CHAPITRE SEIZIEME
Mme Bastien ne pouvait plus douter du projet de Frédéric . . .
Elle l'avait vu ajuster Raoul de Pont-Brillant, en disant:
— Tiens, Monsieur le Marquis.
Ce guet-apens paraissaitàla fois si lâche, si horrible, à la malheureuse femme que, malgré l'évidence des faits, elle voulut encore douter de cette effrayante découverte.
Frédéric s'était brusquement relevé après le premier saisissement causé par la vue et par l'étreinte de sa mère; debout, les bras croisés sur sa poitrine, les yeux flxes et sombres, les traits couvert d'une pâleur livide, que la clarté bleuâtre de la lune faisait ressortir encore, il restait muet, immobile comme un spectre.
— Frédéric... — lui dit Mme Bastien, dont les lèvres tremblaient si fort, qu'elle mettait une pause entre chaque parole, — que faisais- tu . .. là.... mon enfant? ...
L'adolescent demeura silencieux.
— Tu ne me réponds pas? ... tes yeux sont fixes . . . hagards... Tiens, \ois-tu?.. mon pauvre enfant.... la nuit dernière ... je t'ai entendu ... tu as été si agité ... tu souffres tant depuis quelques jours, que tu auras été pris tout-à-coup d'un accès de fièvre chaude ... d'une sorte de délire ; . . . et la preuve , . . . c'est que tu ne sais pas seulement comment il se fait que tu te trouves ici . . . Tu es... comme si tu t'éveillais d'un songe, n'est-ce pas, Frédéric?
Mme Bastien, fermant volontairement les yeux, plutôt que d'envisager une réalité terrible, tâchait de se persuader que Frédéric ne jouissait pas de sa raison.
— Oui, je suis certaine, — reprit-elle, — que c'est à peine si tu ao conscience de ce qui s'est passé depuis ton départ de la maison .... n'est-ce pas? ... Tu ne me réponds rien... oh! je comprends.. . ta pauvre tète est encore troublée... Reviens à toi, mon enfant;., calme-toi . . . mon Dieu ! Tu ne me reconnais donc pas ? . . . C'est moi ... ta mère . . .
— Je vous reconnais, ma mère ...
— Enfin!
— J'ai toute ma raison . . .
— Ah! ... oui, maintenant. . . Dieu merci! mais pas tout-à-l'heure ...
— Je l'ai toujours eue . . .
— Non... mon pauvre enfant, non.
— Je sais où je suis ...
— Oui, à présent ... tu te reconnais . . . mais pas tout-à-l'heure.
— Je vous dis, ma mère, que je sais pourquoi je
suis venu ici ... à dix pas du poteau des Quatre-Bras . . , me mettre à l'affût . . . avec des balles dans mon fusil.
— Ah ! . . bien ! c'est cela . . . alors, — dit l'infortunée en feignant d'être rassurée. — Jean-François le métayer ne s'était pas trompé, il me l'avait bien dit . . .
— Il avait bien dit . . . quoi?
— Que tu venais te mettre à l'aflfût . . . car, à la nuit tonabante, il t'avait vu entrer dans ce taillis avec ton fusil, et même il s'était dit: — Tiens! voilà M. Frédéric, il va sans doute braconner dans les bois de Pont- Brillant. — Lorsque j'ai appris cela . . . juge de mon inquiétude . . . tout de suite je suis accourue . . . avec Jean- François .... tu conçois . . . car ... en vérité , tu es d'une imprudence folle... mon pauvre enfant... tu ne sais donc pas que les gardes de M. le Marquis . . .
Ces mots de M. le Marquis flrent sortir Frédéric de son calme effrayant; il serra les poings avec fureur, et s'écria regardant sa mère en face avec une expression féroce :
— C'est à l'affût de . . . M. le Marquis que j'étais . . . entendez-vous, ma mère?
— Non, Frédéric, — répondit la malheureuse femme, en frissonnant de tout son corps, — non, je n'entends pas... et d'ailleurs est-ce que je comprends quelque chose ... à vos termes de chasse . . . moi? . . .
— Ah! — fit Frédéric avec un affreux sourire, — je vais me faire comprendre: Eh bien! sachant quel/. le Marquis devait passer par ici . . . ce soir ... à la nuit tombante , j'ai mis des balles dans mon fusil, et je suis venu m'embusquer derrière cet arbre pour tuer M. le j1/arîW25, lorsqu'il passerait. Comprenez-vous, ma mère?
A ces épouvantables paroles, Mme Bastien eut uq moment de vertige, puis elle fut héroïque.
Appuyant une de ses mains charmantes sur l'épaule de son fils, elle lui posa son autre main sur le front en se disant d'une voix calme . . . très-calme ... et feignant de se parler à elle-même :
— Comme sa pauvre tête est brûlante ... il est encore dans le délire de la fièvre . . . Mon Dieu ! mon Dieu ! comment le décider à me suivre?
