous, ce matin, reçu une lettre qui vous donnait rendez-vous à la roche du Grand-Sire ?
— Non , . . car j'ai quitté Pont-Brillant à huit heures.. . Mais, encore une fois, qu'est-ce que tout cela signifie? Qui diable êtes-vous ?
— Je suis celui qui vous a écrit la lettre de ce matin.
— Eh bien! mon ami, vous pouvez . . .
— Je ne suis pas votre ami, — interrompit la voix, — je suis votre ennemi.
— Vous dites? — s'écria Raoul avec surprise et une légère émotion.
— Je dis que je suis votre ennemi.
— Vraiment! — reprit Raoul d'un ton railleur, sa première surprise passée, car il était naturellement fort
brave ; — ça devient amusant. Et comment vous nommez-vous, Monsieur mon ennemi ?
— Peu vous importe mon nom. . .
— Soit. Eli bien donc! mon cher, pourquoi diable m'arrêtez-vous ainsi à la tombée de la nuit, au milieu de la route? ... Ah! mais j'y pense, vous m'avez écrit ?
— Oui.
— Pour me dire . . . quoi ?
— Que vous seriez un lâche . , . si. . .
— Misérable! — s'écria impérieusement
Raoul en interrompant Frédéric et en poussant son cheval sur lui.
Mais le fils de Mme Bastien, frappant le chanfrein du cheval avec le canon de son fusil, le força de s'arrêter.
Raoul, d'abord un peu effrayé, mais surtout impatient de savoir où en voulait venir l'inconnu, se calma et reprit avec un sang-froid railleur :
— Vous disiez donc. . . Monsieur mon ennemi, que vous m'aviez fait l'honneur de m'écrire ?
— Oui, pour vous dire que, si vous n'étiez pas un lâche, vous vous rendriez aujourd'hui à la roche du Grand-Sire, seul, avec votre fusil chargé à balles, comme je viendrais seul avec le mien.
Après un nouveau mouvement de surprise le marquis répondit :
— Et puis-je vous demander, mon cher, ce que nous aurions fait là, tous deux seuls, avec nos fusils ?
— Nous nous serions placés à dix pas, et nous aurions fait feu l'un sur l'autre. . .
— Peste ! comme vous y allez, et dans quel but nous serions-nous livrés à cette distraction innocente. Monsieur mon ennemi ?
— Je vous aurais tué . . . ou vous m'auriez tué . . .
— Probablement ... à dix pas ... ou nous aurions été bien maladroits: mais ce n'est pas le tout que de vouloir tuer les gens, mon cher, il faut au moins leur dire pourquoi ?
— Je veux vous tuer . . . parce que je vous hais. -Ah bah!
— Ne raillez pas, Monsieur de Pont-Brillant, ne raillez pas. . .
— C'est (difficile; . . . enfln ... je vais tâcher. Allons, c'est dit, vous me haïssez, et pour quelle raison?
— Mon nom vous importe aussi peu que le sujet de ma haine.
— Vous croyez ?
— Je le crois.
— A la bonne heure. . . Je suis, comme vous le voyez, bon prince, assurément... C'est donc convenu, . . . vous me haïssez ... eh bien ! après ?
— Vous me tuerez ... ou je vous tuerai. . .
— Ah ça ! mais ... il paraît que . . . décidément . . . c'est une idée flxe? . . .
— Monsieur de Pont-Brillant, cette idée est tellement fixe, que je vais la mettre à exécution ... à l'instant.
— Mon cher . . . ma grand'mère m'a promis de me conduire cette année au bal de l'Opéra pour la première
fois. . . Eh bien ! je suis sûr que je n'y serai pas aussi intrigué que je le suis par vous. . .
— Je vous disais, Monsieur de Pont-Brillant, que nous allions nous battre à l'instant même.
— Ici . . . dans cette cavée ?
— Sans y voir clair?
— Il n'y a pas besoin d'y voir clair.
— Et avec quoi, nous battre ?
