CHAPITRE DEUXIEME
Telle était la foi légitime et éprouvée du docteur «nvers son ami, telle était l'angélique pureté de l'ame de Marie, telle était enfin l'irrésistible sincérité de l'offre de David, qu'il ne vint pas, qu'il ne pouvait pas venir à l'idée de Mme Bastien ou de M. Dufour que la proposition de David, spontanée comme tout premier mouvement d'un cœur généreux, mais surtout loyale, désintéressée, pût cacher quelque projet de séduction; et bien plus, David en faisant son offre, Marie elle docteur en la commentant, ne songèrent pas un instant à ce qu'il pouvait y avoir de dangereux, dans les rapports de confiance intime, journalière, qui devaient exister entre la jeune mère et le précepteur. . . Non, la sainteté de l'amour maternel inspirait à Marie une confiance remplie de sérénité ... au docteur et à son ami un dévoûment rempli d'admiration et de pieux respect.
Mme Bastien, remettant au docteur, d'une main tremblante d'émotion, la lettre de David, s'apprêtait à parler, lorsque M. Dufour lui dit :
— Un mot, de grâce ... je ne sais quelle sera votre détermiDation . . . mais, avant de la connaître, je crois devoir vous donner quelques renseignements sur Henri David. . . Alors, complètement édifiée sur lui, vous pourrez accepter bu refuser son offre. N'étes-vous pas de cet avis?
— Non . . • mon cher Docteur . . . — répondit Mme Bastien, après un moment de réflexion, — je ne suis pas de cet a\is.
- — Comment ... ?
— De deux choses l'une ... ou j'accepterai d'offre de M. David ... ou je serai obligée de la refuser. . . Si je l'accepte ... il y aurait de ma part une sorte de défiance blessante, et pour vous et pour votre ami, à vouloir .. . être plus renseignée sur lui que je ne le suis; . . cette lettre me prouve la justesse de son esprit ..... la générosité de son cœur. . . Enfin . . . moralement parlant, vous me répondez de votre ami comme de vousmême, vous, mon cher Docteur; vous, pour qui je ressens l'estime la plus méritée. . . Que pourrai-je désirer de plus? Et puis, enfin, je vous rappellerai ce que vous me disiez toul-à-l'heure : parmi les précepteurs que je pourrais choisir . . . quel est celui qui m'offrirait les garanties que m'offre déjà M. David ?
— Cela est juste . . . entre gens de bien , on se croit sur parole.
■ — Si, au contraire, — reprit tristement Mme Bastien, — je ne puis ... ou je ne dois pas accepter l'offre de M. David , il y aurait une sorte d'indélicate curiosité de ma part à provoquer vos confidences sur la vie passée d'une personne ... qui doit me rester étrangère, bien
que la noblesse de son offre lui ait méiilé ma reconnaissance élernelle.
— Je vous remercie pour David et pour moi de la confiance que vous nous témoignez, ma chère Madame Baslien. Maintenant . . . réfléchissez'. . . vous me ferez connaître votre résolution. J'ai désiré, suivant les intentions de David, vous communiquer sa lettre le plus tôt qu'il m'a été possible. . . Voilà pourquoi, au risque de vous inquiéter un peu par une visite insolite, je suis \enu ce soir au lieu d'attendre à demain, et. . .
Le docteur ne put achever.
Un éclat de rire violent, convulsif rclentit dans la ehambre de Frédéric, et fitbondirMme Bastien sur son siège. . .
Pâle . . . épouvantée . . . elle saisit la lumière et courut à la chambre de son fils où elle entra, suivie du docteur.
Le malheureux enfant, les traits décomposés, livides, les lèvres contractées par un sourire sardonique, était en proie à un accès de délire causé sans doute par la réaction des événements de la soirée; à ses éclats de rire insensés, succédaient çà et là des paroles incohérentes, bizarres, mais parmi lesquelles revenaient incessamment:
— Je l'ai manqué . . . mais patience . . . patience. Ces paroles, malheureusement trop significatives
pour Mme Bastien , lui prouvaient que telle était la persistance des idées de haine et de vengeance de Frédéric, qu'elles seules restaient lucides au milieu de l'égarement de son esprit.
Grâce à la préscuse presque providentielle du doc-
teur Dufour chez Mme Baslicn, les soins les plus prompts, les plus efficaces, furent prodigués à Frédéric.