Frédéric, d'abord stupéfait du langage et de l'apparente tranquillité de sa mère, après le terrible aveu qu'elle venait de lui faire dans l'exaspération de sa haine, s'écria:
— Je vous dis que j'ai toute ma raison , ma mère • . . c'est vous autant que moi que je veux venger; et ma haine, voyez-vous, est...
— Oui... oui, mon enfant, je te crois, — dit Mme Bastien, en l'interrompant.
Trop épouvantée pour remarquer les dernières paroles de Frédéric, puis le baisant au front, elle ajouta, de ce ton que l'on emploie, lorsque l'on ne veut pas contredire les fous:
— Oui, certainement, tu as ta raison... aussi tu vas revenir avec moi , il se fait tard , et il y a long-temps que nous sommes dans ces bois.
— La place est bonne, — dit Frédéric d'une voix sourde, — j'y reviendrai.
— Sans doute... nous reviendrons .. . mon enfant . . . mais tu comprends? ... il faut d'abord commencer par nous en aller . . . n'est-ce pas?
— Ma mère ... ne me poussez pas à bout ! . , .
— Tais-toi ... oh ! tais-toi ... — dit soudain Marie avec effroi en mettant une main sur la bouche de son fils et écoutant attentivement.
— Entends-tu? — reprit-elle, — on marche dans le taillis ... Oh mon Dieu ! on vient !
Frédéric ramassa son fusil.
— Ah! ... je -sais, — reprit la jeune femme dont l'alarme cessa après un moment de réflexion ; — je sais, c'est Jean-François ... il devait te chercher d'un côté, moi de l'autre . . .
Puis appelant à demi-voix:
— Est-ce vous, Jean-François?
— Oui . . . Madame Bastien , — répondit le métayer que l'on ne voyait pas encore, mais que l'on entendait venir en écartant les branchages; — je n'ai pas trouvé M.Frédéric.
— Rassurez-vous, mon fils est là... Jean-François.
— Ah! ... tant mieux, Madame Bastien, — dit le métayer, car je viens d'entendre parler là-bas... du côté de l'étaùg... pour sûr c'est une ronde des gardes de M. le Marquis.
Ce disant le métayer parut dans la clairière.
Frédéric, malgré l'audace de sa haine, n'osa pas en présence d'un étranger, répéter les menaces qu'il avait proférées devant sa mère; il mit son fusil sous son bras, et, toujours sombre, silencieux, il se disposa à suivre Mme Bastien.
— Allons, allons. Monsieur Frédéric, — dit le métayer, — il ne faut pas tenter le diable; les gardes de M. le Marquis approchent; vous êtes dans un fourré... votre fusil à la main ; il fait un clair de lune superbe pour
les braconniers ... c'est assez pour qu'on vous déclare procès-verbal...
Puis, s'adressant àMmeBastien:
— Je vas marcher devant Madame, je connais une petite sente qui nous conduira droit et vite hors de ce taillis et du côté opposé à celui où l'on entend les gardes.
Les forces de Marie étaient à bout; elle s'appuya sur le bras de son fils qui, toujours concentré, ne lui adressa pas une parole . . .
A son arrivée chez le métayer, la jeune mère, pâle, affaiblie, frissonnait de tous ses membres; Jean-François voulut absolument atteler son cheval à sa charrette pour recondu-re Marie et son fils, elle accepta cette offre, car, brisée par tant d'émotions, elle eût été incapable de faire de nouveau à pied le long trajet qui séparait la métairie de sa maison où elle arriva avec son fils vers neuf heures du soir.
A peine de retour, Frédéric chancela, perdit connaissance et tomba bientôt dans une violente attaque nerveuse qui porta l'effroi de sa mère à son comble; cependant, aidée de sa vieille servante, elle donna tous les soins possibles à son fils qui fut transporté dans sa chambre et rais au lit.
Durant cet accès spasmodique, et bien que ses yeux fussent fermés, Frédéric versa des larmes.
Revenu à lui et voyant sa mère penchée à son chevet, il lui tendit les bras et la serra long-temps contre lui, avec des sanglots déchirants. Puis cette nouvelle crise passée, il dit se trouver plus calme et avoir surtout
besoin de solitude et d'obscurité; se tournant alors vers la ruelle de son lit, il ne prononça plus une parole . . •
Marie, avec une rare présence d'esprit, avait, lors de son retour et pendant l'évanouissement de Frédéric, donné l'ordre de clouer en dehors les contrevents de la chambre où il couchait; l'on n'entrait dans cette chambre que par la sienne à elle, où elle se proposait de veiller toute la nuit, en laissant entr'ouverte la porte de communication ; . . elle n'avait donc pas à redouter jusqu'au lendemain quelque nouvel égarement de la part de son malheureux enfant.
