CHAPITRE CINQUIEME
La nuit était à peu près venue.
Mme Bastion prit une lumière et, passant dans la petite salle à manger, où Marguerite s'occupait de dresser le couvert pour le modeste repas du soir, elle lui dit:
— Frédéric ... est toujours dans sa chambre, n'estce pas ?
— Oui, Madame, sans cela je serais venue vous avertir . . . mais il n'est pas sorti de la maison, car je l'aurais vu passer par ici.
Mme Bastien conduisitDavid à l'étage mansardé pratiqué dans le grenier qui s'étendait au-dessus du rez-dechaussée.
Cet étage se composait de trois chambres: l'une occupée par Marguerite, l'autre par le charretier, la troisième était destinée au précepteur.
Telle avait été l'inexorable volonté de M. Bastien.
En vain sa femme lui avait représenté l'inconvenance de loger ainsi un instituteur, ajoutant qu'à peu de frais l'on pouvait disposer en logement décent une sorte de
remise abandonnée, faisant suite au rez-de chaussée; M. Bastien s'était formellement opposé à cette mesure, déclarant de plus que si, en son absence, sa femme passait outre , il le saurait et reviendrait à l'instant procéder lui-même au déménagement du cracheuv de latin, ainsi qu'il disait, et le renverrait à la mansarde dont il devait se contenter,
Mme Bastien savait son mari capable d'exécuter sa menace; aussi, pour épargner une si pénible avanie au précepteur qu'elle avait choisi, elle dut se résigner à voir cet homme honorable occuper un logement peu en rapport avec l'importance de ses fonctions.
Si la jeune femme avait pris à cœur ce qu'elle considérait déjà comme une injure faite à la dignité du premier précepteur de son iils, que l'on juge de ce qu'elle éprouva, lorsqu'il s'agit de David, dont le noble désintéressement méritait tant d'égards.
Ce fut <lonc avec une pénible confusion que Marie ouvrit la porte de la chambre mansardée dont elle avait tâché de parer de son mieux la triste et froide nudité. Un petit cornet de procelaine bleue et blanche, placé sur la table de travail en bois noirci, renfermait un bouquet de chrysanthèmes et de roses du Bengale, paies et dernières fleurs de l'automne; le sol carrelé luisait de propreté, et les blancs rideaux de la mansarde étaient relevés par un nœud de ruban; on reconnaissait enOn, dans les moindres détails de cet aménagement, le désir d'eu faire oublier la pauvreté à force de soins, de bonne grâce et de bon vouloir.
— C'est à regret. Monsieur ... je vous assure . . . que je suis forcée de vous offrir cette chambre, — dit
timidement Mme Bastien, — mais ... la fâcheuse irapossibilité où je suis de mettre à votre disposition un logement plus convenable, sera mon excuse. . .
David jeta les yeux autour de lui, ne put retenir un léger mouvement de surprise, et, après un silence de quelques instants, il dit à Mme Bastien, avec un sourire mélancolique:
— Tout ce que je puis vous répondre. Madame, c'est que, par un singulier hasard, celte chambre ressemble beaucoup à celle que j'occupais chez mon père . . . dans ma première jeunesse ... et c'est toujours avec plaisir que je me rappelle un passé que tant de doux souvenirs me rendent cher.
David, qui disait vrai, se tut et jeta de nouveau autour de lui un regard attendri.
Bien de moins extraordinaire que cette similitude de deux chambres de garçon, toujours à peu près pareilles dès qu'elles sont mansardées; aussi presque heureuse de ce rapprochement et de la visible émotion qui se lisait sur les traits du précepteur, Marie espéra que, grâce aux souvenirs heureux que cette pauvre demeure semblait rappeler à son nouvel hôte, elle lui paraîtrait plus tolérable.
En descendant des mansardes, Mme Bastien et David trouvèrent le repas servi.
— Je crains bien , — dit Marie , — que Frédéric ne refuse de se mettre à table ce soir; excusez-moi, je vous prie. Monsieur, je vais aller le trouver.
David s'inclina, Mme Bastien courut à la chambre de son fils; il se promenait lentement d'uu air rêveur.
