CHAPITRE PREMIER
Ces mots du docteur Dufour: —Je viens vous parler de Frédénc, — étaient d'un si étrange à propos, que Marie, sans trouver une parole, regarda le médecin avec une profonde surprise.
Il s'en aperçut et reprit :
— Oui, Madame . . . , je viens vous parler de votre fils. . .
— Et . . . à quel sujet?
— Au sujet. . , du changement moral et physique que vous remarquez en lui, et qui vous donne de si cruelles inquiétudes. . .
— Oui ... oh ! oui . . . bien cruelles. . .
— Il s'agirait ... de le guérir peut-être. . .
— Vous ! . . mon Docteur ?
— Moi! . . . non.
— Que voulez-vous dire ? . .
Après un moment de silence, le docteur tira une lettre de sa poche, et la remettant à Mme Bastien :
— Ayez d'abord la bonté de lire cette lettre . . . que ^'ai reçue ce soir.
^ Cette lettre! et de qui est-elle?
— Veuillez la lire. . .
Marie, de plus en plus étonnée, prit la lettre et lut ce qui suit:
,,Mon cher Pierre, la diligence s'arrête durant une ,, heure; je profite de cette occasion pour t'écrire en „hâte.
,, Après t'avoir quitté hier soir, le sujet de notre „derûier entrelien a occupé toute ma pensée: j'y „ comptais; ce que j'ai vu, ce que j'ai appris par ton „récit, ne pouvait faire sur moi une impression éphé- ,,mère. . .
„Cette nuit, ce matin encore, je n'ai donc songé ,, qu'au pauvie enfant de Mme Bastien."
Marie, interrompant sa lecture, regarda le docteur avec un étonnement extrême et lui dit vi\ement:
— De qui est donc cette lettre ?
— De mon meilleur ami, d'un homme du caractère le plus généreux, du cœur le plus noble qu'jl y ait au monde. . .
— Le titre de votre meilleur ami disait tout cela pour moi ; mais comment donc sait-il ? . . .
— Vous rappeiez-vous ... le jour de la Saint-Hubert, chez moi ... cet étranger ? . . .
— A qui mon fils a répondu si . . . durement?
— Oui.. .
— Et vous avez dit . . à cette personne. . .
— Tout ce qu'il y avait . . . d'admirable dans votre dévoûment maternel . . . oui, j'ai commis cette indiscrétion ... je m'en accuse. . . Veuillez, je vous en prie, continuer la lecture de celte lettre.
Marie continua et relut ces mots avec une attention marquée.
„ ...Cette îiuit, ce matin e?icore , Je nai donc „songé qu'au pauvre enfant de Mme Bastien. . ."
„Tu le sais, Pierre, physionomiste exercé par de ,, nombreuses observations, j'ai été rarement trompé ,, par les inductions caractéristiques que je tirais de cerjjtaines physionomies.
„ Aussi, en réfléchissant ù mes remarques d'hier, à ,, ce que j'ai vu , à ce qui est arrivé lors du passage de ce ,, cortège de chasse, tout me donne la convictiom que ,,le Jîlx de Mme Bastien est possédé d'une haine im- ,,])lacabIo . . . contre le Jeune marquis de Pont- „ Brillant.''
Marie, stupéfaite de la vérité de cette observation que la scène de la forêt venait encore confirmer, tressaillit; à ce souvenir, qui réveilla ses terreurs, cachant sa figure entre ses mains, elle ne put retenir un sanglot déchirant.
— Mon Dieu! . . . qu'avez-vous ? — s'écria le docteur.
— Ah! . . . — reprit-elle eu frissonnant, — cela n'est que trop vrai. . .
— C'est de la haine que ressent Frédéric ?
— Oui ... — reprit Marie d'une voix étouffée, — une haine implacable!
