CHAPITRE QUINZIEME
Lorsque Marie Bastien et son guide sortirent de la métairie, la lune, ayant dissipé la brume, brillait d'un vif éclat.
L'on apercevait à peu de distance les grandes masses noires des arbres de la forôt se découpant sur le sombre azur du ciel étoile.
Le silence était profond.
Sur la terre durcie, l'on n'entendait que le bruit sonore et hâté des sabots de Jean-François.
11 se retourna bientôt et dit à la jeune femme en modérant sa marche:
— Pardon, Madame ... je vas peut-être trop vite?
— Trop vite? . . . non, non, mon ami . . . vous n'irez jamais trop vite . . . Marchez . . . marchez, je peux vous suivre. . .
Et après un moment de silence, elle reprit en se pariant à elle-même :
— Ces balles . . pourquoi faire? pourquoi ce mensonge? peut-être Jean-François dit-il vrai . . . Frédéric aura voulu aller à l'affût dans ces bois, et il se sera
caché de moi ... et pourtant, toute la journée d'hier il a été si sombre, si concentré, que je ne puis croire qu'il songe à la chasse . . . depuis si long-temps il n'avait pas touché un fusil!
Au bout de quelques instants de marche, s'adressant de nouveau à son guide :
— Quand vous avez vu mon fils, vous n'avez pas remarqué sa figure?
Et comme le métayer se retournait pour lui répondre, Mme Baslien lui dit:
— Parlez-moi en marchant, ne perdons pas une miuute.
— Dam! de loin et à la nuitée, je n'ai pu remarquer la figure de M. Frédéric, Madame. . .
— Sa démarche ne vous a pas paru brusque, agitée?
— Je ne peux pas trop vous dire, Madame; il a traversé la montée en courant pour entrer dans le taillis, où il s'est sans doute mis à l'affût-, ça n'a pas duré longtemps. . .
C'est vrai ... je fais des questions folles , — se dit la jeune mère. — Comment cet homme aurait-il pu remarquer cela? . .
Elle reprit tout haut:
— Et ce taillis, où est entré mon fils . . . vous pourrez le reconnaître, Jean-François ?
— Oh! très-facilement, Madame: il est à dix toises en avant du poteau de Quatre-Bras, qui marque la grand'route du château.
— Mon Dieu, Jean-François . . . que le chemin est long! . . . \ous n'arriverons donc jamais ?
— Encore ... un demi-quart d'heure. Madame.
— Un demi-quart d'heure . . . mon Dieu ... — murmura la jeune mère. — Hélas! ... il se passe tant de choses ... en un demi-quart d'heure.
Marie et son guide continuèrent de s'avancer d'un pas précipité.
Plusieurs fois la jeune femme fut obligée d'appuyer ses deux mains contre sa poitrine pour comprimer la violence des battements de son cœur qu'augmentait encore cette course haletante.
Déjà, l'on apercevait très-distinctement les arbres de la lisière de la forêt.
— Madame, — dit le métayer en s'arrêtant, — nous voici aux tou. bières . . . prenez garde .... il y a des meulières profondes ... et dangereuses Voulezvous que je vous aide ? . .
— Allez, allez, Jean-François; hâtez le pas, s'il est possible ... ne vous occupez pas de moi.
Et, d'un pas rapide et sûr, Marie traversa de périlleuses fondrières où elle n'eût pas osé s'aventurer en plein jour.
Au bout de quelques minutes elle reprit:
— Jean-François, quelle heure peut-il être ?
— D'après la lune ... il ne doit pas être loin de sept heures . . . Madame.
— Et une fois entrés dans la forêt . . . serons-nous loin du taillis? . . .
A cent pas ... au plus . . . Madame.
— Vous entrerez dans ce taillis d'un côté, Jean- François, moi de l'autre, et nous appellerons Frédéric de toutes nos forces. . . S'il ne nous répond pas ... —
ajouta la jeune femme en frissonnant, — s'il ne nous répond pas . . . nous chercherons plus loin . . . car nous ne pouvons pas manquer de le trouver, n'est-ce pas, Jean-François ?