— Mon enfant, lui dit-elle, le souper est ser\i, \euxlu venir?
— Merci, ma mère ... je n'ai pas faim . . . tout-àl'heure je me coucherai. . .
— Tu ne souffres pas ?
— Non, ma mère . . . mais je me sens fatigué . . . j'ai surtout besoin de repos. . .
— Mon enfant, . . j'espère que tu rédéchiras à ce que tes paroles de tantôt auraient eu de pénible pour M. David, s'il ne ressentait pas déjà pour toi le plus tendre intérêt ... et s'il n'était pas certain, comme il te l'a dit, de te faire revenir d'injustes préventions à force de soins, débouté. Il sera pour toi, non pas un maître. .. mais un ami ... je dirais un frère, sans la disproportion, de vos âges. • . Demain matin, tu le verras, et tu auras, n'est-ce pas ? pour lui . . . les égards que commande sa bienveillance pour toi ?
Frédéric ne répondit rien , sa lèvre se contracta légèrement, et il baissa la tête ... il semblait, depuis l'arrivée de sa mère, éviter ses regards.
Mme Bastien avait une profonde habitude de la physionomie de son fils, elle comprit qu'il était décidé à garder un silence obstiné, elle n'insista pas, et rejoignit David.
Après un souper frugal, Mme Bastien alla s'informer de son fils; il paraissait calme. Elle vint retrouver David dans la salle d'étude qui servait de salon.
Au dehors, l'on n'entendait que les sifflements du vent d'automne; dans la maison, le silence était profond ; le foyer pétillait et reflétait ses lueurs sur le carrelage d'un rouge brillant, tandis qu'une lampe à abat-
jour jetait une lumière à demi voilée dans l'appartement où Marie était seule avec David.
Celui-ci j voulant distraire la jeune femme de ses pénibles pensées, tout en l'occupant de son fils, la pria de lui faire voir les cahiers d'étude, les traductions de Frédéric, ainsi que plusieurs récits d'imagination, et quelques essais de poésie composés par lui alors qu'il faisait encore l'orgueil et la joie de sa mère.
David espérait trouver au milieu de ces pages écrites par l'adolescent, et auxquelles Mme Bastien avait plusieurs fois fait allusion pendant le souper, une pensée, une phrase, un mot, qui contiendrait peut-être le germe des funestes idées dont ce malheureux enfant semblait obsédé.
Marie, penchée et accoudée sur la table, pendant que David, assis, examinait, dans un silence attentif, les travaux de Frédéric, attachait un regard d'une curiosité inquiète sur le précepteur interrogeant sa physionomie, afin de tâcher de deviner à l'avance s'il était satisfait de ce qu'il lisait alors. (Un récit composé par Frédéric, sur un sujet donné par sa mère.)
D'abord, la jeune femme douta du succès, les traits de David restèrent graves, réfléchis; mais soudain il sourit doucement, et ce sourire fut suivi de plusieurs mouvements de tôte vivement approbatifs ; deux ou trois fois môme il dit à demi-voix :
— Bien. . . . très-bien. . .
Puis soudain il parut mécontent, froissa légèrement, d'une main impatiente, un des feuillets du manuscrit, ses traits redevinrent impassibles, et il poursuivit sa lecture.
La figure de Marie reflétait pour ainsi dire chacune des nuances de la physionomie de David, qu'elle ne quittait pas des yeux. Souriante, orgueilleuse, lorsqu'il souriait de contentement, triste, inquiète, lorsqu'il ne semblait pas satisfait.
Mais bientôt et pour la première fois depuis un long temps, l'heureuse mère, oubliant un moment ses chagrins, n'eut plus qu'à se réjouir du triomphe de Frédéric: les marques d'approbation de David redevinrent fréquentes; intéressé, entraîné par ce qu'il lisait, il semblait ressentir un contentement tout personnel, et plusieurs fois il se dit d'une voix attendrie :
— Cher enfant . . . c'est généreux . . . c'est élevé . . . plein d'élan et de cœur. . . Et cela encore. . . Oh! du cœur, toujours du cœur. . .