Durant toute la nuit cl la journée du lendemain, sauf une absence de quelques heures, pendant laquelle il se rendit à Pont-Brillant, le docteur ne quitta pas le malade, au chevet duquel Mme Bastien veilla avec sou courage et son dévoûment habituels.
Vers le soir, une amélioration sensible s'opéra dans l'état de Frédéric, le délire cessa; ce fut même avec une effusion inaccoutumée que ce malheureux enfant remercia sa mère de ses soins, et il versa des larmes abondantes.
Marie, passant du désespoir à une folle espérance, s'imagina que la violence de cette crise ayant opéré dans l'esprit de son fils une révolution salutaire, il était sauvé. Vers les dix heures du soir, elle céda aux instances du docteur qui prouvait la sécurité oîi le laissait l'état du malade, en retournant à Pont-Brillant, et elle consentit à se mettre au lit pendant que sa servante veillerait son fils. Brisée par la fatigue, par les émotions des dernières journées, la jeune mère goûta le calme réparateur d'un profond sommeil , après avoir exigé que la porte de son fils restât ouverte.
Le malin venu , la première pensée de Mme Bastien, en se réveillant, fut d'aller voir Frédéric; il dormait. . . Elle s'éloigna doucement, en faisant signe à Marguerite de la suivre, et lui demanda tout bas :
— Comment a-t-il passé cette nuit ?
— Très-bien, Madame; il ne s'est réveillé que deux
fois, el il m'a parlé . . . bien raisonnablement, je \ous l'assure.
— Et de quoi vous a-t-il parlé ?
— Mon Dieu, Madame, de choses et d'autres; il m'a demandé, par exemple, en nie priant de ne vous en rien dire, comme s'il y avait grand ma! à cela, il m'a demande où était son fusil. . .
— Son fusil? — reprit Mme Baslien en tressaillant d'une nouvelle anxiété.
— Et ce fusil. Madame . . . vous savez bien qu'avanthier . . . vous me l'avez fait cacher.
— Et . . . — reprit Mme Bastien avec angoisse, — il n'a rien ajouié de plus ?
— Non, Madame . . . seulement quand je lui ai eu répondu . . . que Madame avait fait renfermer le fusil, il m'a dit: ,,Ah! c'est bien . . . mais je vous prie, Marj, guérite, de ne pas dire à ma mère que j'ai pensé à mon j, fusil; elle croirait que, faible comme je le suis, j'ai j, des idées de chasse et cela pourrait l'inquiéter. . ."
A peine remis d'une crise cruelle, Frédéric était-il de nouveau sous l'empire de l'horrible préoccupation de sa vengeance .... idée fixe qui ne l'avait pas même abandonné pendant le trouble de son esprit.
Marie était plongée dans ses réflexions navrantes, lorsqu'on lui remit une lettre apportée par le facteur rural.
Mme Bastien reconnut l'écriture de son mari ; c'était la réponse à la lettre dans laquelle elle le prévenait de sa résolution de faire voyager Frédéric.
,, Bourges, 5 novembre 1846.
,,Je vous réponds coiwrier par courrier, comme ,,vous le désirez, et pour vous demander:
,, 1 . Si vous êtes devenue folle ?
,,2. Si vous me croyez assez bonasse pour me rendre ,, bêtement complice du caprice le plus absurde qui soit ,, jamais passé à travers la cervelle d'une femme dé- ,,sœuvrée?
,,Ah! ah! Madame ma femme? sous prétexte </e /a ,, santé de Frédéric, il vous faut des voyages de luxe, ,, avec suivante , ni plus ni moins qu'une grande dame ? ,,. . . passer l'hiver dans le Midi? rien que ça? parce „ qu'il fait trop froid à la ferme probablement? et que ,,vous vous y ennuyez à crever je suppose ? Aussi vous „ voulez courir la prétentaine ?
,, Ah ça! mais savcz-vous que vous vous y prenez un „peu bien tard, dites-donc, pour faire la folichonne, la ,, jeunette et l'évaporée ?
,,Nous resterons à Paris vingl-qiialre heures... ,,au plus, me dites-vous, mais moi qui suis un vieux ,, renard, 'd'ici je vois le fil . . . c'est pas mal joué, mais ,,j'ai un atout supérieur; je devine vos cartes, je vas 5, vous les dire, moi.
