CHAPITRE TROISlEiME
Mme Baslien, son flis et le docteur Dufour, après avoir traversé une superbe forêt, arrivèrent au cAafeaîf de Pont-Brillant par une large avenue d'une demi-lieue de long, bordée de deux contre-allées gazonnées et plantées, comme l'avenue principale, d'ormes gigantesques, vieux peut-être de quatre siècles; une vaste esplanade, ornée d'énormes orangers en caisse, entourée de balustres de pierre, et surélevée en terrasse, d'où l'on embrassait un immense horizon, servait de cour d'honneur au château.
Ce chef-d'œvre de l'architecture de la Renaissance, aux tourelles sculptées à jour, aux coupoles dentelées, aux dômes à flèches élancées, aux colonnades mauresques, rappelait l'ensemble grandiose et si féerique du château de Chambord.
Frédéric et sa mère n'avaient jamais vu qu'à une distance d'une lieue et demie cette masse imposante de bâtiments, tous deux s'arrêtèrent un moment au milieu de l'esplanade, frappés d'admiration, en embrassant d'un coup-d'œil ces merveilleux détails, ces innombrables
broderies de pierre dont ils ne soupçonnaient pas l'existence.
Le bon docteur, aussi triomphant que si le château lui ei'it appartenu, se frottait joyeusement les mains, s'écriant avec suffisance :
— Ce n'est rien encore ... ce ne sont là que les bagatelles de la porte. Que sera-ce donc, lorsque vous aurez pénétré dans l'intérieur de ce palais enchanté!
— Mon Dieu, mère, — disait Frédéric, — vois donc cette colonnade à ogives, à côté du grand dùrae, comme c'est léger, aérien!
— Et là-bas ces balcons de pierre, — reprenait la jeune femme, — on dirait de la dentelle ... et les sculptures des croisées du premier étage, quelle délicatesse! quelle richesse de détails!
— Je déclare, — dit le docteur avec une gravité comique, — que nous ne serons pas sortis du château avant demain, si nous perdons tant de temps à admirer les murailles.
— M. Dufour a raison, — dit Marie, eu reprenant le bras de son fils, — allons, viens. . .
— Et ces bâtiments qui ont l'air d'un autre château relié au premier par des ailes circulaires, — demanda l'adolescent au médecin, — qu'est-ce donc, Monsieur Dufour?
— Ce sont les écuries et les communs, mon garçon.
— Des écuries? . . — dit Mme Bastien , — c'est im- 'possible; vous vous méprenez, mon cher Docteur.
''' — Comment? vous n'avez pas plus de fol que cela dans votre cicérone ! — s'écria le docteur; — apprenez,
Madame, que je ne me trompe pas. . . Ce sont si bien des écuries, que lorsque h maréchal de Pont-Bnllaîit, le trisaïeul ou le quadrisaïeul du jeune marquis actuel, habitait le château, il faisait venir un régiment de cavalerie qu'il logeait tout entier, à ses frais, bûtes et gens, dans les écuries et aux communs du château, le tout pour se donner le plaisir de faire manœuvrer tous les matins, avant son déjeûner, cette cavalerie sur l'esplanade que vous voyez; il parait que ça lui ouvrait l'appétit, à ce digne seigneur:
— C'était une fantaisie digne d'un grand capitaine comme lui, — dit Marie, — car lu te souviens, Frédéric... avec quel intérêt nous lisions cet hiver ses campagnes d'Italie,
— Si je me le rappelle? je le crois bien ... — dit Frédéric; — après Charles XII, le maréchal de Pont- Brillant est mon héros favori.
En devisant ainsi , les trois visiteurs avaient traversé l'esplanade; Mme Bastien, voyant M. Dufour obliquera droite au lieu de se diriger vers la façade du château, lui dit:
— Mais , Docteur ... on doit entrer , ce me semble, dans la cour intérieure par cette porte monumentale. . .
— Certainement. . . les maîtres du château entrent par là . . . mais de pauvres diables comme nous, qui n'ont que la protection de M. le chef de cultures sont bien heureux de passer par une petite porte des communs, — répondit en riant le docteur; — il ferait beau voir que M. le suisse se donnât la peine d'ouvrir pour nous plébéiens indignes cette grille armoriée.