Puis, frappée de la pénétration de l'ami du docteur Dufour, Mme Bastien continua de lire avec un intérêt croissant:
„ Cette haine admise ... je n'ai pas cherché à en dé- „ couvrir la cause. . . Pour y parvenir, il faudrait être
5, journellement avec ce pauvre enfant; alors, à force „de patience, d'étude, de sagacité, l'on saurait sans „ doute ce secret . . . décom<e7'te vi(li.<ipe?îsable k\& §né- ,,rison de Frédéric.
,, A défaut de ce secret, je me suis demandé si cette „ haine devait être vivace, opiniâtre et avoir ainsi fatale- ,,raent de dangereuses conséquences, ou bien si ce ,,n'était qu'un ressentiment passager ?
,,Un examen attentif de la physionomie de Frédéric, „ dont j'ai conservé le souvenir le plus précis, l'angle de , , son front, la coupe de ses sourcils, le contour de son „ menton, me donnent la conviction qu'il n'est pas de
„ caractère plus résolu plus tenace que celui du
„hls de Mmv.Bastien.
„ Cette conviction bien établie qu'une haine impla- „ cable est déjà profondément enracinée dans le cœur de „Frédéric, je me suis demandé d'abord par quelle ap- „parente contradiction, élevé par une mère telle que la ,,sienne, il pouvait être en proie à une si funeste pas- „sion?"
— Je crois que la suite de la lettre de mon ami vous éclairera, ma chère Madame Bastien, sur ce que vous avez cherché à pénétrer . . . car ses raisons à ce sujet me semblent sans réplique.
— Mais . . . mon Dieu! — dit vivement Marie, — quel est donc cet homme qui semble connaître mon fils, mieux peut-être que je ne le connais moi-môme?. . . Cet homme dont la pénétration . . . m'effraie . . . car elle a été encore plus loin . . . encore plus avant . . . que vous De le pouvez penser. . .
— Cet homme, — répondit le docteur avec mélan-
colie, — cet homme a beaucoup souffert, beaucoup vu et beaucoup observé ... là est le secret de sa pénétration.
Mme Baslien se hâta de conliauer sa lecture.
,,Tu m'as dit, mon ami, que Frédéric était arrivé à ,,ce que lu appelles un âge de transition, époque de la ,,vie souvent critique et signalée par de graves perlur- ,, bâtions physique.
„ Frédéric peut, en effet, être soumis à l'action de ,, celle crise, s'il en est ainsi, le voici donc, par son ,,élal inquiet, nerveux, impressionnable, très-prédis- ,, posé à éprouver des ressenliments d'autant plus puisjjSanls, qu'ils sont nouveaux pour lui . . . et par cela ,,méme en dehors des prévisions de sa mère et de „Ia salutaire influence qu'elle a jusqu'ici exercée sur „lui.
„Eq effet, comment l'affection et la prudence de ,,Mme Baslien pouvaient-elles le prémunir contre un „ danger que ni lui ni elle ne soupçonnaient? Non, non, ,,pas plus que son fils, elle ne devait s'attendre à ce „ brusque envahissement d'une passion violente et la ,, conjurer à temps. Non, celte mère si éclairée n'a ,,pas plus à se reprocher ce qui arrive aujourd'hui, ,, qu'elle n'aurait eu de reproches à se faire, si son fils, ,, enfant, avait été atteint de la rougeole, ou, adolescent, ,, d'une maladie de croissance.
,, Il en est ainsi de celle accusation que Mme Bastiea „ porte contre elle-môme:
— „ J'ai failli en quelque chose à tnes devoi?'s de ,,mère, puisque je n'inspire pas à mon fils assez de ,, confiance pour qu'il m'avoue ce qu'il ressent.
,,Eh! mon Dieu ... je suis certain qu'avant ces „tnsles événements jamais Frédéric n'avait manqué de j, confiance envers sa mère. . ."
— Oh! jamais . . ., dit Marie en interropant sa lecture, jamais. . .
