CHAPITRE SEPTIEME
Lorsque Marie se présenta si inopinément devant \m, David était assis à sa petite table, dans l'attitude de la méditation. A la vue de la jeune lemme, pâle, éplorée, ses cheveux épars, et dans le désordre d'une toilette de nuit, il se leva brusquement, et, devenant aussi pâle que Marie, car il croyait à quelque funeste événement, il lui dit:
— Madame . . . qu'est-il arrivé ? . . . est-ce que Frédéric?. . .
— Monsieur David, — s'écria la jeune femme, — il est impossible que vous nous abandonniez ainsi. . .
— Madame. . .
— Je vous dis que vous ne partirez pas . . . non, vous n'aurez pas ce courage. . . Mon unique . . . mon dernier espoir est en vous . . . car, vous le savez bien, mon Dieu! je n'ai que vous au monde pour me venir en aide. . . .
— Madame ... un mot, je vous conjure. . .
Marie joignant les mains, ajouta d'une voix suppliante:
— Grâce . . . Monsieur Da\id . . . soyez bon et généreux jusqu'à la fin . , . pourquoi vous décourager? . . . Les emporlemenls de mon fils ont cessé ... il a renoncé à ses projets de vengeance. . . C'est déjà beaucoup . . . et cela, je le dois à votre influence. . . L'abattement de Frédéric augmente . . , mais ce n'est pas une raison pour désespérer... Mon Dieu! mon Dieu! .. . Peut-être vous me croyez ingrate . . . parce que je vous exprime mal ma reconnaissance. Ce n'est pas ma faute. . . Mon pauvre enfant paraît vous être aussi cher qu'à moi. Vous dites quelquefois 7ioire Frédéric . . . alors j'oublie que vous êtes un étranger qui a eu pitié de nous ; votre tendresse pour mon fils me semble si sincère , que je ne m'étonne pas plus de vous voir vous dévouer pour lui, que je ne m'étonne de me dévouer moi-même.
Bans sa stupeur, David n'avait pu d'abord trouver un mot . . . puis il éprouva un si grand bonheur à entendre Marie lui peindre sa gratitude, d'une manière si touchante, que, malgré lui, il ne la rassura peut-être pas aussitôt qu'il l'aurait pu. Cependant se reprochant de ne pas mettre fin aux angoisses de celte malheureuse femme, il reprit:
— Veuillez m'écouter. Madame. . .
— Non . . . non, — s'écrki-t-elle avec l'impétuosité
de la douleur et de la prière, — oh ! il faudra bien
que vous ayez pitié vous ne voudrez pas me tuer
par le désespoir après m'avoir fait tant espérer. Est-ce que je peux me passer de vous maintenant ? Mais, mon Dieu! que voulez-vous que je devienne, si vous partez? Oh! Monsieur David, il est un souvenir tout-puissant sur vous . . . celui de voire jeune frère. C'est au nom
de ce souvenir que je vous supplie de ne pas abandonner ' Frédéric. Vous avez été jusqu'ici aussi tendre pour lui que s'il était votre enfant ou votre frère. Ce sont là des liens . . . sacrés qui nous unissent vous et moi! et ces liens . . . vous ne les romprez pas ainsi sans pitié ; non, non, cela ne se peut pas. . .
Et les sanglots étouffèrent la voix de la jeune femme.
Des larmes aussi vinrent aux yeux de David, et il s'empressa de dire à Mme Bastien d'une voix émue et pénétrante:
— J'ignore, Madame . . . qui a pu vous faire croire que je parlais. . . Rien n'est plus loin de ma pensée. . .
— Vrai ! ! ! — s'écria Marie avec un accent indcûnissaule.
— Et s'il faut tout vous dire . . . Sfadame . . .j'ai pu parfois, non me décourager . . . mais avoir conscience
de la difficulté de notre t;\che; mais aujourd'hui
à cette heure . . . pour la première fois . . . j'ai bon espoir. . .
— Mon Dieu! . . . vous l'entendez ! — murmura Marie avec une religieuse émotion, — que cette espérance ne soit pas vaine. . .