— Avec mon fusil.
— Un seul fusil?
— Oui.
— C'est curieux. Et comment cela? voyons, mon cher.
— Vous allez descendre de cheval.
— Et puis?. . .
— Vous ramasserez quelques cailloux du chemin. . .
— Des cailloux! — reprit Raoul en éclatant de rire, — comment, des cailloux! Ah ça! maintenant c'est donc à coups de pierres que nous allons nous battre? Au fait . . . c'est moins tragique que le fusil . . . c'est dans le goût du combat de David et de Goliath. . . Vous possédez donc des frondes, vous, mon cher? Mais le dommage est que nous n'y verrons goutte. . .
— Je vous disais, Monsieur de Pont-Brillant, que vous ramasseriez deux ou trois cailloux du chemin . . . vous les mettrez dans votre main fermée. . .
— J'y suis ! pour jouer à pair ou non.
— L'obscurité n'empêche pas de compter les cailloux ... le gagnant prendra le fusil . . . l'appuiera sur la poitrine de l'autre ... et fera feu. . . Vous voyez bien,
Monsieur de Pont-Brillant, qu'il n'y a pas besoin de voir clair pour cela. . .
L'accent de Fréd^'ric était si bref , si résolu, sa voix si altérée, que d'abord le marquis, sans pouvoir s'expliquer cette aventure étrange, l'avait regardé comme sérieuse; puis, se rappelant un incident de la soirée qu'il avait passée la veille dans le salon de sa grand' mère, il partit d'un grand éclat de rire, et s'écria:
— Ah! ma foi! . . la plaisanterie est excellente, je comprends tout maintenant.
Expliquez-vous, Monsieur de Pont-Brillant.
C'est bien simple, hier soir, chez ma grand'mère, on contait des histoires de voleurs, d'attaques nocturnes ... on en est venu à me plaisanter sur mon courage, j'ai répondu très-haut de ma bravoure, en un mot, j'ai fait un peu le ci'âne: or, ceci est une épreuve arrangée... pour m'essayer , car l'on savait qu'en revenant du Montel je prendrais nécessairement cette cavée; vous pouvez donc dire à ceux qui vous ont payé pour cela . . . jque je me suis, je l'espère, assez galamment tiré de l'aventure, car, foi de gentilhomme, j'ai d'abord pris la chose au sérieux. . Bonsoir, mon brave, laissez-moi passer, il se fait tard ... et c'est à peine si j'aurai le temps d'arriver à Pont- Brillant pour m'habiller avant diner. . .
— Monsieur de Pont-Brillant, ceci n'est pas une plaisanterie, ceci n'est pas une épreuve. • . Vous ne passerez pas et vous allez mettre pied à terre.
— Allons! . . . assez! — dit impérieusement Raoul, — vous avez gagné votre argent, ôtez-vous de là ... que je passe. . .
— Pied à terre! Monsieur de Pont-Brillant! .... pied à terre !
— Eh bien donc! tant pis pour vous ... si je vous marclie sur le corps ! — s'écria Raoul.
Et il poussa son cheval en avant.
Mais Frédéric, se jetant à la bride de l'animal, lui donna une violente saccade qui le fit arrêter court sur SCS jarrets.
— Tu oses toucher à mon cheval . . . gredin ! — s'écria Raoul en levant sa cravache et frappant au hasard ; mais elle siffla dans le \\de.
— Ce coup de cravache ... cet outrage, je le tiens pour reçu. Monsieur de Ponl-Brillant. . . Maintenant, vous seriez un misérable lâche, si vous ne mettiez pas pied à terre ... à l'instant.
Le marquis avait dit vrai. D'abord confondu de l'aventure, il avait ensuite cru que c'était une épreuve dont il était l'objet; mais en entendant la voix âpre et sourde de Frédéric qui palpitait de rage contenue, il revint à sa première pensée , et comprit que la rencontre était sérieuse.