— Certainement, Madame ; mais si vous m'en croyez, pour plus de prudence nous n'appellerons pas M. Frédéric.
— Pourquoi cela ?
— Nous pourrions, voyez-vous, Madame, donner l'éveil aux gardes de ronde ... ils doivent être tous sur pied , car un clair de lune pareil semble fait exprès pour les affùtiers.
— Vous avez raison . . . nous chercherons mon fils . . . sans rien dire, — répondit Marie en tressaillant.
Puis, cachant sa figure dans ses mains pendant une seconde, comme si elle voulait échapper à une horrible vision, elle s'écria:
— Ah ! ... je deviendrai folle I . • .
Elle se remit à marcher sur les pas de son guide. Soudain , prêtant l'oreille et s'arrêtant brusquement :
— Jean-François, avez-vous entendu ?
— Oui . . . Madame . . . c'est encore loin. . .
— Quel est ce bruit?
— Ça vient par la sortie de la cavée. . . C'est le galop d'un cheval dans la forêt. . . C'est peut-être le gardegénéral de M. le marquis. . . Il inspecte sans doute, si les gardes font leur tournée. . .
Le métayer, homme robuste, avait marché si vite, que lorsqu'il atteignit enfin la lisière de la forêt, il
suait à grosses goudes. Tandis que Marie frissonnait, il lui semblait que tout son sang refluait vers son cœur ... et s'y glaçait. . .
— Maintenant, Madame, nous allons prendre ce sentier sous bois, qui nous raccourcit de beaucoup . . . car il nous mène droit au poteau des QuaU'e-Bras . . . seulement gardez votre figure avec vos mains. Madame, faites bien attention, car, dans le fourré que nous allons traverser, il y a des houx terriblement forts et piquants.
En effet, a plusieurs reprises, les mains délicates de Marie, qu'elle étendait en avant, furent déchirées, ensanglantées par les pointes acérées des feuilles du houx. . .
Mais la jeune femme ne sentit rien.
— Ces balles, — se disait-elle, — pourquoi ces balles? ... oh ! je ne veux pas y songer ... je tomberais là . . . d'épouvante, et j'ai besoin de tout mon courage . . .
A ce moment le galop du cheval, que l'on avait entendu au loin, se rapprocha de plus en plus. . .
Puis il cessa soudain, comme si le cavalier se fût mis au pas pour gravir la rapide montée.
Le métayer et Mme Baslien, sortant bientôt de l'épais fourré qu'ils venaient de traverser, se trouvèrent dans un large rond-point, au centre duquel se dressait un poteau, dont chacun des bras correspondait à d'immenses allées qui se prolongeaient à perte de vue, à travers la forêt; leur sol, alternativement coupé par les ombres noiresdes arbres et par les blanches clartés de la lune, offrait d'étranges contrastes de lumière et d'obscurité.
— C'est à vingt pas d'ici, au sommet de la montée, que j'ai vu entrer M. Frédéric, dans ce taillis qui borde la route, — dit le métayer, eu indiquant à Mme Bastien un fourré de jeunes chênes , — je vais prendre l'enceinte à revers , ... et nous ne pouvons manquer de rencontrer M. Frédéric, s'il est encore là. . . Dans le cas où je le retrouverais avant vous, je lui dirai que vous voulez qu'il abandonne tout de suite son affût, . . . n'est-ce pas, Madame ? — ajouta le métayer à voix basse.
Marie lui fit un signe de tète affirmatif, et entra dans l'enceinte avec une terrible angoisse, pendant que Jean- François s'éloignait.
L'on entendit alors résonner sur le pavé delà montée le pas d'un cheval. . .
Le cavalier était Raoul de Pont-Brillant qui avait dû prendre celte route en sortant de la cavée de la FieiUe- Coupe.
Frédéric, connaissant les détours de la forêt, avait, en piquant droit à travers bois, devancé de beaucoup le jeune marquis au passage de la montée, passage obligé pour regagner le château.
Raoul, prenant en gaîté les singuliers événements de la soirée, sifflait un air de chasse, pendant que son cheval gravissait lentement la côte très-ardue en cet endroit.
Marie, dans une anxiété croissante, s'avançait toujours à travers le taillis.
