CHAPITRE SIXIEME
Dès que le remords du crime qu'il a\ait voulu comincllre cul, à la voix de sa mère, péndtré dans l'ame de Fr(5d(?ric, il fut obs(?d<5 sans relâche par ce remords. Quoiqu'il eût assez conscience de l'horreur de sa tentative homicide, pour ôlre incapable de la récidiver, il était loin d'ôtre gudri de sa haineuse en>ie. Ces ressentiments, n'ayant plus d'issue au dehors par l'excitation, par l'espoir de la vengeance, n'en devenaient que plus acres, que plus corrosifs, en stagnant désormais au fond de ce cœur qu'ils rongeaient lentement.
Aussi, après la première nuit qui suivit l'arrivée de David à la ferme, nuit passée tout entière dans une méditation désespérante cl désespérée, Frédéric avait subi une nouvelle transformation qui devait déconcerter la sagacité de sa mère et la pénétration de David.
Tous deux furent frappés d'un changement qui se manifestait jusque dans la physionomie de l'adolescent ; elle n'était plus sardonique, altière et farouche, elle était confuse, abattue; son regard ne défiait plus le
regard par sa sauvage audace; toujours raorne, abaisse^, il semblait au contraire fuir tous les yeux.
Mme Bastien et David s'attendaient à une" nouvelle explosion de violence, lors de la seconde entrevue de Frédéric avec son nouveau précepteur: ... il n'en fut rien.
L'adolescent se montra humble et docile; mais toutes les avances cordiales, toutes les familiarités affectueuses de David échouèrent devant la muette concentralion de ce malheureux enfant. . .
David essaya de l'interroger sur ses études, il répondit tantôt avec précision, tantôt d'une manière diffuse et involontairement préoccupée; mais, à toutes les questions, à toutes les insinuations faites en dehors de ses travaux, il resta silencieux, impassible.
Marie proposa une promenade avec David , Frédéric accepta.
Durant cette longue excursion, le nouveau précepteur, dont les connaissances étaient aussi nombreuses que variées, tâcha de s'emparer de l'attention de Frédéric, par des observations remplies d'intérêt et de grandeur sur plusieurs phénomènes de la nature: tantôt un silex, un morceau de roche servaient de point de départ aux considérations les plus curieuses sur les différents âges du globe, et sur la transformation successive de ses habitants ; 'antôt l'admirable régularité géométrique du travail d'un insecte, ses mœurs, ses instincts, deyenaient le sujet d'une conversation des plus attrayantes; tantôt enfin, à propos d'une ruine très-ancienne, située dans les environs de la ferme, David racontait à Frédéric quelques faits relatifs aux habitudes guerrières et
aventureuses du moyen-âge, ou lui citait quelques légendes d'une naïveté charmante. . . L'adolescent écoutait poliment, répondait par monosyllabes, mais conservait son masque glacé. . .
Au retour de la promenade, Frédéric prit un livre, lut jusqu'au dîner, et, peu de temps après le repas, demanda à sa mère la permission de se retirer.
Restés seuls, David et Marie échangèrent un regard d'une tristesse profonde; ils comprenaient le néant de celte première journée.
— Rien n'a pu vibrer en lui, — dit David en réfléchissant, — rien. Il m'a été impossible de le captiver un instant, afin de l'attirer peu-à-peu, à son insu, dans la sphère d'idées où je voulais le conduire.
— Tandis qu'autrefois. Monsieur David, vous l'eussiez vu ravi, émerveillé, charmé de ces notions si diverses que vous rendez si attrayantes. . .
— Ne trouvez-vous pas. Madame, que depuis hier il s'est accompli en lui je ne sais quelle révolution qui a fait soudain disparaître, si cela se peut dire, les aspérités de son caractère ?
— Comme vous. Monsieur David, j'ai fait cette remarque.
