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CHAPITRE QUATRIÈME

Resté seul avec Mme Baslien, David garda quelques moments le silence, comme pour se recueillir, puis il dit à la jeune femme d'une voix pénétrée :

— Madame, veuillez voir en moi un médecin, qui se voue à une cure peut-être très-difficile . . . mais, nullement désespérée. . . J'attends de votre confiance un récit détaillé de tous les événements, des plus puérils aux plus importants, qui ont eu lieu depuis que vous avez remarqué dans le caractère de Frédéric ce changement qui vous désole. . . Notre ami, le docteur Dufour, m'a déjà donné quelques renseignements ; mais ce que vous pouvez m'apprendre. Madame, ra'éclairéra sans doute davantage.

Ce récit, que Marie fit avec sa sincérité habituelle, touchait à sa fin, lorsque le docteur Dufour rentra.

— Eh bien! .. et Frédéric? — demanda vivement la jeune femme.

— En sortant d'ici, — répondit le médecin, — il a gagné la futaie. , . Je l'ai suÎTi; il m'a parlé peu, mais avec une douceur mêlée d'abattetneut; puis, après

Frédéric Baslien. II. 4

plusieurs tours de promenade, il est rentré chez lui; comme il ne peut en sortir sans être vu de Marguerite, elle viendrait vous prévenir. Du reste, voici bientôt la nuit, aussi faut-il que je retourne à Pont-Brillant. Allons, ma chère Madame Bastien . . . courage ... je

vous laisse le plus sûr le meilleur des auxiliaires,

— puis, s'adressant à David: — adieu, Henri, il n'y aurait pas de justice au ciel si ton dévoûmént n'était récompensé pur le succès, et il faut qu'elle existe, cette justice, pour que les mères, comme Mme Bastien, finissent par ôtre aussi heureuses qu'elles le méritent. . .

Restée seul avec David, Marie acheva son récit, mais lorsqu'-îlle en vint à l'aveu de la scène de la forêt, elle hésita, pâlit, et son trouble devint si visible, que David lui dit avec intérêt:

— Mon Dieu ! Madame . . . qu'avez-vous ? . . . Cette émotion ... ces larmes à peine contenues ? . . .

— Ail! Monsieur ... je serais indigne de votre généreux appui, si je vous dissimulais une partie de la vérité ... si terrible qu'elle soit!

— Que voulez-vous dire ? Madame.

— Eh bien! Monsieur, — murmura Mme Bastien les yeux baissés et comme anéantie par celte effrayante confidence, — Frédéric, saisi d'un accès de fièvre chaude ... de délire, que sais-je! ... car ... il n'avait plus la tête à lui, est allé ... le soir. . .

— 'Le soir?

— Dans la forêt . . . voisine-

Et Mme Bastien s'interrompant encore toute frémissante, David répéta:

— Dans la forêt . . . voisine ?

— Oui, — reprit MmeBastien d'une voix tremblante, entrecoupée. — Oui . . . dans la forêt . . . s'embusquer , . . pour tirer sur M. de Pont-Brillant. . .

— Un meurtre! — s'écria David en pâlissant et se levant par un mouvement involontaire, — un meurtre!

— Grâce, Monsieur, — dit Marie, en étendant vers David ses mains suppliantes, — grâce pour mon fils, c'était du délire. . .

— A seize ans ! ! — murmura David.

— Oh! ne l'abandonnez pas, — s'écria la jeune femme avec un accent déchirant, car elle craignait que cette révélation ne fît renoncer David à son œuvre généreuse; — hélas! Monsieur, plus mon malheur est grand, plus il est désespéré, plus il doit vous faire pitié... Oh! encore une fois, je vous en supplie à mains jointes, n'abandonnez pas mon fils . . . mon dernier espoir est en vous ! que deviendrais-je ? que deviendrait-il ? et puis, voyez-vous? j'en suis sûre, il n'avait pas la tête à lui . . . c'était du délire, c'était de la folie !

La première stupeur passée, David resta pensif pendant quelques instants, puis il reprit:

— Rassurez-vous, Madame, loin de décourager mon dévoûment, les difficultés le stimuleront encore; mais, ne vous abusez pas . . . Frédéric . . . avait toute sa raison ... tôt ou tard, la vengeance devait être la conséquence de sa haine.

