LE SALUT DE MON FILS
,,Je crois vous avoir donné, depuis bientôt dix-sept ,,ans, assez de raisons de compter sur la solidité de „ mon caractère et sur la tendresse éclairée que je porte ,,à Frédéric, pour être assurée d'avance que vous ap- „ prouverez ce voyage, si soudain qu'il doive vous pa- ,,raUre; vous aiderez, n'est-ce pas, de tout votre ,, pouvoir à une résolution dictée par la plus /wipeWeîwe „ la plus urgente nécessité.
,, Je laisserai ici le vieil André garder la maison, et il 5, fera votre service, lorsque vous viendrez; c'est un ,, homme très-sûr, à qui je puis tout confier en mon ,,absence. .. Ce voyage n'offre donc sous ce rapport „ aucun inconvénient.
„ Adieu, je suis très-inquiète et très-triste.
„Je termine promptement cette lettre, afin de l'enjjvoyerce soir même.
„Lundi matin, au reçu de votre réponse, je vous „ écrirai et je porterai moi-même la lettre à Blois; j'y ,, serai vers deux heures, afin de recevoir de votre „ correspondant l'argent nécessaire à notre voyage; je „prendrai le soir même la voiture de Paris, où nous j,ne resterons que vingt-quatre heures, pour de là „ gagner Lyon et continuer notre route vers le midi.
„EDcore adieu.
„ Marie Bastien."
Ceci écrit, Mme Bastien donna l'ordre d'atteler le cheval et d'aller aussitôt porter cette lettre à Blois.
Au retour l'on devait passer par Pont-Brillant et y laisser un billet que Marie écri\it au docteur Dufour afin de le prier de venir le lendemain et pour l'instruire de la crise nerveuse dont Frédéric avait été atteint.
Restée seule, et après s'être plusieurs fois assurée de l'état de son (ils qui paraissait céder à une sorte d'assoupissement mêlé d'agitation, Mme Bastien réfléchit encore à la détermination qu'elle venait de prendre au sujet de ce voyage soudain et le trouva de plus en plus opportun. . .
Elle se demanda seulement avec angoisse, comment faire pour empêcher Frédéric de la quitter un seul moment jusqu'au jour de leur départ.
Minuit venait de sonner...
La jeune mère était plongée dans la plus navrante méditation, lorsque, au milieu du profond silence de la nuit, il lui sembla d'abord entendre au loin le bruit du galop d'un cheval sur le chemin qui passait devant la ferme, puis que ce cheval s'arrêtait à la porte de la maison.
Bientôt Marie n'eut plus de doute , l'on se mit à sonner violemment au dehors.
L'heure était si indue que, s'imaginant que les gardes du marquis avaient connaissance du guet-apens tendu par Frédéric, et que l'on venait peut-être l'arrêter, Mme Bastien se sentit saisie d'épouvante; terreur exagérée, terreur folle, mais, hélas! excusable, dans l'état d'esprit où se trouvait la pauvre jeune femme; aussi, lorsqu'elle eut entendu sonner, cédant à ua
mouvement machinal, elle courut fermer la porte de la chambre de son fils, en cacha la clé, et prêta de nouveau l'oreille avec une angoisse profonde.
Depuis quelques moments, un bruit insolite régnait dans la maison, l'on frappa à la porte de la chambre de MmeBastien.
— Qui est là? — deraanda-t-elle.
— Moi... Marguerite, Madame.
— Que voulez- vous?..
— Madame ... c'est M. le docteur Dufour, il vient d'arriver à cheval . . .
Marie respira et rougit de ses folles craintes. Marguerite continua:
— M. le Docteur voudrait parler à Madame pour quelque chose de très-pressé, de très-important!
— Priez M. le Docteur de m'attendre dans la bibliothèque... Faites-y tout de suite du feu, et mettez-y de la lumière.
— Oui, Madame.
Mais réfléchissant qu'ainsi elle s'éloignait de son ^Is, MmeBastien rappela vivement la servante, et lui dit :
— Je recevrai M. Dufour ici, dans ma chambre: priez-le de monter.
— Oui, Madame ...
— Le Docteur ici, ... à une pareille heure? — se dit Mme Bastien , profondément surprise , — que peut-il vouloir? il est impossible qu'il ait déjà reçu ma lettre.
Presque aussitôt le médecin entra chez Mme Bastien, précédé de Marguerite qui se retira discrètement,
Les premiers mots de M. Dufour à la vue de Marie, furent:
— Ah! ... mon Dieu! .. . qu'a>ez-vous?
— Moi? . . . Docteur . . . mais rien . . .
— Rien! ... — s'écria le médecin en regardant Marie avec une surprise douloureuse, car, depuis la veille et surtout en suite des terribles émotions de la soirée, les traits de la jeune femme avaient subi une altération profonde, saisissante. — Rien? — répéta le docteur, — vous n'avez rien? . . .
Mme Bastien, comprenant la pensée de M. Dufour à son accent et à l'expression de son visage, répondit avec une simplicité navrante :
— Ah ... oui ... je sais . . .
Portant alors un doigt à ses lèvres, elle ajouta à demi-voix en montrant du regard la porte de la chambre de Frédéric:
— Parlons tout bas ... je vous en prie, cher Docteur . . . mon fils est là . . . il dort, il a eu ce soir une cruelle crise ... je viens de vous écrire; je vous priais de venir demain . . . c'est le ciel qui vous envoie . . .
Remis de la pénible impression qu'il avait ressentie à la vue du changement des traits de Mme Bastien, le docteur lui dit en baissant le ton de sa voix:
— Puisque je viens à propos, je n'aurai pas alors à vous prier d'excuser cette visite faite à une heure si avancée . . .
— Peu importe . . . mais de quoi s'agit-il donc?
— J'ai à vous entretenir de choses très-graves, qui ne peuvent souffrir aucun relard... C'est ce qui m'a forcé de venir chez vous, presque au milieu de la nuit et au risque de vous inquiéter.
— Mon Dieu, qu'y a-t-il donc?
— Votre fils dort . . . n'est-ce pas?
— Je le crois ...
— Mais s'il ne dormait pas, pourrait-il nous entendre?
— Non ... si nous nous rapprochons de la cheminée et que nous parlions bas.
— Rapprochons-nous donc de la cheminée, et parlons bas, — reprit M. Dufour, — car il s'agit de lui . . .
— De Frédéric?
— De Frédéric, — répondit le docteur, en allant s'asseoir à côté de la cheminée, auprès de Mme Bastien.
Et, en effet, grâce à l'éloignement et à l'épaisseur de la porte de sa chambre à coucher, Frédéric ne pouvait entendre un mot de l'entretien suivant.
Fin du premier volume.