— Eli l)ieti, n'ètes-vous pas de l'avis de mon ami , — demanda le docteur, — quant au peu de justice des reproches que vous vous adressez ?
— Oui ... — reprit Mme Bastien pensive, — je ne ferai pas de fausse modestie avec vous, bon Docteur, j'ai la conscience d'avoir rigoureusement accompli ma tâche de mère. 11 ne m'était pas humainement possible ... je le reconnais, d'empôcher ou de prévenir le malheur qui m'accable dans mon fils. . .
— Est-ce que cela pouvait faire l'ombre d'un doute ?
— Un mot seulement, mou cher Docteur, — reprit Marie après quelques instants de silence, — votre ami a \u Frédéric quelques instants à peine . . . mais, hélas! suffisamment pour s'entendre adresser de blessantes paroles. . . Qu'un esprit généreux n'ait qu'indulgence et compassion pour l'emportement d'un pauvre enfant malade . . , je le conçois, mais entre ce bienveillant pardon . . . que jamais je n'oublierai ... et l'intérêt profond, réfléchi . . . que votre ami montre pour Frédéric ... il y a un abîme. . . Cet intérêt ; . . qui a donc pu ... le mériter à mon fils ?
— La fin de cette lettre vous le dira ... je puis cependant dès à présent vous mettre sur la voie. . . Mon ami a eu un frère . . . beaucup plus jeune que lui et dont il a été uniquement chargé après la mort de leur père à
tous deux. . . Mon ami aimait passionnément cet enfant . . . c'était la seule affection de sa vie studieuse et solitaire. Ce jeune frère avait l'âge de Frédéric; comme lui il était beau, comme lui il était noblement doué ... comme lui enfin il était idolâtré, non par une mère . . . mais par le plus tendre des frères.
— Et qu'est-il devenu, — demanda Marie avec intérêt en voyant les traits du docteur s'assombrir.
— Ce jeune frère . . . mon ami l'a perdu . . . voilà bientôt six ans.
— Ah! maintenant je comprends, — s'écria Marie, — les belles âmes seules, loin de s'aigrir par la douleur, deviennent plus tendres, plus compatissantes encore.
— Vous dites vrai, — répondit le docteur avec émotion, — c'est une grande amc que celle de mon ami, . .
De plus en plus pensive, Mme Bastien continua la lecture:
„J'ea suis presque certain, avant ces tristes circon- ,, stances, jamais Frédéric n'avait manqué de confiance ,, envers sa mère . . . parce qu'il n'avait rien de cou- „pable à lui dissimuler; aussi, plus il se montre, à „ cette heure, impénétrable, plus on doit craindre que ,,le secret qu'il cache ne soit fâcheux.
,, Maintenant que la maladie nous est connue, ainsi „que tu dirais, mon ami, quels sont les moyens, les „ chances de guérison?
,,I1 faudrait, avant tout, connaître la cause de la f, haine de Frédéric . . . remonter jusqu'à la source de ce
„ ressentiment, pour le tarir, ou du moins pour eu dé- ,, tourner le dangereux courant.
,,Cet important secret? cssaicra-t-on de le pé- 5,nétrer?
„Essaiera-t-on de l'obtenir par la confiance?
,, Hélas! il en est souvent de la confiance et de la ,, défiance, ou plutôt de la nrm-conjlance , ainsi que de ,,ces premières impressions d'où résultent des anlipajjthies ou des sympathies invincibles.
,, Frédéric aime tendrement sa mère, il est pourtant ,, resté sourd à ses prières-, il est donc presque certain, ,, maintenant, que jamais il ne lui dira son funeste ,, secret, soit par respect humain, soit pour ne pas ,, compromettre le succès de sa vengeance .... consé-
„ (.iUESCE INÉVITABLE DE LA HAINE . . , lorSqu'cUc CSt
,, aussi opiniâtre, aussi énergique qu'elle paraît l'être „chez Frédéric."