,, .Comme toutes les provinciales, vous crevez d'envie ,,de voir la capitale, et le moyen n'est pas mal choisi, ,, si j'étais aussi benêt que vous le supposez. . . Une fois ,, à Paris, ça serait ceci, cela: Mon fils est fatigué du ,, voyage , no?is ne trotivons pas de place à la diligence,
„je suis moi-même indisposée, et autres fariboles
„pendantresquelles huit jours, quinze jours, un mois,
„se passeraient, et vous vous régaleriez de la vie, de 3, Paris, en veux-tu en voilà, le tout avec mon sainl- ,,friisquin, et puis, à la fin de janvier, fouette cocher, „ allons passer l'hiver dans le Midi.
Si ça ne fait pas suer!
,, Quand je vous le dis, faites donc la duchesse, la „princesse. Ah! vraiment, M. mon fils a besoin de j, distractions pour sa santé ? Eh bien! qu'il pèche à la „ligne, il a trois étangs à sa disposition; qu'il chasse le „lapin et le lièvre, il n'en manque pas dans les taillis „du Coudrai. Il a besoin de voyage? qu'il voyage de „la plaine des Hei-biers à la bruyère du moulin Grand- „Pré; qu'il fasse cet exercice-là six fois par jour, et je j,vous réponds qu'en trois mois, il aura fait un voyage „ aussi long que celui d'ici à Hyères.
„Tenez . . . vous me faites pitié, ma parole d'hon- ,,neur! A votre âge . • . avoir des idées aussi cor- ,,nues . . . biscornues ... et surtout me faire l'offense „de me croire assez serin pour donner dans le panj,neau.
„Du reste, ceci me confirme dans l'idée que j'avais, ,,que vous éleviez votre fils comme un monsieur . . . „un damoiseau, . . Voyez-vous ça : il faut des distrac- ,,tion, des voyages, à ce cadet-là? Est-ce qu'il n'au- „rait pas des vapeurs et des attaques de nerfs par „ hasard?
,, Soyez tranquille, j'y mettrai bon ordre, à ses va- „peurs; comme je n'ai pas le temps de m'en occuper, 5, j'ai consenti à vous le laisser jusqu'à dix-sept ans 5, révolus, et à lui donner, dernièrement encore, le ridi-
„ cille d'un préccplcar, ni plus ni moins que s'il était jjduc ou marquis. Je n'ai que ma parole, vous garde- ,,rez encore votre Gis et un précepteur quelconque pen- „dant cinq mois, après quoi je vous flanque M. Fré- 5,déric satite-ruisscan chez mon compère Bridou, ,, l'huissier, et, au lieu de faire des voyages de distrac- „tion dans le Midi, comme un grand seigneur, Mon- ,, sieur mon fils noircira ses belles mains blanches à „ grossoyer sur papier timbré, comme a fait son père et ,,son grand-père: car le -papier timbré, voilà ma no- „blesse, à moi. Elle vaut bien celle des marquis. „ Monsieur mon fils entrera donc page dans la ?ioble „ viaison de très-haut et très-puissant seigneur, Jérôme , , Bridou, mon compère, et c'est là que le jeune homme „fera ses premières armes; c'est donc pour dire que vos „projets de voyage n'ont pas le sens commun et que je „ne vous donnerai pas un rouge liard pour faire vos „ escapades.
„ J'écris co7tr7'ier par courrier à mon banquier à ,,Blois, de se bien garder de vous avancer un centime, ,, et j'écris aussi à mon ami Bossard, le notaire de Pont- „BrilIant, qui est une vraie gazette, de crier sur tous „les toits que, en cas de demande d'argent de votre part, „roa ne vous prête pas un sou, vu que je ne paierai ,,pas, car toute dette contractée sans l'assentiment du ,,mari est entachée de nullité, ptdsque la femme est ,yC07isidérce comme mineure. . . Ruminez bien ceci. . . j, c'est la loi . . . une mineure de trente-un ans , c'est un ,,peu mûr; mais enfin, puisque vous vous mettez eu ,,goût de batifoller comme une jeunesse, il faut vous ..brider haut et serré.
,, Je vous préviens, en outre, que je viens de donner y, des instruclions et des pouvoirs tels à mon compère „Bridou, qui, si vous aviez l'audace de faire un coup „ de tête et d'entreprendre ce voyage , en empruntant de ,, l'argent, je ne sais à qui, l'on mellrait àTinstantla y, police à von It^onsscs pour vous J'aire j'éiiitégTer de y, force le domicile conjugal, ainsi que j'en ai le droit, ,, car une femme ne peut quitter ledit toit conjugal , sans „ nutorisalion de soji maîh'e et seigneur. Vous me con- ,, naissez et savez si je reculerai devant l'accomplisse- ,,ment de ma menace. Vous avez votre lôle . . . vous „me l'avez bien prouvé. . . Eh bien! moi aussi . . . j'ai „la mienne. . .