En disant ces derniers mots, David portasaraainà ses yeux légèrement humides, et continua sa lecture sans plus songer à la présence de Mme Bastien.
Marie n'avait perdu ni un mot ni une inflexion de voix, ni un geste. Elle ressentit le contre-coup de la douce émotion qui se peignit alors sur le mâle et expressif visage de David.
Alors seulement, se rendant compte des traits de son hôte, qu'elle avait jusqu'alors vu, pour ainsi dire, sans le regarde?', Marie le trouva, sinon régulièrement beau, du moins d'une physionomie attrayante, affectueuse et résolue; elle fut surtout frappée de l'expression douce, pensive et pénétrante de ses grands yeux bruns. Elle ne pouvait isoler son fils d'aucune de ses pensées, de ses remarques; ainsi, observant que, comme Frédéric, David avait des mains charmantes, parfaitement soi-
gnées, et qu'il était mis avec une élégante simplicité, elle se félicita doublement d'avoir habitué sou fils à ces soins personnels, que tant de gens dédaignent comme puérils ou affectés, et qu'elle regardait au contraire comme une conséquence de la dignité naturelle et du respect de soi. Ces réflexions de Marie, quoique longues à décrire, furent pour ainsi dire instantanées chez elle, et faites tout en continuant d'épier d'un regard attentif les moindres mouvements de la physionomie de son h6te qui, de plus en plus intéressé par la lecture de l'écrit de Frédéric, s'écria soudain :
— Non . . . non, il est impossible que celui qui a écrit ces lignes, d'une élévation, je dirais presque naïve . . . tant elle semble naturelle et familière à son esprit, n'écoute pas, tôt ou tard, la voix de la raison et du cœur. . . Et ces pages. Madame, ont-elles été écrites long-temps avant l'époque où vous avez observé les premiers changements dans le caractère de Frédéric 1
Mme Bastien se recueillit un instant et répondit : — Autant que je puis me le rappeler, ceci doit avoir été écrit avant une excursion que nous avons faite au château de Pont-Brillant vers la fin de juin. . . Et ce n'est que dans les premiers jours du mois d'août que Frédéric a commencé à nie donner des inquiétudes à ce sujet.
Après un moment de réflexion, David reprit:
— Et depuis que vous avez observé un changement si notahle dans le caractère de Frédéric . . . a-t-il écrit quelque chose . . . d'imagination? cela pourrait nous
aider . . . car dans ces lignes sa pensée secrète s'est peut-être trahie à son insir.
— Votre remarque est très-juste, Monsieur, — reprit MmeBastien, frapp(5e d'un souvenir soudain, et, prenant un des cahiers de son lils qu'elle montra à David, elle lui dit:
— Plusieurs feuillets manquent à cet endroit, ainsi que vous le voyez. . . J'ai demandé la cause de cette lacération à Frédéric, il m'a répondu qut, mécontent de ce qu'il venait d'écrire, il n'avait pas voulu me le laisser lire. . . Cela se passait alors qu'il commençait à ra'iuquiéler sérieusement. . .
-r- Et parmi les pages qui restent, vous n'avez. Madame, remarqué rien de significatif?
— Ainsi que vous allez le voir. Monsieur . . . depuis celte époque Frédéric n'a presque rien écrit; son aversion de tout travail devenait de plus en plus profonde. ». En vain . . . ainsi que j'avais coutume de le faire, je lui indiquais plusieurs sujets, soit historiques, soit de pure invention ... il essayait d'écrire quelques lignes . . . puis, saisi d'un accablement invincible ... il laissait tomber sa plume, cachait son visage entre ses mains ... et demeurait ainsi . . . des heures entières . . . sourd à toutes mes questions ... à toutes mes prières.
Pendant que Mme Bastien parlait ainsi, David avait attentivement parcouru les fragments de récits qu'elle venait de lui communiquer.
— Cela est étrange, — dit-il au bout de quelques instants, — dans ces lignes incohérentes écrites comme au hasard, tout sentiment . . . toute élévation ont dis-
Frédéric Bastien II. 5
paru ... le style même se ressent de cette funeste disposition; on dirait qu'un voile s'est étendu sur l'esprit de ce malheureux enfant ; ... la lassitude . . l'ennui . . . que lui causait sans doute le travail, se révèle à chaque instant. . . . Mais voici quelques mots qui semblent effacés avec soin ... — ajouta David en tâchant de déchiffrer ce que cachaient les ratures.