En lisant ces mots, soulignés par Henri David, dans le but de leur donner une plus, grave signilicaliou . . . ces mots, hélas! trop justifiés par la scène de la forêt, les mains de Mme Bastien frissonnèrent ... et elle continua sa lecture d'une voix altérée.
Mme Bastien voulant cacher les cruelles pensées qu'avait éveillés en elle le dernier passage de la lettre qu'elle lisait, continua, après une interruption presque insensible.
„I1 est donc à peu près démontre que Mme Bastien ,, doit renonceràl'espoir d'obtenir, par la confiance, le 5,sccretde son fils.
,,Emploiera-t-clIe la pénétration?
,,La pénétration? . . . Mélange de froide observa-
„tion ... de dissimulation et de ruse . . . car, pour ,, surprendre un secret obstinément caché, ... il faut „ employer mille moyens détournés. . .
„Tristes moyens que leur but seul peut faire abjjsoudre. . . Ainsi, tu ne crains pas, mon ami, d'em- „ ployerquelquefois de violents poisons pour la guérisoo ,,de les malades. . .
„Eh bien! penses-tu qu'une femme pénétrée de sa j, dignité maternelle, veuille ... et puisse s'abaisser à „un pareil rôle?. ..ou plutôt... (une mère songe peu à sa ,, dignité, lorsqu'il s'agit du salut de son enfant), crois- „tu . . . qu'une femme comme Mme Bastien ait non la ,,voIo}ité, mais le pouvoir de jouer un rôle si complexe, j, si difficile, si contenu, un rôle qui exige tant de sang- „ froid, et, je le répète, tant de dissimulation ?
,,I\on, non, la pauvre mère . . . pâlirait, rougirait, ,, se trahirait à tout moment ... et, malgré sa résolution, „ elle hésiterait à chaque pas tenté dans celte voie sou- ,,terraine ... en sachant même que cette voie peut „aboutir au salut de son fils."
Mme Bastien baissa la tète avec accablement . . . ses mains, qui tenaient la lettre, retombèrent sur ses genoux . . . deux larmes coulèrent lentement de ses yeux fixes, alors voilés par la douleur . . . elle dit en soupirant:
— Il n'est que trop vrai, je reconnais mon impuissance ! . . .
— Je vous en supplie ... ne vous désolez pas ainsi ! . . . — s'écria le docteur ; — vous aurais-je , mon Dieu! apporté cette lettre ... et d'ailleurs, mon ami me l'eiit-il écrite, s'il n'avait cru trouver ... et, en effet.
trouvé, je l'espère, le moyen de remédier aux périls-, aux difficultés qu'il vous signale? Achevez . , . achevez de lire, je vous en conjure. . .
Marie secoua Irislement la tète et poursuivit :
,, Voici maintenant, selon moi, les deux seuls partis „ à prendre par Mme Bastien pour conjurer les maux „ dont elle s'alarme avec raison :
„ Suivre et développer la sage pensée qu'elle avait „ eue de s'adjoindre un précepteur.
„ Je m'explique : il s'agirait, selon moi, bien moins „ d'intéresser pour le moment Frédéric à de nouvelles 5,ctudes, que de lui enseigner des vérités pratiques; „car il arrive une époque où la tendresse maternelle la 5, plus éclairée est insuffisante pour la direction d'un „fils.
„1I faut la science de la vie des hommes , pourdon- „ner à un adolescent cette seconde éducation, cette „ éducation virile et forte qui l'arme contre ces rudes „ épreuves, contre ces dangereux entraînements, dont ,,une femme ne peut avoir l'expérience, et desquels 5, il lui est donc bien difficile de sauvegarder son fils.
„Un père intelligent et tendre pourrait seul digne- >, ment accomplir celte fâche sacrée, mais puisqu'il 5,paraît que les occupations de M. Bastien le retiennent 5, toujours loin de chez lui , il faut à Frédéric un précep- 5,teur de science suffisante; mais, avant tout, im homme „ de cœur, d']ion7ietir et d'expérience. . .