— Oh! mon Dieu . . . mon Dieu! . . . non . . . non, je ne puis croire. . .

— Croyez ... au contraire . . . Madame . . . que

Frédéric a agi avec toute sa raison; celte conviction, loin de vous alarmer, doit plutôt vous rassurer. . .

— Me rassurer?

— Sans doute . . . qu'attendre d'un insensé? quels moyens d'action a-t-on sur lui ? Aucun . . . tandis qu'un esprit sain . . . dans ses plus redoutables emportements, peut encore être accessible à l'influence de certains sentiments. . .

— Ah ! Monsieur ... je vous crois . . . Hélas ! dans le malheur, on s'abandonne à la plus faible espérance. . .

— Et puis, enfin ... Madame, la haine de Frédéric a atteint son paroxysme ; et si nous savons toute l'étendue du mal, nous savons aussi qu'il ne peut faire de nouveaux progrès. . .

— Hélas! Monsieur, quel a pu être le point de départ ... le germe de cette horrible pensée? . . . par quel mystérieux enchaînement Frédéric, autrefois si bon, si généreux, a-t-il été conduit à cette effrayante résolution?

— Là, Madame, est toujours le mystère, et conséquemment le danger;, car votre récit des événements passés ne m'a apporté à ce sujet aucune nouvelle lumière . . . nous voyons des effets dont la cause nous échappe; mais, une fois le motif de la haine de Frédéric connu, ce qui nous semble à cette heure à la fois effrayant et plein de ténèbres, prendra peut-être un autre aspect à nos yeux. . . C'est donc h pénétrer ce secret que j'appliquerai tous mes soins.

— Hélas! Madame, — dit David, — je ne veux ni

vous décourager, ni vous donner de fol espoir . . . j'étudierai . . . j'observerai ... je tenterai. . .

Puis remarquant rabattement qui, chez la jeune femme, succédait à un élan d'espérance involontaire, il ajouta d'une voix émue :

— Allons, Madame, courage, courage . . . attendez tout de votre affection pour votre fils et de mon dévoûment à l'œuvre que vous me permettez d'entreprendre. . . Bien des chances sont pour nous, l'âge encore si tendre de Frédéric ... ses antécédents . . . votre sollicitude, ma vigilance de tous les instants. . . Mon Dieu! que serait-ce donc, si, comme tant d'autres malheureux, il était abandonné sans appui tutélàire à tous les hasards de l'ignorance, de l'isolement et de la misère . . . ces trois fléaux qui seuls font tant de coupables ? . .

MmeBaslien, frémissant à cette pensée, s'écria:

— Ah! vous avez raison, Monsieur, mes larmes, mon désespoir sont presque un outrage à des malheurs mille fois plus cruels que le mien, car il est des mères qui meurent en laissant leur enfant en proie à ces fléaux qui, comme vous dites, font seuls tant de coupables.

— Et vous. Madame, pleine de courage et d'énergie, vous veillez à chaque instant sur voire fils ... et ce flls est rempli d'intelligence et de cœur.

— Oui ... il était ainsi. . .

— Ce qu'il y a en lui de généreux et d'élevé, est passagèrement paralysé . . . soit. Mais lors de la cruelle maladie dont notre ami l'a sauvé, vous- avez aussi vu votre enfant pâle, abattu, mourant... Quelques semaines après, cependant, il se relevait plus que jamais

brillant de jeunesse, de force et de beauté; pourquoi cette nouvelle maladie, à la fois morale et physique, n'aurait-elle pas une issue aussi heureuse que la première? Qui vous dit qu'après avoir été éprouvé, épuré, par une lutte terrible, Frédéric un jour ne justifiera pas ... et même ne dépassera pas vos premières espérances ?

Il y avait tant de conviction, tant de dévoûmenl dans l'accent de David ... on lisait sur sa figure mâle et expressive un intérêt si sincère, si tendre pour Frédéric, une volonté à la fois si réfléchie, 'si résolue de sauver cet enfant, que Madame Bastien sentit de nouveau son cœur se détendre un peu sous l'influence d'un vague espoir.

Alors, aussi, dans sa reconnaissance de ce soulagement inattendu, plus que jamais elle admira la générosité de David, et, par un retour involontaire sur la brutale défiance de M. Bastien, la jeune femme se dit avec amertume que, sans les sentiments de pitié qu'elle et son fils avaient inspirés à un étranger, elle eût été, par l'avarice et l'inintelligence de son mari, dépourvue de tout moyen d'action pour sauver son enfant, puisqu'elle n'aurait pu môme le faire voyager, seule chance de guérison qui lui restât.