— Je vous demande pardon de mon ambitieuse prétention ... — dit gaîment Mme BasUcn au docteur, tandis que Frédéric, faisant de loin un salut comique du côté de la grille, disait en riant:
— Madame la grille armoriée, nous reconnaissons très-humblemcnt que vous n'êtes pas faite pour nous. . .
M. Dufour ayant sonné à une porte des communs, demanda à parler à M. Dutilleul, le chef des cultures du château ; le docteur fut introduit, et il douna son bras à Mme Bastien.
Il fallait, pour arriver à la demeure de M. Dutilleul, traverser une partie des cours des écuries. Une trentaine de chevaux de selle, de chasse ou d'attelage, appartenant au jeune marquis, étaient arri\és la veille avec ses équipages; uo grand nombre de palefreniers anglais allaient et venaient, ceux-là entrant et sortant des écuries, ceux-ci lavant des voitures armoriées, d'autres donnant à l'acier des mors et des élriers le lustre et le poli de l'argent bruni ; le tout sous la surveillance attentive de m. le chef des écuries. Anglais d'un âge mûr, ayant la tournure d'un parfait genlleman, et qui, le cigare aux lèvres, le stik à la main, présidait à ces travaux avec un flegme tout britannique.
Parfois aussi, dans des bâtiments voisins, on entendait les formidables aboiements d'une meute considérable; plus loin, en passant auprès d'une sorte de galerie souterraine qui conduisait aux cuisines, les visiteurs aperçurent huit ou dix cuisiniers et marmitons occupés à décharger deux grands fourgons remplis d'ustensiles de cuivre qu'on aurait dit destinés à la bouche de Gargantua.
Soudain le docteur s'écria, eu indiquant du geste une grande porte qui venait de rouler sur ses gonds :
— Comment, encore des chevaux qui arrivent! . . . c'est un véritable régiment ... on nous dirait revenus au temps du maréchal de Pont-Brillant. Voyez donc, ma chère Madame Bastien.
En effet, vingt-cinq chevaux d'âge et de taille différents, complètement cachés sous des camails et des couvertures aux couleurs et aux armes du marquis, les uns montés, les autres tenus en main, commencèrent de défiler sous la voûte. Leurs housses et leurs genouillères poudreuses annonçaient qu'ils venaient de faire une longue route: une calèche attelée terminait la marche. Un jeune homme d'une tournure élégante en descendit, et donna quelques ordres en anglais à l'un des conducteurs de chevaux, qui l'écouta chapeau bas. ■ ^
— Mon ami, — dit le docteur à un domestique qui passait, — ces chevaux qui viennent d'arriver sont encore à M. le Marquis?
— Oui, ce sont les chevaux de course, les poulinières et les élèves de M. le Marquis,* car il va établir ici un haras.
— Et ce Monsieur qui vient de descendre de calèche?
— C'est ftl. John Newnian, l'entraîneur de M. le marquis.
Et le domestique passa.
Mme Bastien , son fils et le docteur qui n'avaient pas idée d'un si nombreux service, regardaient avec ébahis-
sèment cette incroyable quantité de domestiques de toutes sortes.
— Eh bien! Madame Bastien! — dit en riant M. Dufour, — si l'on apprenait h ce jeune marquis que vous, comme moi et comme tant d'autres, nous avons une ou deux pauvres vieilles servantes pour tout domestique, et que nous sommes encore passablement ser\is . . . il nous rirait au nez. . .
— Mon Dieu! quel luxe! — reprit Marie, — j'en spis étourdie... C'est un monde que ce château, et puis, que de chevaux. . . J'espère qu'ici tu ne manquerais pas de modèles, Frédéric, toi qui aimes tant à dessiner les chevaux, que tu as fait jusqu'au vénérable portrait de notre pauvre vieux cheval de charrette. . .
— Ma foi, mère, — répondit Frédéric, — je croyais que personne . . . sauf le roi peut-être, n'était assez riche pour avoir un si grand nombre de domestiques et de chevaux. Mon Dieu, que de choses, quedebétes, que de gensi affectés au service ou aux plaisirs d'une seule personne!
Ces derniers mots furent prononcés par Frédéric avec un imperceptible accent d'ironie, dontMmeBastien ne s'aperçut pas, émerveillée, et il faut le dire, trèsamusée qu'elle était, par la vue d'un spectacle si nouveau pour elle; aussi ne remarqua-t-elle pas non plus qu'à deux ou trois reprises les traits de son fils se contractèrent légèrement, sous une impression pénible.
