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CHAPITRE QUATORZIEME

Pendant que les événements précédents se passaient dans la forêt de Pont-Brillant, Mme Bastien épromait d'horribles inquiétudes; fidèle à la promesse que, la -\eille, elle avait faite à Frédéric, elle attendit long-temps' avant d'entrer dans la chambre de son fils; le croyant endormi, elle espérait qu'il trouverait quelque calme dans ce repos réparateur; aussi, jusque vers environ une heure de l'après-midi, la jeune mère resta dans sa chambre, qui communiquait à celle de Frédéric, prêtant, de temps à autre, une oreille attentive, afin de tâcher de savoir si son fils dormait d'un sommeil paisible.

Marguerite, la vieille servante, entra chez Mme Bastien, pour lui demander quelques ordres.

— Parlez bas, et refermez bien doucement la porte, — lui dit Marie à mi-voix, — prenez garde d'éveiller mon fils. . .

— M. Frédéric? Madame! — répondit Marguerite ébahie, — mais il est allé ce matin au point du jour chez le père André . . . avec son fusil.

Courir à la chambre de son fils et s'assurer de la

Frédéric Basiien. I. U

vérité de l'assertion de sa servante ... tel fut le premier mouvement de Mme Bastion.

Frédéric en effet n'était plus là, et son fusil avait aussi disparu.

En rappochant de cette dernière circonstance la mystérieuse disparition de Frédéric, la malheureuse mère sentit ses alarmes arriver à leur comble.

Évidemment, pensait-elle, son fils avait voulu se dérober aux explications qu'elle pouvait lui demander dans son étonnement de lui voir son fusil à la main ; et elle le savait trop accablé pour croire qu'il pût songera la chasse.

Mme Bastien se rendit en hâte à la maison du père André, le jardinier chez qui on avait vu entrer Frédéric au point du jour; mais le jardinier était sorti depuis peu de temps.

Dans son ignorance du chemin qu'avait suivi son fils et de celui qu'il devait prendre à son retour, Marie se rendit à l'extrémité de la futaie, sur un petit tertre assez élevé, tâchant d'apercevoir au loin son fils dans la plaine au-delà de laquelle commençait la forêt de Pont- Brillant,

Les heures s'écoulèrent, Frédéric ne parut pas.-

L'on était, nous l'avons dit, dans les premiers jours de novembre.

Le soleil allait bientôt se coucher derrière de grandes masses de nuages brumeux, que de longues rayures rougeàtres séparaient du sombre horizon formé par la cime des bois déjà noyés d'ombre.

Mme Bastien, dont l'angoisse augmentait à mesure que le jour arrivait à sa fin, explorait en vain du regard

les chemins sinucuv et découverts qui serpentaient à travers les champs.

Soudain, Marguerite, accourant vers la futaie, dit ù sa maîtresse, du plus loin qu'elle l'aperçut :

— Madame . . . Madame . . . voici le père André à qui M. Frédéric a parlé ce matin.

— Où est André?

— Madame ... je l'ai vu de loin . . . sur la route . . . où je guettais de mon côté.

Sans en entendre davantage, Mme Bastien courut vers le chemia par où s'avançait le vieux jardinier, qui pliait sous le poids d'une énorme botte d'églantiers Iratchement arrachés.

Dès que Mme Bastien fut à portée de voix du vieillard, elle s'écria:

— André . • . vous avez vu mon fils ce matin ? . . . Que vous a-t-il dit ? Où est-il ?

Avant de répondre à ces questions précipitées, André se déchargea péniblement de son faisceau d'églantiers qu'il déposa par terre; puis il répondit à sa maîtresse :

En effet. Madame . . , ce matin, au point du jour, M. Frédéric est venu me trouver . . . pour des balles.

— Pour des balles?

— Oui, Madame . . . pour me demander si j'avais du plomb pour fondre des balles ... de calibre pour son fusil.