— Et ce changement, je suis presque tenté de le regretter, — ajouta David d'un air pensif. — Si aiguës, si tranchantes que soient des aspérités, elles offrent du moins . . . quelque prise. . . Mais que faire devant une surface polie et froide comme la glace?. . . Il n'importe,— poarsui vit-il après réflexion, — il faudra trouver un moven d'action. . .
— Et ce changement si soudain. Monsieur David, qu'en pensez-vous ?
— Est-ce le calme qui suit l'apaisement de la tempête , ou bien est-ce le calme trompeur qui souvent précède un nouvel orage? Nous le saurons plus tard. . . Il se peut aussi que mon arrivée ait opéré ce revirement chez Frédéric.
— Comment cela? Monsieur David.
— Peut-être sent-il que notre double surveillance doit lui rendre impossible toute nouvelle tentative de vengeance . . . peut-être encore craint-il que ma pénétration, jointe à la vôtre, Madame, ne surprenne son secret; alors il redouble de contrainte et de réserve. C'est à nous, Madame, de redoubler d'attention.
— Et dans les cahiers qu'hier soir vous avez emportés ?
— Après avoir long-temps médité sur les lambeaux de phrases que vous savez, Madame, j'ai cru, si faible, si incertain qu'il fût, trouver un indice. . .
— Et cet indice ? — dit vivement Mme Bastien.
— Permettez-moi de ne vous rien dire de plus. . Madame, avant que j'aie pénétré plus avant dans la voie bien obscure encore, que semble m'ouvrir cet indice. . si mon pressentiment ne me trompe pas, et me condui à la découverte de quelques faits significatifs, je pourra vous bien préciser ma pensée ; si elle est juste . . . son évidence vous frappera, et, fort de nos deux convictions j'agirai alors avec bien plus d'assurance. Mon Dieu Madame, — ajouta David en souriant tristement, — mille fois pardon de cette réticence, mais c'est une tâche si difficile, si délicate que la nôtre, qu'un rien
peut fout compromettre ou tout sauver. . . Encore une fois pardon.
— Vous me demandez pardon, Monsieur David, lorsque votre réserve même est une nouvelle preuve de votre généreuse sollicitude pour mon plus cher . . . hélas ! pour mon unique intérêt sur cette terre ?
Le soir du jour où Mme Bastien avait eu cet entretien avec David, Marguerite vint donner ses soins à la jeune femme à l'heure de son coucher, et lui dit:
— Mon Dieu, Madame, je vous ai vue si occupée avec M. David depuis votre retour de la promenade, et ce soir aussi, que je n'ai pas voulu vous déranger pour vous dire une chose pourtant bien extraordinaire.
— De quoi s'agit-il donc?
— Vous étiez sortie avec M. Frédéric et M. David depuis une heure, Madame, lorsque j'entends un grand bruit à la porte de la cour ... je vais voir . . . c'était une superbe voiture à quatre chevaux. . . Et qui était dans celte voiture. Madame ? je vous le donne en cent. . . . Mme la marquise de Pont-Brillant qui demandait à vous parler. . .
— A moi! — s'écria Marie en pâlissant, craignant que la tentative de Frédéric n'eût été découverte ; — c'est impossible . . . vous vous trompez, Marguerite ... je ne connais pas 3Ime de Pont-Brillant. . .
— C'est pourtant bien vous, Madame, que cette chère bonne petite vieille dame a demandée; même elle m'a dit, en parlant tout aussi simplement que nous autres : „ Je suis joliment fâchée de ne pas la rencontrer,
„Mine Bastien. Je m'en venais pour comme qui dirait ,, voisiner un peu, car on est voisin, c'est pour se voir, „ enfin c'est égal ... ça se retrouvera, et lu lui diras, „ n'est-ce pas, ma fille, à cette chère Mme Bastien que „je reviendai ... un de ces jours . . . faut pas surtout „ qu'elle se donne la peine de me rendre ma visite au „ château... ça la dérangerait, celte chère dame, et je „ ne veux pas de ça du tout . . . mais moi je reviendrai „ souvent ici avec mon bâton de vieillesse. . .