,,Un homme enfin qui comprenne l'importance pres- „que redoutable de cette mission: façonner un adolesy,ce?it à la vie de l'homme.
,,Le précepteur tel que je le conçois, tel qu'il le
,, faudrait, éclairé des lumières que lui donnerait Mme jjBastien sur le passé, aidé de l'influence qu'elle a dû, „ malgré tout, conserver sur son fils, un tel précepteur ,,à force de pénétration, de patiente étude, arriverait ,, d'abord à connaître le secret de la haine de Frédéric, „aiderait sa mère à coml)attre, à détruire cette haine 5, dans le cœur de ce malheureux enfant , puis continuc- „rait pour son éducation d'homme, ce que Mme Bastien ,, avait si admirablement commencé; car enfin . . . son „fils ne lui a pour ainsi dire échappé qu'alors qu'il eût ,, fallu pour le conduire la main ferme et expérimentée ,,d'un homme, au lieu de la main timide et délicate ,, d'une femme."
— Cela n'est que trop vrai, — dit Mme Basiien en s'interrompant, — j'avais senti cette nécessité en pensant à donner un précepteur à mon fils . . . vous le savez, mon cher Docteur. . . Désespérée de mon impuissance, je m'étais dit que peut-être ce précepteur, pris d'abord pour tâcher de ranimer le goût de l'étude chez Frédéric, m'aiderait ensuite à le diriger, puisque mon mari ne peut. . . ni ne veut s'occuper de son fils comme il le faudrait. Ce précepteur, vous le savez, était loin, sans doute, de réunir toutes les conditions que j'aurais désiré, mais il était suffisamment instruit ... et surto.ut d'une patience, d'une douceur rares. . . Malheureusement, le mauvais vouloir, les emportements de mon fils, l'ont rebuté. . .
Maintenant, dans l'isolemement où je vis, et s'il faut tout vous dire, limitée à la modique somme que mon mari a consenti à grand' peine à affecter à cette dépense, pourtant la plus importante de toutes . . . où
. Frédéric Basiien If. g
pourrai-je trouver un précepteur ... tel que le dépeint votre ami? Et d'ailleurs, comment le faire accepter par Frédéric dans l'état d'irritation où il se trouve? Et puis enfin, plus un précepteur aura conscience de sa valeur, de son dévoûment et de sa dignité, moins il voudra s'exposer aux violences de mon fils. . . Hélas! vous le voyez ... il faut renoncer à ce moyen, dont je reconnais cependant toute la valeur.
Et la jeune femme poursuivit la lecture.
„Si Mme Bastien, par des motifs particuliers, ne ,, désirait pas s'adjoindre un précepteur, il lui reste une „ressource, qui peut-être ne guérira pas radicalement 5, l'ame de Frédéric . . . mais qui du moins le distraira „ forcément de l'idée lixe dont il parait dominé; il fau- „ drait . . . que sa mère partît au plus tôt avec lui pour „un long voyage. . ."
— Cette résolution ... de partir avec mon flls, — dit Marie en s'interrompant, — je l'avais prise. . . Ce soir, et au moment où vous êtes arrivé ... je venais d'écrire à mon mari pour le prévenir de ma déterminalion. Ah! du moins ... je ne me suis pas trompée cette fois, puisque sur ce point je me trouve d'accord avec votre ami ... il me reste donc quelque espoir. . .
— Oui . . . mais selon . . . mon ami ... et il a je crois parfaitement raison, un voyage n'est qu'un palliatif ainsi que vous allez le voir. . .
Eu effet, Mme Bastien lut ce qui suit;
„Je ne doute pas des bons effets momentanés d'un „ voyage sur l'esprit de Frédéric; d'abord l'éloignement 3, de l'objet de sa haine, puis l'aspect des lieux nou- , , veaux, les mille incidents de la route, la présence
,, continuelle de sa mère, distrairont nécessairement , , Frédéric de ses funestes pensées . . . l'en distrai- ,,ront . . ., mais malheureusement ne les détruiront „pas. . .