— Ah! mon Dieu! ... — s'écria Mme Bastien toute tremblante, — des balles . . . pour son fusil ?

— Certainement, Madame, et comme il me restait

un bout de tuyau en plomb, j'ai fondu une demi-douzaine de balles pour M. Frédéric.

— Mais ... — dit la jeune mère d'une voix altérée en s'efforçant de chasser une idée folle . . . horrible, qui lui traversa l'esprit; — ces balles . . . c'était . . . c'était donc pour la chasse ? . . .

— Bien sûr. Madame ... car M. Frédéric m'a dit que Jean-François, vous savez le métajer de la Coudraie? . . .

— Oui . . . oui, je sais. . . Ensuite ?

— Jean-François a donc conté hier à M. Frédéric que voilà deux nuits de suite qu'un des sangliers de la forêt vient retourner de fond en comble son champ de pommes de terres ... et comme ce soir la lune se lève de bonne heure, M. Frédéric m'a dit qu'il irait se mettre à un affût que Jean François connaissait ... et qu'il tuerait le sanglier.

— Mais c'est d'une imprudence horrible, — s'écria Mme Bastien qui ne faisait que changer d'appréhensions, — Frédéric n'a jamais tiré de sanglier; s'il le manque, c'est jouer sa vie!

— N'ayez pas peur. Madame, M. Frédéric est bon tireur, et . . .

— Mon fils est donc à cette heure à la métairie de la Coudraie ? — demanda Mme Bastien en interrompant le jardinier.

— Faut le croire. Madame, puisqu'il doit aller ce soir à l'affût avec le métayer.

Mme Bastien ne voulut pas en entendre davantage et s'éloigna précipitamment.

Le soleil baissait, déjà le disque rougeâtre de la

lune, alors dans son plein, commençait de poindre à l'horizon. . .

La métairie de la Coudraie se trouvait à une demilieue; Marie s'y rendit en hâte, à travers champs, ne songeant pas, dans son inquiétude, à prendre même un schall et un chapeau.

A mesure que le soleil disparaissait, la lune, encore voilée par la brume du soir, s'élevait lentement audessus delà masse noire des grands bois, et jetait assez de clarté pour qu'on y vît presque autant qu'en plein jour.

Bientôt Marie aperçut à travers un taillis de marsaules, dont était entourée la métairie, une lumière annonçant que le fermier était de retour des champs.

Un quart d'heure après, la jeune mère, toute haletante de sa course précipitée, entrait chez le métayer.

A la lueur d'une bourrée qui brûlait dans l'âtre, Jean-François, sa femme et ses enfants, étaient assis autour de leur foyer.

— Jean-François, — dit vivement MmeBastien, — conduisez-moi vite, je vous en supplie, à l'endroit où est mon fils.

Puis, elle ajouta d'un ton de triste reproche :

— Comment avez-vous pu laisser un enfant de cet âge s'exposer à un pareil danger. . . Mais enfin, venez, je vous en prie . . . venez ... il doit être temps encore . . . d'empêcher cette horrible imprudence.

Le métayer et sa femme se regardèrent d'abord avec ébahissement, puis Jean-François reprit:

— Madame . . . excusez . . . mais je ne sais pas . . . ce que vous voulez dire.

— Comment . . . vous ne vous êtes pas plaint hier à mon fils ... de ce qu'un sanglier venait ravager votre champ depuis deux nuits ?

— Oh! oh ! les sangliers trouvent trop de glands en forêt cette année pour sortir si tôt. . . Madame ... et, Dieu merci, jusqu'à présent, ils ne nous ont point fait de ravage. . .

— Mais, mon fils, vous ne l'avez donc pas engagé à venir tirer ce sanglier?

— Moi, Madame? ... jamais, au grand jamais, je ne lui ai parlé de sanglier.

— Aujourd'hui, vous n'avez pas donné rendez-vous à mon fils ?

— Non, Madame. . .