En effet, Frédéric, sans être fort observateur, avait été frappé de quelques manques d'égards auxquels le docteur et sa mère avaient été exposés au milieu de cette foule de domestiques bruyants et occupés : quelque-uns
avaient, en passant, coudoyé les visiteurs, d'autres leur avaient grossièrement coupé le passage ; plusieurs enfin, surpris de la rare beauté de Marie Baslien, l'avaient regardée avec une curiosité hardie, presque familière...Incidents auxquels la jeune femme étaitd'ailleurs restée complètement indifférente par distraction ou pair dignité.
II n'en fut pas ainsi de son fils : blessé dans sa délicate et tendre vénération filiale, par les procédés des gens du jeune marquis, il comprit bientôt que sa mère, le docteur et lui recevaient un tel accueil de par le fait seul de leur entrée au château par la porte des subalternes en se recommandant d'un des principaux domestiques.
Frédéric sentit seulement dès lors son admiration naïve pour tout ce luxe se nuancer d'une légère amertume, amertume qui avait amené son observation ironique „sur le nombre de gens et de chevaux affectés aux „ plaisirs ou au service d'une seule personne."
Mais bientôt la mobilité d'impressions naturelles à son âge, la vue des magnifiques jardins qu'il eut à traverser pour accompagner sa mère et le docteur jusqu'aux serres-chaudes , apportèrent à l'adolescent, sinon l'oubli, du moins la distraction de ces premiers ressentiments.
Le personnel des jardiniers de Pont-Brillant était non moins considérable que celui des autres services; après s'être informé auprès de plusieurs des subordonnés de Jf. le chef des cultures, qu'il n'avait pas rencontré chez lui, où se trouvait alors cet important personnage, le
docteur et ses amis rejoignirent M. Dutilleul dans la serre-chaude principale.
Cette immense rotonde \itrée, à toit conique, avait deu\ cents pieds de diamètre, sur quarante de hauteur à son point le plus culminant; cette serre gigantesque, construite en fer avec une hardiesse, une légèreté admirables, était plantée des plus beaux végétaux exotiques.
Ici, c'étaient des bananiers de toute taille et de toutes variétés, depuis les musa nains, chargés de fruits, jusqu'à des paradlsiaca qui s'élevaient à trente pieds, et dont les feuilles avaient plus de trois mètres de longueur; plus loin les verts éventails des dattiers et des lataniers se mêlaient aux liges élancées des cannes à sucre et des bambous, tandis que, dans l'eau limpide d'un bassin de marbre, situé au milieu delà serre, se réfléchissaient les plus belles plantes aquatiques : arums de l'Inde aux feuilles énormes et rondes comme des boucliers, cypints aux ondoyants panaches, lotus du Nil aux grandes fleurs bleu d'azur dont le parfum est si enivrant.
C'était un merveilleux mélange de végétation de toutes formes, de toute grandeur, de toutes nuances, depuis le vert pâle et marbre des bégonias jusqu'aux rayures tour-à-tour tendres et foncées des marantha, feuilles admirables, velours vert en dessus, satin pourpré en dessous; ici les grands /c«s noirâtres et charnus contrastaient avec les fougères du Cap, au feuillage si délicat, aux rameaux si déliés, que l'on dirait des brins de soie violette supportant une dentelle verte ; là le strélizia, dont la fleur ressemble à un oiseau
aux ailes d'orange et à l'aigrelte bleu-lapis, luttait de richesse et d'éclat avec l'asù-apea, h l'énorme pompon cerise, picoté de jaune d'or; enfin, dans quelques endroits, les immenses feuilles des bananiers, formant une voûte de verdure naturelle aux souples et transparents arceaux, cachaient si complètement le vitrage de la rotonde, que l'on aurait pu se croire transporté sur la terre tropicale.
A l'aspect de cette merveilleuse végétation, Marie Bastien et Frédéric échangeaient à chaque instant des exclamations de surprise et d'admiration.
— Dis, Frédéric, quel bonheur de voir, de toucher, enfin, ces bananiers, ces dattiers, dont nous avons lu tant de fois la description dans les livres des voyageurs! . . — s'écriait Marie.