S'adressant alors à David,. avec une profonde émotion :

— Tous les remercîments . . . que je pourrais vous adresser. Monsieur, seraient. . .

David ne la laissa pas achever.

— Des remercîments . . . vous ne m'en devez pas. Madame . . . notre ami vous a lu ma lettre ; je vous dirai

donc encore que, dans l'œuvre que je vais tâcher d'accomplir ... je trouve à la fois une distraction à de cruels chagrins et une sorte de pieux hommage rendue la mémoire d'un frère . . . pauvre enfant . . . toujours regretté. . .

— Jen insisterai pas, Monsieur... D'ailleurs, mes paroles vous peindraient mal ce que je ressens ... un mot seulement sur une question qu'il m'est pénible d'aborder, — ajouta Mme Bastien en baissant les yeux et en rougissant d'avance. — Je vous demande pardon d'avance de l'existence modeste . . . presque pauvre que vous trouverez ici, et je. . .

— Permettez-moi de vous interrompre. Madame, — reprit David en souriant, — j'ai beaucoup voyagé. . . Souvent ces voyages se sont accomplis dans des circonstances difficiles ... et rudes . . . j'ai donc été un peu marin et un peu soldat, c'est vous dire la simplicité de mes habitudes.

— Ce n'est pas tout, Monsieur, — reprit Mme Baslien avec un embarras croissant, — presque toujours je vis seule. . . Les occupations .... le genre d'affaires de mon mari le retiennent souvent loin de chez lui . . . mais quelquefois il revient passer plusieurs jours ici ... et. . .

— Permettez-moi, Madame, de vous interrompre encore une fois, — dit David, touché de l'embarras de Mme Bastien, et allant pour ainsi dire au-devant de ce qu'elle hésitait à lui apprendre.

— J'ai eu, par notre ami commun, quelques renseignements sur les habitudes de M. Bastien . . . vous me trouverez donc. Madame, toujours empressé de faire

tout au monde, pour que ma présence ici ne blesse en rien les habitudes, les idées, les préjugés mêmes de M. Bastien. ... Je chercherai avant tout à me faire tolérer, et à mériter, sinon son affection, du moins son indifférence , . . . car, il me serait pénible .... une fois mon œuvre entreprise . . . peut-être avec succès ... de la voir brusquement interrompue. . . En un mot, Madame, comme je ne puis rester ici contre le gré de M. Bastien . . . rien ne me coûtera pour me faire tolérer par lui, et de ces concessions, . . . quelles qu'elles soient, . . ma dignité n'aura, je vous l'assure, rien à souffrir, vous comprenez pourquoi . . . n'est-ce pas ?

— Oui . . . oui . . . Monsieur ... je le comprends, — dit vivement Mme Bastien soulagée d'un poids cruel.

La délicatesse des procédés de David fit sur Marie une nouvelle et profonde impression; elle n'en doutait pas , le docteur Dufour avait prévenu son ami de l'habituelle grossièreté de M. Bastien, et l'homme généreux qui se vouait au salut de Frédéric avec un dévoiàmentsi désintéressé, se résignait d'avance à des désagréments certains, à des humiliations peut-être, lorsque l'indépendance de sa position, l'élévation de son caractère, le mettaient au-dessus d'une situation subalterne et pénible.

— Ah! Monsieur, — dit la jeune femme à David, en attachant sur lui ses grands yeux, oii brillaient des pleurs d'attendrissement, — si les belles âmes ont le ressentiment du bien qu'elles font . . . comme vous devez être heureux en ce moment! . .

Ces simples paroles, prononcées avec une expression de gratitude ineffable par Mme Bastien, pendant que

de douces larmes coulaient sur son pâle et adorable visage, touchèrent si profondément David, que ses yeux aussi devinrent humides, son cœur battit violemment, et il garda quelques moments le silence. . .

Ce silence, Marie le rompit la première en disant: — Maintenant, Monsieur David, voulez-vous m'accompagner . . . afin que je vous fasse connaître la chambre que vous voulez bien accepter ici ?

David s'inclina et suivit la jeune femme.

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