Marie se rapprocha de son hôte, voulant l'aider des connaissances qu'elle avait de l'écriture de son flls, et, toujours debout, elle se pencha sur la table, une main appuyée sur le dossier de la chaise de David, afin de mieux voir les lignes raturées. Dans ce mouvement si naturel, David sentit son bras effleuré par la rondeur élastique du bras charmant de Mme Bastien.
Cette pression involontaire fut si légère, si instantanée, que Marie ne s'en aperçut même pas.
David éprouva un frisson soudain, électrique: mais, doué d'une grande puissance sur lui-même, il resta impassible, quoiqu'il songeât pour la première fois, depuis l'acconiplissement de sa généreuse résolution , que la femme avec laquelle il devait désormais vivre d'une vie commune, intime, solitaire, était jeune, d'une beauté adorable, qu'elle réunissait les plus admirables qualités du cœur, et était enfin cette vierge-mère dont le docteur Dufour lui avait raconté la vie si vaillante et si résignée. . .
Bien que rapide, profonde et remplie d'une certaine angoisse, cette impression ne se trahit en rien chez David, et, avec l'aide de Marie, il continua
de déchiffrer les mois soigneusement raturés par Frédéric.
Après une étude patiente, la jeune femme et son hôte parvinrent à déchiffrer, en différents endroits du manuscrit, plusieurs mots qui ne se rattachaient en rien aux phrases dont ils étaient suivis ou précédés. . . Évidemment, ils avaient été tracés presque involontairement, et sous l'influence des pensées dont l'adolescent était obsédé. Ainsi, ';^on lisait sur un feuillet ce lambeau de phrase:
Pour les créatures destinées à ramper toujours dans ime humilianle obscurité, c'est de ne pouvoir . . . et . . . arracher. . .
Deux ou trois mots du commencement et la fin de la phrase était absolument indéchiffrables.
Plus loin, sur une page, on voyait ces deux seuls mots légèrement biffés, comme s'ils eussent été suffisamment défendus contre toute interprétation par leur laconisme:
— Pourquoi ?
— De quel droit ?
Enfin, celte phrase, la moins incomplète, avait été non moins péniblement déchiffrée par David et par la jeune femme:
de toi . . . grande et sainte révolution . . . les
faibles . . . sont devenus les forts; la vengeance tardive est arrivée . . . alors . . . teivible . . . mais . . . beau dans sa. . .
Au moment oîi David répétait une seconde fois et lentement ces mots comme pour chercher à deviner leur secrète signification, minuit sonna.
— Minuit, — dit Mme Bastien, avec surprise, — déjà minuit?
David, craignant d'être indiscret, se leva, prit le cahier, et dit à la jeune femme :
— Permettez-moi, Madame, d'emporter ces pages ... ce que nous venons de déchiffrer est bien vague, bien incomplet ... il n'importe, souvent on est mis sur la voie de la vérité, par la trace la plus imperceptible ... je vais méditer sur tout ceci, et peut-être y trouverai-je un germe que mes entreliens avec Frédéric développeront plus tard.
— A demain donc. Monsieur David, — dit tristement Marie, en sentant de nouveau le poids des appréhensions dont eile avait été distraite pendant la soirée, sans cesser pour cela de s'occuper de Frédéric, — j'accepte toutes les espérances que vous m'avez données, j'en ai tant besoin . . . demain sera pour nous un jour de grande épreuve, car c'est demain qu'aura lieu votre premier entretien avec mon fils.
— Dans cet entretien, je me guiderai sur l'inspiration du moment, sur la disposition d'esprit de Frédéric . . . peut-être aussi d'après le résultat de mes réflexions de cette nuit, au sujet de ces quelques lignes.
— A demain donc. Monsieur David.
— A demain. Madame.
Quelques instants après, pensif et rêveur, David se renfermait dans sa petite chambre, située au-dessus de celle de la jeune femme.