— Elle ne le sera pas, Madame, j'ai tout lieu de le croire, est loin de songer à partir, j'ai passé mon temps à réfléchir à la journée de demain, qui doit être décisive. Pour ne pas interrompre le cours de ces réflexions, j'ai pris le prétexte d'une légère indisposition, afin de ne pas paraître au dîner. Rassurez-vous donc. Madame, et je vous en conjure à mon tour. Croyez que je n'ai qu'une seule pensée au monde ... le salut de notre Frédéric; et, aujourd'hui, ce salut est non seulement pos-
sible . . . mais probable. . . Oui, lout me dit que demain sera pour nous un heureux jour. . .
Il est impossible de peindre la transformation qui, à chaque mot de David, se manifesta dans la physionomie de la jeune femme. . . Son visage, naguère paie et bouleversé par la douleur, s'élait soudain coloré par l'émotion d'une surprise heureuse: ses traits enchanteurs, à demi voilés par les ondes de ses cheveux dénoués, rayonnaient alors d'une espérance ineffable.
Marie était si adorablement belle, ainsi vêtue de ce peignoir blanc à demi entr'ouvert par les violentes palpitations de son beau sein, qu'une bouffée de brûlante ardeur monta au front de David etauva encore l'amour passionné qu'il sentait depuis quelque temps avec effroi envahir peu-à-pcu son cœur.
— Monsieur David, — reprit Mme Bastien, — vous ne voudriez pas m'abuser par un fol espoir . . . afin de vous soustraire à mes prières, afin de vous épargner la vue de mes larmes. Oh ! pardon . . . pardon, j'ai honte de ce dernier doute, dernier écho de ma terreur passée ... ah ! je vous crois ... je vous crois, je suis si heureuse de vous croire.
— Vous le pouvez, Madame . . . car je n'ai jamais menli, — répondit David, osant à peine jeter les yeux sur Marie, dont la beauté l'enivrait jusqu'au vertige, — mais qui a pu. Madame . . . vous faire supposer que je partais, . .
— C'est Marguerite ... qui lout-à-I'heure m'a dit cela dans ma chambre; alors, tout effrayée, je suis accourue chez vous.
Ces mots rappelèrent à David que la présence de
Mme Bastiei), dans sa chambre à lui, à une heure avancée de la nuit, pouvait sembler étrange aux serviteurs de la maison, malgré l'affectueux respect dont la jeune mère était entourée ; aussi proiilant d'un prétexte qu'elle venait de lui offrir, il s'avança jusqu'au seuil de sa porte, restée d'ailleurs ouverte pendant cet entretien et appela Marguerite à haute voix.
— Pardon, Madame, — dit-il alors à Marie qui le regardait avec surprise, — je désirerais savoir comment Marguerite a pu croire que je partais.
La servante, aussi étonnée qu'effrayée de la brusque sortie de sa maîtresse, se hâta de monter chez DaAid, qui lui dit aussitôt:
— Ma chère Marguerite, vous venez de causer une bien vive inquiétude à Mme Dastien en lui disant que je me préparais à quitter la maison ... et cela au moment où Frédéric, ce pauvre enfant que vous avez presque vu naître, a besoin de tous nos soins. Dans sa vive anxiété, Mme Bastien est accourue ici ; heureusement rien ne m'a été plus facile que de la rassurer-, mais, encore une fois, comment avez-vous cru à mon départ ?
— Ainsi que je l'ai dit à Madame, Monsieur David, vous aviez demandé à André un cheval et une charrette pour transporter des malles à Pont-Brillant . . . alors . . . moi . . .j'ai cru. . .
— Il est vrai ! — dit David eu interrompant IMarguerite; puis, s'adressant à Marie:
— Pardon mille fois. Madame, d'avoir donné lieu à une erreur qui vous a causé une telle inquiétude, , . Voici tout simplement ce dont il s'agit : je m'étais chargé de quelques caisses de livres, que je devais remettre à
mon arrivée au Si^nëgal, à l'an de nos compatriotes. En partant de Nantes, j'avais, dans ma piéoccupalion, donné ordre de m'adresser ici mes bagages ; ces caisses ont fait, contre mon intention, partie de cet envoi, et c'est. . .