„Pour me résumer:
„ L'assistance d'un précepteur digne de cette mis- „sion, doit mettre Mme Dastien à même de guérir Fréjjdéric, et de le préserver du retour des passions mau- ,,vaises. . .
„Un voyage peut améliorer la situation morale de ,, Frédéric et permettre, chose très-importante d'ail- ,, leurs, de gagner du temps ... un voyage enfin dépend ,, absolument de la volonté de Mme Bastien, et peut ,, s'exécuter à l'instant.
„11 n'en est pas ainsi de la rencontre d'un précep- ,,teur. Je sais qu'il est difficile de trouver à l'instant ,, un homme capable de comprendre cette mission, ren- „due plus difficile encore par la position exceptionnelle „de Frédéric... Aussi, j'ai tellement conscience de „ ces difficultés . . . que si tu crois mon offre acceptable
,, . . . et avant tout convenable je serais heureux
,,de m'offrir à Mme Bastien pour être le précepteur de „Frédéric."
La stupeur de Marie fut si profonde, qu'elle s'interrompit brusquement.
Fuis, croyant avoir mal lu, elle redit tout haut cette l;--;ic comme pour bien s'assurer de sa réalité:
,, Je serais heureux de in offrir à Mme Bastieyi pour ,, être le précepteur de Fj'édéric. . ."
— Oui, — dit le docteur avec émotion, — et s'il le dit . . . c'est que cela est. . .
— Pardon, Docteur, — balbutia la jeune femme, presque étourdie de cet incident, — pardon . . . mais le saisissement . . . que me cause cette offre inattendue incompréhensible. . .
— Incompréhensible . . . non. . . Quand vous saurez quel est celui qui vous fait cette offre . . . mieux que personne vous apprécierez le sentiment auquel il obéit.
— Mais enfin . . . Docteur . . . sans me connaître. . .
— D'abord .... il vous connaît car j'ai été,
je vous l'ai dit, très-indiscret. . . et puis . . . tout autre précepteur qui se proposerait, vous connaîtrait-il davantage ? . . .
— Mais . . votre ami n'a jamais été précepteur?
— Jamais . . .* cependant . . . d'après sa lettre ... ne le tenez-vous pas pour un homme d'un esprit juste, généreux, éclairé? Quant à son savoir, je peux vous le garantir, il est rare en toutes choses. . .
— Je vous l'ai dit, Docteur, cellre lettre montre une profonde connaissance de l'ame, une rare élévation de sentiments ... et par cela même je ne puis comprendre qu'un homme si éminemment doué puisse se résoudre à accepter les fonctions de précepteur, toujours regardées comme si subalternes.
— Il croirait lui, au contraire, faire preu>c d'outrecuidance en acceptant, sans être capable de les remplir, ces fonctions, qu'il regarde avec raison comme un sacerdoce. . .
Mme Bastien , en proie à une indéfinissable émotion, poursuivit sa lecture.
,,Cctte proposition t'étonaera peut-être, mon ami, car je t'ai quitté hier soir, afin de me rendre ayantes,
„où je dois ni'embarquer pour une longue traversée. . . „Puis, je n'ai jamais été précepteur, et ma position de jjfortune me permet de ne pas chercher une ressource „ dans CCS fondions; enfin, Mme Baslien ne me con- „naît pas, et je désire obtenir d'elle la plus grande „preuve de conflancc qu'elle puisse me donner: me „ laisser partager avec elle la direction de Frédéric.
„Ta première surprise passée, mon ami, tu te rap- „pelleras que, tout en tâchant de donner un but d'utilité „à mes voyages, j'ai surtout cherché, dans cette vie „ aventureuse, une distraction aux -regrets éternels que „ me cause la mort de mon pauvre jeune frère. . . Mon „ excursion au Sénégal peut d'ailleurs être ajournée ... ,,sans dommage pour la cause que je désirais servir ,,dans cette circonstance.