Nous l'avons dit, Raoul était naturellement brave, déjà rompu au monde comme un homme de vingt-cinq ans et façonné, par l'exemple de sa grand'mère, à une hardie et insolente raillerie-, aussi, quoiqu'il lui fût impossible de deviner quel était l'inconnu et pourquoi cet inconnu le haïssait et le provoquait avec tant d'acharnement, Raoul répondit sérieusement cette fois et avec un bon sens et une fermeté précoces :
— Écoutez-moi , vous dont je ne vois pas la figure et qui cachez votre nom . . . vous m'avez insolemment provoqué, vous m'avez traité de lâche . . . j'ai voulu vous châtier comme on châtie un vagabond qui vous insulte au coin d'un bois. . . Malheureusement la nuit a égaré mes coups, mais l'intention vaut le fait. Tenez-vous donc pour châtié. Maintenant, si cela ne vous suffit pas, vous savez qui je suis: envoyez demain, au château de Pont-Brillant, deux hommes honorables, si vous en connaissez ce dont je doute, d'après vos procédés. . . . Ces personnes se mettront en rapport avec deus de mes amis, M. le vicomte de Marcilly et M. le duc deMorville; vos témoins, s'ils sont acceptables, feront connaître aux miens votre nom d'abord, s'il vous plaît, et la cause de la provocation que vous m'avez, ditesvous, adressée ce matin. Ces messieurs décideront alors entr'eux de ce qu'il y aura lieu de faire. Quant à moi, je serai prêt à me rendre à leur décision. . . Voilà comme les choses doivent se passer entre gens bien élevés, mon cher. Si vous l'ignorez, je vous l'apprends. . .
— Pas de mots . . . des faits, Monsieur de Pont- Brillant, — dit Frédéric d'une voix haletante , — voulezvous vous battre . . . ici, à l'instant, oui ou non ?
— Encore votre duel aux petits cailloux et au fusil, — répondit Raoul en regardant autour de lui, eS lâchant de percer l'obscurité comme pour bien reconnaître l'endroit où il se trouvait, — Ça devient fastidieux.
— Vous refusez ?
— Pardieu! — répondit Raoul qui, cherchant le moyen de mettre fin à cette rencontre, voulait gagner du
temps et distraire l'attention de Fréddric, — j'ai dix-sept ans . . . j'aime la Aie ... j'adore les plaisirs ... et j'irais, sans savoir pourquoi, risquer de me faire tuer la nuit comme un chien dans un chemin creux? Allons donc . . . parlez-moi d'un beau duel, au grand soleil, Véçée à la main ... à la bonne heure . . . mais un guetà-pens ... et pour mon premier duel encore? Vous êtes fou.
— M. de Pont-Brillant, vous êtes à cheval, je suis à pied, la nuit est noire, je ne peux vous frapper à la figure; mais l'intention vaut le fait. Vous l'avez dit, maintenant, vous battez-vous?. .
— Venez me demander cela demain chez moi,
au grand jour ... je vous répondrai ou je vous ferai jeter à la porte.
— Monsieur de Pont-Brillant, prenez garde.
— A quoi ?
— Il faut que vous ou moi . . . restions ici. . .
— Ce sera donc vous. . . Et sur ce, bonsoir, mon cher, — dit Raoul.
Et en disant ces mots, il enfonça soudain et vigoureusement ses éperons dans le ventre de son cheval qui fit un bond énorme en se portant en avant comme s'il eût franchi un obstacle, et de son poitrail heurta si violemment Frédéric qu'il l'envoya rouler à terre.
Lorsque le fils de Mme Bastien, encore étourdi de sa chute, se releva, il entendit le galop du cheval de Raoul qui s'éloignait rapidement.
Après un premier moment de stupeur, Frédéric
réfléchit, poussa un cri de joie féroce, ramassa son fusil, gravit en s'aidant du tronc des sapins un des revers de la cavée qui s'élevait presque à pic, et courant avec rapidité il s'enfonça dans la forêt, dont il connaissait tous les chemins et toutes les passées.