— Pour les retourner à Nantes par la diligence qui passe à Pont-Brillant, que vous avez demandé un cheval et une charrette, n'est-ce pas, Monsieur Da>id ? — dit la vieille servante.
— Justement, ma chère Marguerite.
— C'est de la faute d'André aussi! — reprit la seryanfe. — Il me dit des malles; moi je me suis dit: des malles ou des effets, c'est la morne chose; mais, Dieu merci! vous uvcz rassuré Madame, et vous restez. Monsieur David; car, à elle toute seule, elle aurait eu bieji du mal avec le pauvre M. Frédéric.
Pendant cet échange d'explications entre Marguerite et David, Mme Bastien, complètement rassurée, revint pour ainsi dire tout-à-fait à elle; alors, sentant flotter sur son sein, demi-nu, une des longues tresses de ses cheveux, Marie songea au désordre de ses vêtements; mais elle était si pure, si candide, et chez elle la mtVe primait tellement la /cw7rte, que, dans le premier moment, elle n'attacha aucune importance aux diverses circonstances de son entrevue nocturne avec David; mais lorsque son instinct de pudeur naturelle se réveilla, elle réfléchit à ce qu'il y aurait eu d'embarrassant, de pénible pour elle, à s'apercevoir, seule à seule avec David, qu'elle était accourue chez lui en toilette de nuit, aussi toute la délicatesse du sentiment auquel David avait obéi en appelant Marguerite pour lui demander une
explication qu'il devait uaturellcment attendre d'elle, MmeBastien.
Ces réflexions, Marie les avait faites pendant les explications échangées entre David et Marguerite.
Ne sachant comment réparer le désordre de sa coiffure et de sa toilette, sans èîre aperçue de Da\id, et sentant que celte réparalion même était pour ainsi dire l'aveu tacite d'une inconvenance fâcheuse quoique excusable, la jeune femme sut cependant sortir de cet embarras.
La servante portait un grand chàle de laine ponceau ; Mme Basticn le lui ôla doucement en silence de dessus les épaules; puis, ainsi que font les femmes du pays, Marie se le mit sur la tète, et le croisa, de sorte que ses cheveux flottants étaient ainsi à demi cachés et qu'elle se trouvait enveloppée jusqu'à la ceinture dans les longs plis du châle.
Ceci fut fait avec tant de prestesse que David ne s'aperçut pour ainsi dire de la métamorphose du costume de Marie qu'au moment où celle-ci disait à sa servante avec une affectueuse familiarité:
— Ma bonne Marguerite . . . pardon si j'ai pris votre châle . . . mais cette nuit est glaciale et j'ai froid. . .
Si David avait trouvé la jeune femme adorablement belle et touchante, les cheveux épars et toute velue de blanc, il la trouva d'une beauté autre, et charmante encore, sous celte espèce de mante de couleur ponceau. Rien ne pouvait mieux faire ressortir le doux éclat des grands yeux bleus de Marie, le brun de ses cheveux et la blancheur rosée de ses Irails.
— Bonsoir, Monsieur Da>id, — dit la jeune mère, —
après être entrée chez vous désespérée ... je sors rassurée . . • puisque vous me dites que demain doit être un jour d'épreuve décisive pour Frédéric ... et un jour peut-être bien heureux pour nous. . .
— Oui, Madame . . .j'ai bon espoir ... et si vous le permettez, demain matin, avant de voir Frédéric, j'kai vous trouver dans la salle d'étude, . .
— Je vous y attendrai. Monsieur David, et avec une grande impatience. . . Dieu veuille que vos prévisions ne vous trompent pas. Encore bonsoir. Monsieur David. . . Ycnez-vous, Marguerite?
La jeune femme avait depuis long-temps quitté la chambre de David, que celui-ci, immobile à la même place, croyait voir , . . . voyait encore avec un voluptueux frémissement, cette ligure enchanteresse abritée sous les plis de ce châle.