Elle arriva bientôt à une grande clairière éclairée par la lune.
Au milieu de cet espace s'élevait un chêne immense ; une mousse épaisse et des détritus de feuilles, jonchant
le sol, amortissaient le bruit des pas; la jeune femme put s'approcher sans avoir attiré l'attention de son fils, qu'elle aperçut à demi caché par l'énorme tronc du chêne.
Ce qui se passa ensuite fut si rapide qu'il serait impossible de donner une idée de la soudaineté de cette péripétie ; il faut donc se résigner à raconter longuement un incident aussi prompt que la pensée.
Frédéric, profondément attentif et absorbé, n'avait ni vu, ni entendu s'approcher sa mère, dont la marche s'amortissait sur la mousse; tête nue, il appuyait un genou en terre, et tenait son fusil à demi abaissé, comme s'il n'eût plus attendu que le moment extrême d'épauler et de tirer.
Quoiqu'elle eut tâché de fuir celte idée, la malheureuse mère . . . avait, en accourant à la forêt, parfois tressailli d'épouvante, pensant à la possibilité d'un suicide . . . crainte horrible, éveillée dans son esprit par divers incidents des journées précédentes. Que l'on juge de la joiefolle de MmeBastien, lorsque, à la posture de son fils, elle crut les soupçons du métayer justifiés, et qu'il s'agissait seulement d'un dangereux braconnage.
Aussitôt, dans un aveugle élan de bonheur, de tendresse, la jeune femme se jeta d'un bond sur son fils avec une sorte de frénésie, sans prononcer une parole.
Et cela, au moment même où Frédéric, abaissant son fusil, murmurait d'une voix sardonique et féroce :
— Tiens . . . Monsieur le Marquis ! . . .
C'est qu'en effet Frédéric venait de voir, à dix pas de lui, s'avancer, éclairé en plein par la lune, et découvert jusqu'à mi-corps, grâce à une éclaircie du
taillis, Raoul de Pont-Brillaut, nioatant loujours la côte au pas de son cheval ... et continuant de siffler indolemment son air de chasse. . .
Le mouvement de Mme Bastien avait été si soudain, si impétueux, que le fusil de son Gis s'échappa de ses mains, au moment où il allait faire feu . . . et tomba sur la mousse. . .
— Ma mère ! . . . — murmura Frédéric, pétrifié. Cette péripétie, rapide comme la foudre, s'était
passée presque en silence.
La sonorité des pas du cheval de Raoul de Pont-Brillant, et le son de l'air de chasse qu'il sifflait, avaient d'ailleurs, en partie, couvert le bruit causé par Mme Bastien.
Cependant, le jeune marquis, s'arrôlant court audelà de l'éclaircie qui l'avait mis en évidence, discontinua de siffler, se pencha sur sa selle ... et dit d'une voix ferme:
— Qui va là?
Puis il prêta de nouveau l'oreille.
Marie, qui venait de découvrir le terrible mystère de la présence de son fils dans la forêt, mit sa main sur la bouche de Frédéric, en l'enveloppant de ses bras ... et écouta . . . suspendant sa respiration. . .
Raoul de Pont-Brillant, ne recevant point de réponse, s'était dressé sur ses étriers, afin de voir de plus haut et de regarder du côté du gros chêne où il avait entendu un léger bruit.
Heureusement, l'ombre épaisse projetée par cet arbre énorme et la hauteur des taillis qui bordaient la
Frédéric Bastien, I. l'i
route au-delà de l'éclaircie, déjà dépassée parle jeune marquis, l'empêchèrent de rien apercevoir.
Ayant encore écouté pendant quelques secondes, et ne se doutant pas que son ennemi inconnu l'eût devancé à ce passage, Raoul remit son cheval au pas, et se dit:
— C'est quelque fauve qui aura bondi d'effroi ... à travers le fourré. . .
Puis la mère et le fils, muets, immobiles, glacés d'épouvante, serrés l'un contre l'autre, entendirent le jeune homme recommencer à siffler son air de chasse.
Ce bruit s'affaiblit de plus en plus, et bientôt se perdit au loin dans le grand silence de la forêt.