— Qu'est-ce que cela signifie? ... — se dit à elle môme Mme Bastien confondue de cet incident, et ne sachant à quoi attribuer cette inconcevable visite.
Marguerite, croyant que sa maîtresse cherchait la signification de ces mots: ,,Je reviendrai souvent avec mon bâton de vieillesse,'^ ajouta:
— Mme la Marquise voulait dire parla. Madame, qu'elle reviendrait souvent vous voir avec son petit-fils, M. le Marquis.
— Elle a dit cela ... — s'écria Marie, tremblante à la seule pensée d'une rencontre entre Frédéric et Raoul de Pont-Briilanf, — elle vous a dit qu'elle reviendrait . . .
avec
— Avec M. le Marquis, oui. Madame, et môme cette bonne chère dame a ajouté: — „ C'est qu'il est „ joliment gentil, va, ma fille, mon bâton de vieil- „lcsse ... autrement dit mon petit-fils, et généreux „commc un roi. Allons, puisque j'ai le guignon de ne „pas rencontrer Mme Bastien, faut bien m'en aller. „Mais, dis donc, ma fille, — a ajouté Mme la Mar- „ quise , — j'ai soif à étrangler. Est-ce que lu ne pour- „rais pas me donner un bon verre d'eau claire?" —
Certainement, Mme la Marquise, que je réponds toute honteuse de ce qu'une si grande dame avait la bonté de me demander un verre d'eau; mais je me dis en moimême: pour sûr, Mme la Marquise a demandé de l'eau par politesse; je vas lui rendre sa politesse en lui donnant du vin; j'accours dans ma cuisine, je verse un plein grand verre de vin, je le mets sur une assiette bien propre et je reviens à la voiture.
— Vous auriez dû, Marguerite, donner tout simplement à Mme de Pont-Brillant le verre d'eau qu'elle vous demandait, enfin, il n'importe. . .
— Pardon, Madame, j'ai eu bien raison de donner du vin, au contraire, puisque Mme la Marquise l'a pris.
— Ce grand verre de vin ?
— Oui, Madame, pas plus fière que ça . . . c'està-dire, elle n'a fait qu'y tremper ses lèvres; mais elle a fait boire tout le reste à une autre vieille dame qui était avec elle, et qui n'aimait peut-être pas le vin, car elle a fait la grimace après avoir bu ; alors Mme la Marquise a ajouté: „ïu diras, ma fille, à cette chère Mme Bastien, ,,que nous avons bu à sa santé et à ses beaux yeux," et en même temps, tout en me rendant le verre, elle a mis dedans, devinez quoi. Madame?.. Ces cinq belles pièces d'or que voilà, en me disant: ,, Voilà pour ,,les gens de Mme Bastien, à condition qu'ils boiront à ,,la santé de mon petit-fils, le marquis de Pont-Bril- „lant. Au revoir, ma fille," et la belle voilure est repartie.
— Je suis désolée, Marguerite, que vous n'avez
pas eu la délicatesse de refuser l'argent qu'on vous a donné.
— Mais, Madame, cinq louis d'or!
— C'est justement parce que cette somme est importante, qu'il m'est très-pénible que vous l'ayez acceptée. . •
— Dam . . . moi ... je ne savais pas, Madame, c'est Ja première fois que ça m'arrive, et si Madame veut . . . je reporterai les cinq pièces d'or au château.
— Ce serait pis encore . . . mais je vous prie, Marguerite, si vous avez quelque attachement pour moi, de porter ces cent francs au tronc des pauvres de la paroisse. . .
— Demain ce sera fait. Madame, — dit bravement Marguerite, — ces cinq pièces d'or me brûleraient les doigts, maintenant que vous m'avez dit que j'ai eu tort de les recevoir.
— Merci, Marguerite, merci, je sais que vous êtes une bonne et digne femme. . . Mais un mot encore, mon fils sait-il que Madame de Pont-Brillant est venue ici ?
— ^'on, Madame, car je ne le lui ai pas dit, et j'étais seule à la maison, lorsque la voiture est venue.