„ Quant à ma capacité comme instituteur, je puis, j,tulesais, offrir, scientifiquement parlant, toutes les , , sûretés désirables, quoique je n'aie jamais fait d'autre j, éducation que celle de mon bien-aimé Fernand.
„Mainteuant, comment en quelques heures de ré- ,, flexion me suis-je décidé à essayer la guérison morale „ de Frédéric, si elle m'était confiée .''
,,Rien de plus extraordinaire pour qui ne me con- ,, naît pas.
,,Rien de plus simple pour toi qui me connais.
„Dcpuis la mort de Fernand, tous les enfants de son „ âge . . , m'inspirent un intérêt indéfinissable. . . Aussi, ,,hier, à la vue de Frédéric, dont la rare beauté m'a „ d'autant plus frappée, que l'expression de saphysio- „nomie paraissait plus sombre, plus douloureuse, je „me suis senti profondément ému; puis lorsque, à cer-
tains indices, j'ai cru dcN incries cruels ressentiments "de ce malheureux enfant, j'ai éprouvée pour lui une "compassion sincère. Ce que tu m'as ensuite appris de l'admirable dcvoùment de Mme Bastien, a porté "mon intérêt à son comble, et, en nous séparant, je te ',', disais que, cette fois encore, il m'était cruel de me ,, résigner à une commisération stérile.
Mais, cette nuit, après avoir beaucoup songé à la -ravité de l'état moral de Frédéric, aux alarmes tour,3ours croissantes de sa mère, et enfin aux obstacles „ qu'elle aurait h vaincre pour arriver à la guérison de „son fils, j'ai entrevu, je le crois, les moyens d'arri- „ ver à cette guérison , et cette guérison . . . j'offre de la „ tenter. . .
„Que mon apparente générosité ne te surprenne pas, ,,mon ami.
„ Selon moi, certaiyies infortunes obligent aidant „que certaines félicités. . .
„Je croirais rendre un pieux hommage à la mémoire „de'mon pauvre Fernand, en faisant pour Frédéric ce „que j'avais espéré faire pour mon frère; ce me serait, ^,'à la fois, la plus salutaire distraction, la plus douce „ consolation de mes chagrins. . .
„Vo!là, mon ami, tout le secret de ma résolution, „ maintenant je suis certain qu'elle ne t'étonnera plus . . .
„Si mon offre est acceptée . . • j'accomplirai ma „ mission avec conscience. . .
„D'après ce que je sais de Mme Bastien, elle doit, „il 'me semble, comprendre mieux que personne le r, motif de ma démarche. Aussi, en y réfléchissant, je
,, crois que tu peux lui communiquer cette lettre, d'a- ,, bord seulement écrite pour toi.
„Tu compléteras verbalement les renseignements ,, que -Mme Bastien pourra te demander sur moi -, tu sais ,, toute ma vie. . . Eu un mot, dis ce que tu croiras de- ,,voir dire pour prouver à Mme Bastien que surtout, ,,mo7'alemenl, honoj'ableviC7it pai'lanl , je suis digne de „sa confiance.
„Réponds-moi à Nantes, il est indispensable que ,, j'aie, davjouriVhuienhuit, une décision quelconque, ,,car VEndyviion part le 14 courant, sauf les vents con- ,,traires; il s'agit, pour Mme Bastien, de prendre une ,, détermination très-grave. Aussi ai-je désiré lui ,, laisser un jour de réflexion de plus; en t'écrivant d'ici, ,, ma lettre gagne ainsi près de vingt-quatre heures.
„Si mon oflre est refusée, j'accomplirai mon voyage.
,,La voiture repart. . . Adieu en hâte, mon boa ,, Pierre, je n'ai que le temps de fermer cette lettre et de „te serrer la main,