Elle n'était pas de ces femmes que la douleur paralyse et frappe d'irrésolution ou d'impuissance. Si épouvantable que fût la découverte qu'elle venait de faire, une fois seule, elle l'envisagea résolument, après avoir voulu se persuader un instant que son flls n'avait pas sa tête à lui en préméditant un crime exécrable.
— Je n'en puis douter, — se dit-elle, — Frédéric éprouve une haine implacable contre le jeune marquis de Pont-Brillant... Les ressentiments de cette haine, long-temps concentrée sans doute, sont cause du changement qui s'est opéré en lui depuis quelques mois. Cette haine est arrivée à ce point d'exaltation, que mon fils, après avoir tenté de tuer M. de Pont-Brillant, n'a peut-être pas renoncé à cette horrible pensée.
— Voilà les faits.
— Maintenant quelle circonstance mystérieuse a pu faire naître et développer chez mon fils cette rage contre un adolescent de son âge?
— Comment mon fils élevé par moi et qui naguère
me rendait la plus fière, la plus heureuse des mères, en est-il venu à concevoir l'idée ... d'un tel crime?
— Tout ceci est secondaire; je chercherai plus tard à résoudre ces questions qui confondent ma raison et me font douter de moi-même . . .
— Ce qu'il faut d'abord, et à l'instant, c'est arracher mon fils à d'horribles tentations, et l'empêcher matériellement de commettre un meurtre... Voilà ce qui est imminent.
Et après avoir été, sur la pointe du pied, prêter l'oreille à la porte entr'ouverte de la chambre de Frédéric, qu'elle entendit pousser un gémissement douloureux,après quoi il retomba dans un morne silence, Marie se mit à sa table et écrivit la lettre suivante à son mari : A Mo7isieur Bastien.
„Je vous ai déjà écrit, il y a quelques jours, mon „ami, au sujet de la mauvaise santé de Frédéric et du „ départ de l'instituteur que vous m'aviez autorisé à „prendre.
,, L'état de mon fils s'aggrave, il me donne de sé- „ rieuses inquiétudes, il est urgent de prendre un parti „ décisif ...
,, Je suis allée avant-hier consulter encore notre ami, ,,le docteur Dufour. II pense que l'âge et la croissance „ de Frédéric causent son état nerveux, inquiet, mala- „ dif ; il m'a engagé à donner à cet enfant le plus de disj, tractions possibles, ou, ce qui serait de beaucoup „ préférable, à le faire voyager.
„ C'est à ce dernier parti que je m'arrête; dans la „ complète solitude où nous vivons, il me serait impos- ,,siblede donner aucune distraction à Frédéric.
„ Il n'est pas probable que vos affaires vous permet- ,,tent de nous accompagner à Hyères, où je désire coa- „duire mon fils; en tous cas, je partirai avec lui, Mar- „ guérite nous accompagnera. Notre voyage durera cinq „ou six mois, peut-être moins; cela dépendra de l'a- „mélioration de la santé de Frédéric.
,,Pour mille raisons trop longues à vous énumérer ,,ici, j'ai fixé notre départ à limdi prochain; je serais ,, partie demain, si j'avais eu l'argent nécessaire; mais 5, j'ai employé, comme d'habitude, aux dépenses delà ,, maison, la somme que votre correspondant m'a fait ,, tenir pour cet usage, à la tin du mois dernier; et, ,,vous le savez, sauf les cent cinquante francs que vous „ me donnez mensuellement pour mon entretien et celui 5, de Frédéric, je n'ai pas d'argent.
„ J'envoie cette lettre ce soi?' à Blois par un exprès, ,, ainsi elle gagnera six heures, vous la recevrez après- ,, demain matin; je vous conjwe de me répondre conr- ,,rier par courrier et de m'envoyer un mandat sur votre „ banquier de Blois ; je ne sais quelle somme vous fixer ; ,,vous connaissez la simplicité de mes habitudes; cal- ,,culez ce qu'il faut, pour nous rendre à Hyères avec „ Frédéric et Marguerite par la diligence ; ajoutez à cela ,,les petites dépenses imprévues du voyage, et de quoi „vivre à Hyères pendant les premiers temps de notre „ séjour; je m'établirai là le plus économiquement pos- „ sible, je vous écrirai ensuite combien nous aurons à „dépenser par mois.
„ Ordinairement la multiplicité de vos affaires, sans „ doute, vous empêche de me répondre, ou rend vos ré- „ponses très-tardives; il n'en sera pas ainsi de cette
,, lettre . . . vous en comprendrez l'excessive impor- „ tance.
„ Je ne veux pas vous alarmer; mais je dois vous le „dire, l'état de Frédéric offre des symptômes d'une telle „ gravité, que ce voyage petit être, et sera, Je V espère. . .