— Marguerite, il est important que mon fils ne soit pas instruit de cette visite. . .
. — Bien, Madame ... je n'en soufflerai pas mot.
— Enfin, si Mme de Pont-Brillant revenait ici, que j'y sois ou non, vous direz toujours que je suis absente.
— Comment, Madame, refuser de recevoir une si grande dame ?
— Ma bonne Marguerite, je ne suis pas une grande dame ... et je ne désire d'autre société que celle des personnes de ma condition. . . Il est donc bien entendu que je ne serai jamais chez moi, si Mme de Pont-Brillant revient, et que mon fils doit absolument ignorer la visite d'aujourd'hui.
— C'est convenu, Madame . . . fiez-vous à moi. Marie Baslicn cherchait en vain à de\iner le but de
cette visite, incident dont elle s'étonnait d'autant plus qu'elle avait toujours présente à la pensée, la haine de frédéric contre le marquis de Pont-Brillant.
Le lendemain matin, Marie fit part de celte circonstance à David; il remarqua deux choses qui avaient ■aussi frappé Mme Bastien, quoique sous un autre point de vue.
— Voici ce que je crois, Madame, — dit David, — la demande du verre d'eau n'était qu'un prétexte de faire une largesse qui serait d'une prodigalité folle, si elle ne cachait quelque arrière-pensée. Aussi . . . Mme de Pont- Brillant s'est-elle résignée à boire ou à faire boire le verre de Ain par sa compagne sans doute, pour ne pas humilier Marguerite, délicatesse qui me parait singulière chez une femme comme Mme de Pont-Brillant, qui voulait d'ailleurs ne pas perdre l'occasion d'une excessive libéralité au nom de son petit-fils. Puis, enfin, Mme de Pont-Brillant promet de revenir souvent . . . ici. Madame . . . mais. . .
— Elle ne veut pas vie déranger, et me prie de ne pas lui rendre sa visite au château. . . J'avais remarqué cette humiliante distinction, Monsieur David, et lors même que j'aurais eu la moindre intention de répondre
aux avances deMme de Pont-Brillant., .ce procédé blessant m'eût obligé de lui fermer ma porte à l'avenir. . . Mais loin d'avoir la triste vanité d'être flattée de sa démarche, je n'en ressens au contraire que de l'inquiétude, de la crainte môme ... en pensant que si Mme de Pont-Brillant revenait ici avec son petit-fils . . . Frédéric .. . pourrait se trouver face à face avec l'objet de sa haine... Ah! Monsieur David ... mon cœur se glace à cette pensée . . . car je me rappelle la terrible scène de la forêt.
— Cette visite me semble, comme à vous. Madame, d'autant plus étrange, que les circonstances dont elle a été accompagnée sont fort suspectes, . . Notre ami, le docteur Dufour, m'a parlé de la douairière de Pont-Brillant comme d'une femme qui, malgré son grand âge, a conservé le cynisme et la dépravation de l'époque où elle a vécu dans sa jeunesse. Votre éloignement de la douairière est donc doublement justifié. Madame; seulement, en rapprochant ces avances, si blessantes qu'elles soient, do la haine de Frédéric contre Raoul de Pont- Brillant, il est du moins évident que celui-ci ne connaît pas votre fils. Sans cela comment consentirait-il a accompagner ici sa grand'raère?
— C'est ce que je me suis dit. Monsieur David. Ah! le vertige me prend, lorsque je veux pénétrer ce triste mystère
Deux ou trois jours se passèrent encore en tentatives impuissantes de la part du précepteur et de Marie. Frédéric resta impénétrable.
David alla jusqu'aux moyens les plus héroïques: il
lai parla de Raoul de Pont-Brillant. . . L'adolescent pâlit légèrement, baissa la tète . . . resta muet et impassible.
— Il a du moins renoncé à sa vengeance, — pensa David, qui avait atlcnlivcmenl étudié la physionomie de Frédéric. . . — La haine subsiste peut-être encore . . . mais du moins elle sera passive. . .