A cette révélation, Marie resta un moment muette, accablée d'épouvante, enfin elle murmura:

— Frédéric a menti à André. . . . Mais alors . . . ces balles . . . ces balles . . . mon Dieu, pourquoi donc faire. . . .

Le métayer, s'apercevant de l'inquiétude de Mme Bastien, se crut en mesure de la rassurer, et lui dit:

— Il est vrai, Madame, que je n'ai pas parlé du sanglier à M. Frédéric; mais, si vous venez le chercher, je crois savoir où il est.

— Vous l'avez donc vu ?

— Oui, Madame.

— Où cela ? quand cela ?

— Madame sait bien la montée si rapide ... qui est à un quart de lieue de la cavée de la Fieille-Coupe . . . en allant vers le château de Pont-Brillant, par la forêt ?

— Oui . . . oui . . . ensuite. . .

— Eh bien! Madame ... à la nuit fermée, mais claire encore, je revenais par cette montée, lorsque, à vingt pas de moi . . . j'ai vu M. Frédéric sortir d'un fourré et traverser cette route en courant. Seulement ... il s'est arrêté un moment au sommet de la montée . . . comme pour écouter dans la direction de la cavée ... et puis il a gagné le grand taillis qui borde la route. De l'autre côté, même que c'est le brillant du fusil de M. Frédéric, qui me l'a fait remarquer à travers la nuitée .. . et je me suis dit: Tiens! voilà M. Frédéric avec son fusil, dans les bois de M. le marquis . . . c'est étonnant. . .

— El y a-t-il long-temps de cela ?

— Ma foi. Madame ... il y a bien une demi-heure... car la lune ne faisait encore que de pointer. . .

— Jean-François, ditprécipitamment la jeune mère, vous êtes un brave et digne homme. . . Je suis dans une inquiétude mortelle, il faut que vous me conduisiez à l'endroit où ce soir vous avez vu mon fils. . . .

Après avoir regardé Mme Bastien avec compassion, le métayer lui dit:

— Tenez . . . Madame . . je vois ce qui vous tourmente ... et dam . . . vous n'avez peut-être pas tort d'être inquiète. . .

— Achevez . . . achevez.

— Eh bien! voilà le fin mol: Vous craignez que M. Frédéric ne soit à l'affût, ce soir, dans le bois du jeune M. le marquis, n'est-ce pas? Moi! je le crois comme vous. Madame, et, franchement, il y a de quoi s'alarmer, car M. le marquis est aussi déchaîné contre les braconniers, et aussi jaloux de son gibier que feu son père; . . . ses gardes sont méchants en diable, ... et s'ils trouvaient M. Frédéric à l'affût, ma foi, ça irait mal. . .

— Oui, c'est cela que je redoute, — reprit vivement Mme Bastien, car une appréhension tout autrement terrible, quoique vague encore, vînt l'assaillir. — Vous le voyez, Jeau-François, — ajouta-t-elle d'un ton suppliant, — il n'y a pas un moment à perdre, . . il faut qu'à tout prix je ramène mon fils; venez , . . venez. . .

— Tout de suite. Madame, — dit avec empressement le métayer, et il se dirigea vers la porte. — Nous n'avons qu'à prendre le petit sentier dans les blés noirs, nous couperons au court, et nous serons, dans un quart d'heure, à la forêt. . .

— Merci de votre bonté, Jean-François, — dit Mme Bastien avec émotion, — oh! merci. . . Marchez ... je vous suis; . . . partons vite.

— Mais, notre homme, — dit la métayère à son mari au moment où il sortait, — en prenant la sente, il faudra traverser la tourbière ... et celte chère Madame qui est chaussée fin, se mouillera terriblement et pourra amasser du mal.

— Jean-François, je vous en conjure, ne perdons pas un instant, — dit Mme Bastlen.

Et, s'adressant à la métayère :

— Merci, bonne mère, je vous renverrai tout-àl'heure votre mari.

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