— Mère . . . mère ... — disait à son tour Frédéric, en montrant à Mme Bastien un arbuste aux feuilles dentelées et d'un vert d'émeraude, — voici le cajier. .. et là, cette belle plante aux feuilles si épaisses, qui grin;pe le long de cette colonne . . . c'est la vanille.
• — Frédéric, . . . vois donc ces immenses feuilles de latanier, . . . comme l'on comprend bien que, dans l'Inde, cinq ou six feuilles suffisent pour couvrir une cabane !
— Mère, . . regarde donc, voilà ces jolies grenadilles dont parle le capitaine Cook. . . Je les ai tout de suite reconnues à leurs fleurs: on dirait de petites corbeilles de porcelaine à jour, ... et nous qui accusions ce pauvre capitaine de s'amuser à inventer des fleurs impossibles! . .
■ — Mon Dieu! Monsieur, — dit Marie Bastien au
chef des cultures, — iM. de Pont-Brillant, lorsqu'il est ici, ne doit pas quitter ce jardin enchanté.
— M. le Marquis est comme feu M. le Marquis, son père, — répondit le jardinier en soupirant, — il n'est pas amateur; il préfère le chenil et l'écurie. . .
Mme Bastien et son fils se regardèrent stupéfaits.
— Mais alors. Monsieur, — reprit ingénument la jeune femme, — pourquoi donc avoir ces magnifiques serres?
— Parce qu'il n'y a pas de véritable château sans serres-chaudes, Madame, — répondit fièrement M. le chef des cultures, — c'est un luxe qu'un véritable grand-seigneur se doit à soi-même.
— Ce que c'est pourtant que le respect humain, — dit tout bas Marie à son fils, avec un sourire doucement railleur. — Tu vois, Frédéric, la dignité de soi-même vous oblige à posséder ces merveilles. — Puis elle ajouta à l'oreille de son fils: — Dis donc, mon ange, dans l'hiver, quand les jours sont si courts ... et qu'il neige, quelles heures délicieuses l'on passerait ici à narguer les frimas! . .
11 fallut que le docteur vînt arracher la jeune mère et son fils à leur admiration inassouvie.
— Ma chère Madame Bastien, nous en aurions pour deux jours seulement dans cette serre, si vous voulez tout voir en détail.
— C'est vrai , mon bon Docteur . . . c'est vrai ... — répondit Mme Bastien, — allons ... — ajouta-t-elle en souriant et soupirant de regret, — quittons les tropiques ... et allons dans une autre partie du monde sans
doute. . . car, ainsi que vous le disiez, Monsieur Dofour, c'est ici le pays des prodiges. . .
— Vous croyez plaisanter? ... eh bien ! si vous êtes sage, — dit eu souriant le docteur, — je vous conduirai tout-à-l'heure en Chine. . .
— En Chine?... mon bon Docteur, est-ce possible?
— Certainement, et s'il nous reste un quart d'heure, ma foi! nous ferons ensuite une petite pointe . . . jusqu'en Suisse. . .
— Aussi en Suisse? — s'écria Frédéric.
— En pleine Suisse. . . Mais avant, nous visiterons le château^ et là ce sera bien autre chose !
— Quoi donc encore? Docteur.
— Oh ! là ce ne seront plus des pays divers que nous parcourrons, mais les âges . . . depuis l'ère gothique j'usqu'au siècle de Louis XV. . . et le tout. . . en une heure au plus.
— Je vous crois. Docteur; je suis décidée à ne plus m'étonner de rien, — répondit Mme Bastien, ■ — car nous sommes ici dans le pays des fées. Viens-tu, Frédéric?
El les visiteurs suivirent M. le chef des cultures qui, avec une certaine suffisance narquoise, souriait à part soi de l'élonneraent bourgeois des amis de M. Dufour.
Un moment distrait de ses premiers ressentiments par l'aspect saisissant de la serre-chaude, Frédéric suivit sa mère d'un pas moins allègre que de coutume: il
éprouvait un serrement de cœur singulier, en pensant à la dédaigneuse inditTérence du jeune marquis de Pont- Brillant pour ces merveilles qui eussent fait la joie, les délices, rattachante occupation de tant de personnes, dignes d'apprécier et d'aimer ces trésors de la nature, réunis à tant de frais.