Cette conviction, partagée par Marie, la tranquillisa du moins sur la possibilité d'une récidive qui la glaçait d'épouvante.
L'état de Frédéric semblait empirer chaque jour.
Ce malheureux n'était plus que l'ombre de luimême: opiniâtre, absolu dans le bien comme dans le mal. . . Il ressentait aussi violemment le remords de sa funeste action , qu'il avait ressenti l'ardeur de la vengeance ... et puis, sans cesse, il était sous le poids de cette accablante pensée:
,, — Quelle comparaison ma mère fera-t-elle tou- „ jours entre moi, qui ai voulu être un lâche raeur- „ trier ... et ce noble marquis , dentelle m'a parlé avec „tant de louanges. . . Et pourtant si elle savait. . - „ Oh ! . . . malheur à moi, malheur à moi ! . . . plus que „ jamais, je hais ce Pont-Brillant, et le remords m'a ,, désarmé."
Un jour David dit à Marie:
— Frédéric, tout en acceptant gaîment la modeste existence qu'il trouvait chez vous. Madame, nevousa-til jamais paru désirer le luxe, la richesse, ou regretter de ne pas les posséder?
— Jamais, Monsieur David; il n'est pour ainsi dire pas une pensée de mon fils qui ne me soit présente à la mémoire . . . car, depuis ces malheureux temps je passe ma vie à interroger le passé. . . . Non, jamais je n'ai entendu Frédéric désirer quelque chose au-delà de notre vie simple et presque pauvre. . . Que de fois il m'a dit avec tendresse :
— ,,Mère, est-il un sort plus heureux que le nôtre... „ Quel bonheur de vivre avec toi, dans notre petit monde „ paisible et solitaire."
La pauvre Marie ne put achever ... ce ressouvenir d'un passé radieux la brisait.
David cependant, loin de se décourager, poursuivait sa pensée avec cette persévérante lenteur, avec cette observation minutieuse et profonde, à l'aide desquelles les savants reconstruisent souvent un monde, une époque, un être, grâce à quelques fragments, à quelques débris insignifiants.
— Croyez-vous Frédéric ambitieux? — dit une autre fois David à Marie. — Dans ses épanchements avec vous . . . lorsqu'il s'agissait de sa position à venir, quelles étaient ses idées?
Marie sourit tristement et répondit :
— Un jour, je lui disais: — Voyons, mon enfant, lorsque tu seras homme, quelle carrière choisiras-tu? que voudras-tu être? — Ton fils, — me répondit-il avec un mélange de tendresse et de grâce, dont vous ne pouvez avoir une idée, Monsieur David. — Je te comprends, mon cher enfant; mais enfin il faudra choisir une carrière. — „Passcr ma vie à t'aimer, mère, à te rendre
,, heureuse, je ne vois pas, je ne veux pas d'autre car- ,,rière. . . — Mais enfin, cher fou bien-aimé, il faudra ,,bien t'occupcr? — ,,M'occupcr? et t'embrasscr? et „ te regarder? et l'écouler? cl le dire que je t'aime ? et ,,nous promener? et faire nos aumônes en actions? „et voir nos (leurs? et regarder ensemble le soleil se ,, coucher, ou la lune se lever au-dessus de nos grands „ chênes? Ne voilà-l-il pas assez d'occupations? Ali î ,,mère . . . mère ... les jours seraient longs deux fois „ comme ils le sont . . . que je n'aurais pas seulement une ,, minute à moi..." Voilà, Monsieur Da\id, — dit Marie en essuyant de nouveau ses larmes, — voilà quelle était alors l'ambition de mon fils. . .
— Affectueuse et charmante nature, — dit Da\id, en partageanll'émotion de Jlarie; puis il reprit:
— Lors de cette visite au château de Pont-Brillant, dont vous m'avez parlé f vous n'avez pas remarqué, Madame, que la vue de ces mei veilles . . . aient attristé Frédéric ?