,,Ne vous donnez pas la peine de me répondre; je ,,pars de Bourges ce soir, pour descendje dans le bas „ pays où je flaire une bonne opération; \c, revidage H \ai , , vente en morcellement des lots de terre me retien- „ dront jusques vers la mi-janvier au moins, je revien- ,,drai ensuite à la ferme pour songer à mes blés de ,,mars, et vous laver un peu soigneusement la tôte „ comme vous le méritez, ainsi qu'à Monsieur mon „fils.
,, C'est dans cetle espérance, que je me dis votre „ mari fort peu content.
„Bastien.
„P. S. Vous m'avez écrit, dans votre avant-dernière „Ictlrc, que votre précepteur était parti; si vous voulez „ remplacer cet âne par un autre, faites comme vous „ voudrez, pourvu que le précepteur {pt/isqt/e prccep- ,,fcur il y a, pendant cinq mois encore), ne me coûte
,,quc !a pâtée, le logement, et cent francs par mois ,, comme l'autre (sans blanchissage bien entendu). Je ,, devrais, pour vous punir, vous rogner le précepteur; ,,mais je n'ai qu'une parole, et vous le laisse; arrangcz- ,, vous donc comme vous voudrez, et surtout, n'oubliez „pas qu'à aucun prix je ne veux de ces cracheurs de ,, latin-là à ma table, quand j'y suis; ça me gône. ,, Quand je viendrai chez moi, ledit précepteur man- ,,gera dans sa chambre, ou à la cuisine, s'il aime la „ société.
,, Vous remettrez à niaîlre Hurbin cette lettre relative „ à mes semailles d'octobre et au curage de ma belle j, sapinière de la route, que je conserve comme la pru- ,,nelle de mes yeux; vous direz à maître Hurbin de me ,, faire savoir si mes portées de truies donnent de belles ,, espérances, car je liens à être médaillé pour l'élève ,,de mes porcs. C'est pour moi une affaire d'amour- ,, propre."
Un quart d'heure après avoir reçu la grossière épître de son mari, son seignew et maître, comme il disait plaisamment, Mme Bastien écrivait les deux lettres suivantes qui furent aussitôt portées à Pont-Brillant par un exprès.
,,A Monsieur le docteur Dufour ,,Mon bon docteur, veuillez, je vous prie, faire par- „ venir, au plus tôt, à Xantcs, la lettre ci-jointe, après ,, l'avoir lue et cachetée; vous ne devez rester étranger ,, à aucune de mes résolutions, dans la pénible et grave ,, circonstance où je me trouve.
Frédéric Baelien. I. 3
„Moo fils a passé une bonne mùl, ■ physiquement „pai'la7it. . .
,, Tâchez de me donner quelques instants aujourd' „hui ou demain. Je vous dirai ce que je n'ai pas le , , temps de \ous écrire, car j'ai hâte de faire partir cette jjlettre.
,,A bientôt, je l'espère.
,, Croyez à l'assurance de mon inaltérable amitié. ,, Marie Bastien." La lettre du docteur Dufour contenait une enveloppe non cachetée dans laquelle on lisait ces lignes : ,, Monsieur, „ J'accepte avec une profonde reconnaissance votre 5, offre généreuse.
„ L'âge et l'état moral de mon fils, les craintes que ,jm'inspire son avenir, tels sont mes titres à votre in- ,,térêt, Monsieur; et je crois qu'à vos yeux, ces titres- ,,làsont sacrés.
,, Daignez, Monsieur, mettre le comble à vos bontés, ,,en hâtant le plus possible votre arrivée ici... Vos , , prévisions au sujet de mon malheureux enfant ne sont 5, pas seulement réalisées . . . elles sont, hélas! . . enj,core dépassées. . .
,,Mon seul espoir est en vous, Monsieur, chaque 5, heure, chaque minute ... ajoute à mes angoisses. Je „suis épouvantée de ce qui peut se passer d'un moment ,, à l'autre, malgré ma sollicitude et ma surveillance in- 5,fatigables.
„ C'est vous dire. Monsieur, avec quelle impa-
,lience, avec quelle anxiété, j'attendrai votre se- , cours.
„ Soyez béni, Monsieur, pour la compassion que ,Y0us témoignez à une mère, qui ne tient à la vie que ,par son fils.
,, Marie Bastien."