— Non, Monsieur David ... et, sauf l'incident que je vous ai raconté, la grossièreté d'un intendant dont jnon fils s'est un instant irrité . . . cette journée a été pour lui, comme pour nous, aussi gaie qu'iatéressante.
— Et depuis, — ajouta lentement Da\id, — et depuis . . . rien ... n'a pu vous donner la pensée . . . que Frédéric ... ait comparé avec une certaine amertume, avec eyivie enfin, votre modeste existence à l'existence somptueuse du jeune marquis?
— Frédéric! — s'écria Mme Bastien, en regardant David d'un air de reproche , — Ah Monsieur ! mon mal-
Frédéric Basiien. II. 6
heureux enfant ... est tombé bien bas; la violence de son caractère Va emporté jusqu'à la pensée d'un crime .... dont nous ignorons la cause . . . mais lui, ejiweî/a; . . . lui ! ah! Monsieur David, vous vous trompez. Les bons comme les mauvais jours de sa vie le défendent contre un pareil reproche. . .
David ne répondit rien et resta pensif.
Chaque jour l'intimité de David et de Marie s'augmentait par leur communauté d'intérêts et d'angoisses; c'était, à tout instant, un continuel échange de questions, d'épanchements, de craintes, de projets ou d'espérances. Hélas! bien rares les espérances, ayant toujours Frédéric pour objet.
Henri Daxid et Marie passaient ainsi, dans la solitude du tête-à-tète, les longues soirées d'hiver, carie fils de Mme Bastien se retirait à huit heures ; une fois au lit , un sommeil feint lui permettait de se soustraire à la sollicitude dont on l'entourait, et de se plonger pour ainsi dire les yeux fermés dans le noir abîme de ses pensées.
— „ Je suis plus misérable encore que par le passé, „ — se disait l'adolescent; — autrefois les inquiétudes, ,,les questions incessantes de ma mère sur mon mal , , inconnu m'irritaient ... à cette heure, elles me na- 5,vrent et augmentent mon désespoir. Je comprends ,,tout ce que doit souffrir ma mère ; sa pitié ne se rebute „pas. Chaque jour m'apporte une nouvelle preuve de ,,sa tendre commisération, de ses efforts inouïs pour „me guérir; mais, hélas! elle pourra pardonner raoi> „ crime . . . mais jamais l'oublier. . . Elle doit ignorer
„ toujours, oh! toujours ... les circonstances qui m'ont „poussé à vouloir tuer ce Pont-Brillant. . . Aussi je ne , , serai plus pour elle qu'un triste objet de compassion; ,,cela doit être, car, je le sens, mon mal est incu- ,,rable . . . puisqu'il résiste à tant de secours.
,,Et, ce que je pense de ma mère, je le pense aussi „de M. David; j'ai maintenant conscience de son dé- „voùment pour moi et pour ma mère; car se dévouer „pour moi, c'est se dévouer à ma mère ... sa sollicitude „à lui -est non moins impuissante. Ah! le mal dont je „ souffre, ne se guérit pas plus . . . que ne s'efface le re- ,, mords d'une liche et horrible action."
Pendant que ce malheureux enfant, ainsi concentré en lui-même, se repaissait d'une douleur de plus en plus corrosive, David, se croyant sur la voie de la vérité, poursuivait ses investigations, ne voulant tenter une dernière et décisive épreuve sur Frédéric, qu'armé de la toute-puissance d'une conviction inébranlable; aussi multipliait-il ses recherches; les étendant aux sujets les plus insignifiants en apparence, persuadé que Frédéric ayant sans doute une puissante raison de dissimuler à sa mère le fond de sa pensée, se serait peutêtre moins contraint avec d'anciens serviteurs. David interrogeait minutieusement la vieille servante et le vieux jardinier; ce fut de la sorte qu'il eut connaissance de quelques faits d'une haute signification pour lui: ainsi entre autres, un mendiant envers qui Frédéric s'était toujours montré secourable, avait dit au jardinier: — ,,M. Frédéric est bien changé; lui, autre- „fois si bon, m'a aujourd'hui durement répondu:
,, A.dresscz-vous à M. le Marquis! il est si riche, „lui!!!"
Mme Bastion voyait ordinairement David plusieurs fois dans la journëe.
Un jour il ne parut pas.
A l'heure du repas du soir, Marguerite étant allée prévenir qu'on était servi, David, profondément absorbé, chargea la servante de dire à Mme Bastien que, se trouvant un peu indisposé, elle voulut bien l'excuser de ne pas descendre pour dîner.
De son côté, Frédéric, arrivé au terme de sou marasme moral, n'avait pas quille sa chambre.
Marie, pour la première fois depuis l'arrivée de David, passa sa soirée seule.
Celte solitude l'altrista profondément; elje se sentit involontairement assaillie de noirs pressentiments.
Vers les onze heures elle rentra dans sa chambre; son fils dormait ou feignait de dormir, Marguerite vint donner ses soins habituels à sa maîtresse; celle-ci, accablée, silencieuse, venait de revêtir son peignoir de nuit et de dénouer ses longs cheveux, lorsque la vieille servante, qui avait plusieurs fois adressé la parole à Marie sans que celle-ci lui eût prêté grande attention, lui dit au moment de se retirer :
— Madame, j'ai oublié de vous demander si André pouvait prendre demain le cheval et la charrette pour aller à Pont-Brillant.
— Oui, — répondit Marie avec distraction, tenant dans l'une de ses petites mains, qui pouvait à peine les
contenir, ses longs cheveux dénoués, tandis que sou .autre main promenait machinalement le démêloir d'écaillc sur la toile cirée de la toilette, car la jeune femme, les yeux fixes,s'abandonnail à ses douloureuses pensées.
— Vous savez, n'est-ce pas. Madame, pourquoi André va à la ville? — reprit Aîarguerite.
— Non, — répondit Marie, toujours absorbée.
— Mais Madame, — reprit Marguerite, — c'est pour porter les effets de ce Monsieur, puisqu'il paraît qu'il s'en va. . .
— Grand Dieu... — s'écria Mme Basiien en laissant retomber sa masse de cheveux sur ses épaules , et en se retournant brusquement vers sa servante , qu'elle regardait avec stupeur: — Marguerite . . . que dites-vous ?
— Je dis, Madame, qu'il paraît que ce Monsieur s'en va. . .
— Quel Monsieur?
— M, David, le nouveau précepteur de M. Frédéric ... et c'est dommage . . . car il était. . .
— Il s'en va? — reprit Mme Basten, en interrompant Marguerite, d'une voix si altérée et avec une telle expression de surprise et de douleur, que la servante s'écria :
— 3IonDieu! Madame, qu'avez-vous ?
— Voyons, Marguerite, il y a quelque erreur là-dedans, — dit Marie en tâchant de se rassurer. — Comment savez-vous que M. David s'en va ?
— Dam .... puisqu'il renvoie ses effets à la ville.
— Qui vous a dit cela ?
— André. , .
— Comment le sait-il ?
— Mon Dieu! Madame, c'est bien simple; hier, M. David lui a dit: Mon ami, serait-il possible d'avoir un cheval et une charrette pour envoyer des malles à Pont- Brillant, d'ici à un ou deux jours ? André lui a r(''pondu que oui . . . alors moi, Madame, j'ai cru devoir vous prévenir qu' André prenait le cheval demain, voilà tout,
— M. David est découragé, il renonce à une tâche au-dessus de ses forces. . . L'embarras, le regret qu'il éprouve, m'expliquent son absence pendant toute cette journée . . . mon fils est perdu. . .
Telle fut la première, l'unique pensée de 'larie.
Alors éperdue, folle de désespoir, oubliant le désordre de sa toilette, l'heure avancée de la nuit, et, laissant Marguerite stupéfaite, la jeune femme monta chez David, et entra précipitamment dans sa chambre.